Quatre biens.
Le mot tournait dans ma tête depuis Chartres.
La maison de Versailles.
Le local de Boulogne.
L’appartement d’Hélène dans le seizième.
Et un quatrième.
Sophie n’avait pas voulu me donner son adresse dans le café.
— Je veux d’abord vérifier une chose, m’avait-elle dit.
— Quoi ?
— Que le transfert n’a pas été annulé ensuite.
— Et s’il ne l’a pas été ?
Elle avait eu ce regard que je commençais à connaître.
Celui des gens qui savaient quelque chose depuis trop longtemps.
— Alors Julien a beaucoup plus à perdre qu’il ne vous l’a laissé croire.
Je suis revenue à Paris avec la photocopie de la procuration dans mon sac.
Maître Renaud l’a examinée presque immédiatement.
En haut figurait le nom de mon père.
André Morel.
En dessous, une autorisation permettant certaines opérations relatives à des actifs immobiliers précis.
La date d’expiration était claire.
Six mois avant sa mort.
— Et pourtant, elle a été utilisée après, ai-je dit.
— Si cette copie correspond à celle versée au dossier, oui.
— Qui l’a utilisée ?
— Nous devons récupérer la trace de dépôt.
— Sophie dit que Julien était impliqué.
— Sophie peut devenir un témoin important. Mais son souvenir ne remplacera pas les documents.
J’ai posé mes mains sur le bureau.
— Chaque fois qu’on retrouve quelque chose, il y a une nouvelle couche.
— Parce que quelqu’un a passé des années à rendre les opérations difficiles à relier entre elles.
— Julien ?
— Peut-être Julien. Peut-être sa mère. Peut-être plusieurs personnes à des moments différents.
Je me suis tue.
Je voulais une vérité simple.
Mon mari m’avait trahie.
Ma belle-mère avait menti.
Ils avaient essayé de voler une maison.
Mais la vérité n’était plus simple.
C’était devenu un système construit sur presque une décennie.
Mon téléphone a vibré.
Un message de Julien.
« Nous devons parler de Léa aujourd’hui. Pas de la maison. De notre fille. »
J’ai montré l’écran au notaire.
— Il change de stratégie.
— C’est possible.
— Hier, il voulait me faire signer. Maintenant il veut parler comme un père inquiet.
— Répondez uniquement sur Léa.
J’ai écrit :
« Léa se repose chez Émilie conformément aux recommandations reçues à sa sortie de l’hôpital. Tu peux l’appeler à 18 h si elle se sent assez bien. »
La réponse est arrivée immédiatement.
« Je veux la voir. »
Puis :
« Un père n’a pas besoin de ta permission. »
Je n’ai pas répondu.
Maître Renaud a photographié l’échange.
— Conservez tout.
À 17 h 52, Léa était réveillée.
Elle avait retrouvé un peu de couleur.
Quand je lui ai demandé si elle voulait parler à son père, elle a hoché la tête.
— Il est encore fâché contre toi ?
La question m’a coupé le souffle.
— Pourquoi tu demandes ça ?
— À l’hôpital, il était bizarre.
Je me suis assise près d’elle.
— Bizarre comment ?
Elle jouait avec l’oreille de son lapin blanc.
— Quand il est venu.
Vingt-sept minutes.
Je m’en souvenais.
Julien avait passé presque tout ce temps près de la fenêtre, téléphone à la main.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il m’a demandé si papi André t’avait déjà donné une boîte.
J’ai senti tout mon corps se tendre.
— Quelle boîte ?
— Je sais pas.
— Il t’a dit à quoi elle ressemblait ?
— Une vieille boîte en bois.
Je regardais ma fille sans parler.
— Et tu lui as répondu quoi ?
— Que papi est mort quand j’étais petite.
Puis elle a ajouté :
— Papa m’a dit que parfois les adultes cachent des choses aux enfants pour les protéger.
La colère est montée si vite que j’ai dû respirer avant de parler.
Julien n’était pas venu voir Léa à l’hôpital pour prendre de ses nouvelles.
Il cherchait quelque chose.
— Il t’a posé d’autres questions ?
Léa a réfléchi.
— Il a demandé si mamie Morel avait encore les affaires de papi.
Ma mère.
Je me suis levée si brusquement que Léa a sursauté.
— Maman ?
— Tout va bien, ma puce.
J’ai embrassé son front.
Puis je suis sortie de la chambre et j’ai appelé ma mère.
Elle vivait toujours en Normandie.
— Maman, est-ce que papa avait une boîte en bois ?
Silence.
— Pourquoi tu me demandes ça ?
Mon cœur a accéléré.
— Donc elle existe.
— Camille…
— Julien a interrogé Léa à son sujet à l’hôpital.
Le silence de ma mère a changé.
— Il a fait quoi ?
Je lui ai expliqué rapidement.
Puis j’ai entendu une chaise bouger de l’autre côté du téléphone.
— Ta sœur est avec toi ?
— Oui.
— Ne viens pas ici ce soir.
— Pourquoi ?
— Parce que Julien m’a appelée il y a quatre jours.
Je me suis figée.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Il m’a demandé si j’avais encore les dossiers de ton père.
— Et tu lui as répondu ?
— Que je ne savais pas de quoi il parlait.
— Et la boîte ?
Elle a pris une inspiration.
— Je l’ai.
J’ai fermé les yeux.
Encore un secret.
— Depuis six ans ?
— Oui.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Ton père m’avait demandé de ne te la donner que si quelqu’un essayait un jour de te prendre la maison.
Je n’ai plus parlé.
Cette phrase était trop précise.
Trop proche de ce qui venait d’arriver.
— Il savait.
— Il avait peur.
La voix de ma mère tremblait désormais.
— Il ne savait pas exactement ce que les Delcourt feraient. Mais il m’avait dit : « Si un jour Camille rentre chez elle et qu’on lui explique soudain que ce n’est plus chez elle, tu lui donneras la boîte. »
J’ai senti mes yeux brûler.
Mon père avait imaginé cette scène six ans avant qu’elle se produise.
— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?
— Je n’ai jamais regardé.
— Ne l’ouvre pas.
— Camille—
— Et ne la donne à personne.
J’ai appelé Maître Renaud immédiatement.
Deux heures plus tard, nous avions organisé le déplacement pour le lendemain matin.
Ma mère avait accepté de nous attendre.
Cette nuit-là, je n’ai presque pas dormi.
À 7 h 12, mon téléphone a sonné.
Hélène.
Je n’ai pas décroché.
Puis un message.
« Il faut que nous parlions sans Julien. »
J’ai montré le message au notaire pendant le trajet.
— Vous pensez qu’elle veut coopérer ?
— Ou contrôler ce que vous savez.
À 7 h 16, un second message est arrivé.
« Il ne vous a pas tout dit sur la procuration. »
Puis un troisième.
« Et moi non plus. »
Je l’ai appelée.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
Sa voix était basse.
— Que vous compreniez que Julien n’a pas commencé tout ça.
— Vous avez falsifié ma signature.
— Je n’ai jamais dit ça.
— Vous avez attesté l’avoir vue.
Silence.
— J’ai signé ce qu’on m’a demandé de signer.
— Par qui ?
Elle n’a pas répondu.
— Philippe ?
Toujours rien.
Puis :
— Votre père avait raison sur certaines choses.
— Certaines ?
— Philippe avait utilisé l’argent.
— Et vous le saviez.
— Oui.
La réponse m’a frappée par sa simplicité.
— Julien aussi ?
— Plus tard.
— Et la procuration de mon père ?
Long silence.
— Là, c’est différent.
— Pourquoi ?
— Parce que ce document n’a pas été utilisé pour la première fois après la mort d’André.
Je me suis redressée dans la voiture.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Quelqu’un avait fabriqué une version modifiée avant.
— Qui ?
— Je ne peux pas vous le dire au téléphone.
— Vous allez me le dire maintenant.
Sa respiration est devenue irrégulière.
— Camille, Philippe avait peur de votre père.
— Pourquoi ?
— Parce qu’André avait découvert le quatrième bien.
Je me suis tournée vers Maître Renaud.
Il m’observait.
— Quelle propriété ?
— Une petite maison à Deauville.
Je ne connaissais aucune maison à Deauville.
— À qui appartient-elle ?
Hélène n’a pas répondu tout de suite.
Puis elle a dit :
— C’est précisément le problème.
La ligne a coupé.
J’ai essayé de la rappeler.
Aucune réponse.
Une heure plus tard, nous étions chez ma mère.
Elle nous attendait dans la cuisine.
La boîte en bois se trouvait devant elle.
Petite.
Sombre.
Usée sur les coins.
Je l’ai reconnue.
Elle avait autrefois été posée sur l’étagère du bureau de mon père.
Quand j’étais enfant, il y gardait ses stylos de dessin.
Ma mère m’a tendu une petite clé.
— Il m’a dit que tu comprendrais quand le moment serait venu.
J’ai ouvert la boîte.
À l’intérieur, il y avait quatre enveloppes.
Sur chacune, une adresse.
Versailles.
Boulogne.
Paris.
Deauville.
Sous les enveloppes se trouvait une photographie.
Quatre adultes devant une maison.
Mon père.
Philippe.
Hélène.
Et une quatrième personne.
Une femme que je ne connaissais pas.
Au dos, mon père avait écrit :
« Tout a commencé avec elle. »
J’ai tendu la photo à Maître Renaud.
Son expression a changé.
— Vous la connaissez ?
Il a regardé l’image encore une fois.
— Oui.
Mon cœur s’est accéléré.
— Qui est-ce ?
Il a levé les yeux vers moi.
— Marianne Delcourt.
— Delcourt ?
— La sœur de Philippe.
Je n’avais jamais entendu son nom.
Jamais.
En onze ans de mariage.
— Pourquoi personne ne m’a parlé d’elle ?
Ma mère a baissé les yeux.
Et c’est elle qui a répondu.
— Parce que Marianne n’est pas seulement la sœur de Philippe.
Je me suis tournée vers elle.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Elle a serré ses mains sur la table.
— Elle était la propriétaire d’origine de la maison de Deauville.
— Et alors ?
Ma mère m’a regardée avec une tristesse que je ne comprenais pas encore.
— Et c’est elle qui a donné à ton père l’argent qui lui a permis de financer ta maison à Versailles.
À suivre — cliquez sur la Partie 8 pour continuer.







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