Le lendemain matin, je n’ai pas cherché à comprendre Julien.
J’ai cherché Philippe Delcourt.
Pas l’homme.
Ses traces.
Maître Renaud avait demandé à un collaborateur de ressortir tout ce qui pouvait encore être consulté légalement autour de ses anciennes sociétés, de ses comptes professionnels et des structures immobilières liées à la famille.
À 8 h 43, il m’a appelée.
— J’ai quelque chose.
Je suis arrivée à son étude quarante minutes plus tard.
Sur son bureau, une série de relevés étaient alignés.
— Regardez les dates, a-t-il dit.
Philippe était mort neuf ans plus tôt.
Pourtant, deux virements avaient été validés sous une autorisation portant encore son nom près de dix-huit mois après son décès.
— C’est possible ?
— Pas dans ces conditions.
— Qui a reçu l’argent ?
Il a fait glisser un relevé vers moi.
Une société appelée DCF Gestion.
Je n’avais jamais entendu ce nom.
— Qui est derrière ?
— À l’époque, officiellement, une gérante temporaire.
— Qui ?
Il a posé une feuille devant moi.
Hélène Delcourt.
J’ai senti mon souffle se raccourcir.
— Donc elle utilisait encore les autorisations de Philippe après sa mort.
— Il faut être précis. Nous savons que des mouvements ont eu lieu sous une structure qui utilisait encore des pouvoirs anciens. Nous devons déterminer qui les a réellement ordonnés.
— Et Julien ?
Maître Renaud a tourné une autre page.
— Il est devenu cogérant de DCF Gestion trois mois plus tard.
Voilà.
La pièce manquante.
Pas une preuve définitive.
Mais un lien.
— Ils ont transféré combien ?
— Sur les documents que nous avons retrouvés, environ 214 000 euros.
J’ai fermé les yeux.
— Avec de l’argent qui venait de quoi ?
— Une partie semble remonter aux opérations immobilières initiales.
— Donc potentiellement à l’argent de mon père.
— Potentiellement.
Je me suis levée et j’ai marché jusqu’à la fenêtre.
Pendant toutes ces années, Hélène avait raconté que Philippe avait laissé une situation compliquée.
Que Julien avait dû « remettre de l’ordre ».
Que la famille avait dû vendre certains actifs.
Je n’avais jamais demandé de détails.
Pourquoi l’aurais-je fait ?
Je pensais avoir épousé un homme.
Pas un système.
Mon téléphone a vibré.
Un message d’Émilie.
« Quelqu’un vient de déposer une enveloppe pour toi. Pas de nom. »
Je l’ai appelée immédiatement.
— Tu l’as ouverte ?
— Non.
— Ne touche à rien.
Une heure plus tard, l’enveloppe se trouvait sur le bureau de Maître Renaud.
À l’intérieur, une seule clé USB.
Et un petit morceau de papier.
« André avait raison de se méfier. »
Pas de signature.
Le notaire m’a regardée.
— Vous reconnaissez l’écriture ?
— Non.
Nous avons fait copier le contenu avant d’ouvrir les fichiers.
Il y en avait sept.
Six étaient des scans.
Le septième, un enregistrement audio.
Le fichier datait de huit ans plus tôt.
Quelques mois après la mort de Philippe.
Maître Renaud a lancé la lecture.
La voix d’Hélène a rempli la pièce.
— Julien, si on laisse ça comme ça, ta mère perd tout.
Puis celle de Julien.
Plus jeune.
Mais unmistakable.
— Maman, baisse la voix.
— Ton père nous a laissés avec des dettes, des engagements, et cet imbécile de Morel qui commence à poser des questions.
Mon estomac s’est noué.
La voix de Julien a repris.
— André ne peut rien prouver.
— Il a les copies.
Silence.
Puis :
— Pas toutes.
J’ai regardé Maître Renaud.
Il ne disait rien.
L’enregistrement continuait.
Hélène :
— Et Camille ?
Julien :
— Elle signe tout ce que je lui mets devant.
Je n’ai pas bougé.
Je crois que c’est à cet instant précis que quelque chose est mort en moi.
Pas mon amour.
Il était probablement mort avant.
Quelque chose de plus humiliant.
L’idée que j’avais simplement été naïve.
Non.
J’avais été utilisée.
Hélène a repris :
— Si André découvre le local de Boulogne, on a un problème.
Julien :
— Il ne le découvrira pas.
Puis un bruit.
Une porte.
Et l’enregistrement s’arrêtait.
Je suis restée silencieuse longtemps.
— On peut utiliser ça ? ai-je demandé.
— Il faudra vérifier son origine, son intégrité et les conditions d’enregistrement.
— Mais c’est leur voix.
— Oui.
— Ils parlaient déjà de mon père.
— Oui.
Je me suis assise.
— Qui m’a envoyé ça ?
— Quelqu’un qui avait accès à cette conversation.
Je réfléchissais.
Philippe était mort.
À l’époque, qui pouvait encore se trouver assez près d’Hélène et Julien pour enregistrer une discussion privée ?
Puis un nom m’est revenu.
Sophie.
L’ancienne comptable de Philippe.
Une femme d’une cinquantaine d’années qui avait brusquement quitté la famille peu après son décès.
Je ne l’avais vue que trois ou quatre fois.
Mais mon père la connaissait.
— Je crois savoir qui chercher.
Maître Renaud a retrouvé ses coordonnées professionnelles en moins d’une heure.
Elle vivait désormais près de Chartres.
Je l’ai appelée.
Au début, elle a nié.
— Madame Delcourt, je ne veux pas être mêlée à ça.
— Vous connaissez mon père.
Silence.
— Vous le connaissiez.
Encore un silence.
Puis :
— André était un homme honnête.
— Est-ce vous qui avez envoyé la clé USB ?
Elle a raccroché.
Je l’ai rappelée.
Pas de réponse.
Puis, vingt minutes plus tard, un message est arrivé.
« Ne téléphonez plus. Venez seule demain, 14 h. Café des Trois Marches, Chartres. »
Maître Renaud a lu le message.
— Vous n’irez pas seule.
— Elle a demandé—
— Je sais ce qu’elle a demandé. Vous pouvez vous asseoir seule à sa table. Mais quelqu’un sera à proximité.
J’ai accepté.
Le lendemain, Sophie était déjà là lorsque je suis entrée dans le café.
Elle avait vieilli.
Mais je l’ai reconnue immédiatement.
Elle m’a regardée m’asseoir.
— Vous ressemblez de plus en plus à votre père.
— C’est vous qui avez envoyé la clé ?
Elle a fixé sa tasse.
— Oui.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce qu’Hélène m’a appelée avant-hier.
Je me suis figée.
— Pourquoi ?
— Elle voulait savoir si j’avais encore certains dossiers.
— Et ?
— J’ai compris que quelque chose était ressorti.
Sophie a levé les yeux vers moi.
— Votre père m’avait demandé de garder des copies au cas où.
— Au cas où quoi ?
— Au cas où il n’aurait pas le temps de finir.
Cette phrase m’a glacée.
— Finir quoi ?
— Réunir assez de preuves.
— Sur Julien et Hélène ?
Elle a hoché la tête.
— Et Philippe ?
Sophie a serré les lèvres.
— Philippe n’était pas innocent. Mais vers la fin, il voulait arrêter.
— Arrêter quoi ?
— Les transferts.
Je suis restée immobile.
— Il savait que l’argent de mon père était utilisé ?
— Oui.
— Depuis le début ?
— Pas depuis le début.
Elle s’est penchée vers moi.
— André et Philippe avaient monté quelque chose de légal. Le problème a commencé quand les dettes de Philippe ont explosé.
— Hélène a pris de l’argent.
— Au départ, Philippe aussi.
Voilà la vérité que personne ne voulait dire.
Mon père n’avait pas seulement été trahi par les Delcourt après coup.
Philippe avait participé.
— Et Julien ?
Sophie a regardé autour d’elle avant de répondre.
— Julien a compris le système très vite.
— Il avait quel âge ?
— Vingt-sept ans.
L’âge où il m’avait demandé en mariage.
J’ai senti un goût amer dans ma bouche.
— Il m’a épousée en sachant tout ça ?
Sophie n’a pas répondu directement.
Ce silence suffisait.
— Mon père l’avait découvert ?
— Oui.
— Quand ?
— Quelques mois avant sa mort.
— Et qu’est-ce qu’il comptait faire ?
Sophie a sorti de son sac une photocopie pliée en quatre.
— Il préparait ça.
C’était un brouillon de plainte.
Plusieurs noms apparaissaient.
Philippe Delcourt.
Hélène Delcourt.
Julien Delcourt.
Et en bas, une mention manuscrite :
« Faux, abus de confiance, détournements à vérifier. »
Mes mains sont devenues froides.
— Pourquoi il ne l’a jamais déposée ?
Sophie a baissé les yeux.
— Parce qu’il est mort trois jours avant son rendez-vous avec l’avocat.
Le bruit du café autour de moi semblait soudain très loin.
— Vous pensez que sa mort n’était pas naturelle ?
Elle a relevé immédiatement les yeux.
— Non.
Sa réponse était ferme.
— André avait des problèmes cardiaques. Je ne vous dirai jamais quelque chose que je ne peux pas prouver.
J’ai respiré.
Cette honnêteté m’a presque soulagée.
— Alors pourquoi Julien m’a parlé de la mort de mon père comme d’une menace ?
— Parce qu’il savait qu’André était sur le point de tout révéler.
Sophie a sorti une deuxième feuille.
— Mais surtout parce qu’après sa mort, votre mari a récupéré quelque chose qu’il n’aurait jamais dû avoir.
— Quoi ?
— Une procuration.
Je me suis figée.
— De mon père ?
— Oui.
— Pour quoi faire ?
— C’est là que ça devient grave.
Elle a poussé le papier vers moi.
— Cette procuration avait expiré avant sa mort.
Je l’ai regardée.
— Et ?
— Quelqu’un l’a utilisée six semaines après son décès.
Mon cœur a accéléré.
— Pour faire quoi ?
Sophie m’a regardée droit dans les yeux.
— Pour autoriser le transfert d’un actif au nom de votre père.
— Quel actif ?
Elle a marqué une pause.
— Le local de Boulogne.
Je n’ai plus respiré.
Le local dont Julien m’avait toujours dit qu’il venait de son père.
Le local qu’il louait encore aujourd’hui.
Le local qui générait, selon lui, « une petite rente familiale ».
Sophie a ajouté :
— Camille, votre mari ne risque pas seulement de perdre la maison.
Je n’ai pas bougé.
— S’il est démontré qu’il a utilisé une procuration expirée après la mort de votre père, il risque que l’ensemble des transferts liés soit réexaminé.
— Combien de biens ?
Elle a baissé la voix.
— Au moins quatre.
À suivre — cliquez sur la Partie 7 pour continuer.







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