Je regardais ma mère sans comprendre.
— Marianne a donné de l’argent à papa ?
Elle a hoché la tête.
— Pas directement.
Maître Renaud avait déjà ouvert l’enveloppe marquée « Deauville ».
À l’intérieur, plusieurs photocopies, un acte ancien et une lettre manuscrite.
Ma mère s’est assise.
— Ton père ne voulait pas que tu sois mêlée à cette histoire.
— Je suis mariée depuis onze ans à un homme qui m’a fait changer les serrures de ma propre maison. Je crois que je suis déjà mêlée à cette histoire.
Elle a fermé les yeux.
— Marianne avait hérité de la maison de Deauville de ses grands-parents. Philippe pensait qu’elle finirait par la lui céder.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il avait des dettes.
Maître Renaud parcourait les documents.
— Elle ne l’a jamais fait, a-t-il dit.
Ma mère a secoué la tête.
— Non. Elle ne faisait plus confiance à Philippe.
— Et elle connaissait papa ?
— Très bien.
Cette réponse m’a surprise.
— Comment ?
— Ils avaient travaillé ensemble sur la rénovation de la maison.
Je me suis tournée vers le notaire.
Il avait trouvé quelque chose.
— Camille, regardez.
Il m’a tendu un acte datant de plus de douze ans.
Marianne Delcourt y accordait à mon père une créance garantie sur la maison de Deauville.
— Je ne comprends pas.
— Marianne avait emprunté de l’argent à votre père pour restaurer le bien.
— Mais maman vient de dire qu’elle lui avait donné de l’argent.
— J’y viens.
Ma mère a ouvert la lettre.
— Marianne est tombée gravement malade peu après.
Je l’ai regardée.
— Elle est morte ?
— Non.
— Alors où est-elle ?
Silence.
— En Suisse.
Je fronçai les sourcils.
— Depuis quand ?
— Presque douze ans.
Je n’avais jamais entendu son nom.
Encore moins son existence.
Ma mère a repris :
— Avant de partir, elle a vendu une partie de ses droits sur la maison de Deauville. Elle voulait rembourser ton père, mais il a refusé de prendre l’argent pour lui.
— Pourquoi ?
Ma mère eut un sourire triste.
— Parce que tu venais d’annoncer tes fiançailles.
J’ai senti ma gorge se serrer.
— Papa a utilisé cet argent pour m’aider.
— Oui.
Maître Renaud posa une deuxième feuille devant moi.
— Et il semble que Marianne ait donné son accord pour que les fonds servent à sécuriser votre avenir.
Une phrase apparaissait au milieu du document :
« La somme sera affectée à l’acquisition d’un bien destiné à Camille Morel, avec protection contre toute dette ou saisie liée à la famille Delcourt. »
Je me suis figée.
— Elle savait que j’allais épouser Julien ?
— Oui, dit ma mère.
— Et elle voulait quand même me protéger contre sa propre famille ?
Personne n’a répondu immédiatement.
Ce silence contenait déjà la réponse.
J’ai regardé la photographie.
Philippe.
Hélène.
Mon père.
Marianne.
— Pourquoi Marianne détestait-elle autant Philippe ?
Ma mère a baissé les yeux.
— Elle ne le détestait pas.
— Alors quoi ?
Maître Renaud avait maintenant ouvert la deuxième enveloppe.
— Elle savait ce qu’il faisait.
— Les dettes ?
— Plus que ça.
Il fit glisser une feuille.
Un relevé de vente.
La maison de Deauville avait fait l’objet d’une promesse de cession plusieurs années auparavant.
Le nom de l’acquéreur me fit froid dans le dos.
DCF Gestion.
La société dont Hélène avait été gérante.
— Ils ont essayé de lui prendre sa maison.
— Oui.
— Avec le même système ?
— Très proche.
Ma mère murmura :
— Marianne a découvert que Philippe avait utilisé une procuration ancienne pour préparer la vente.
Je me suis retournée brusquement.
— Une procuration.
Le mot revenait encore.
Comme avec mon père.
Comme avec le local de Boulogne.
— Donc Julien n’a rien inventé.
— Non, répondit Maître Renaud. Il a probablement repris une méthode déjà utilisée avant lui.
Cette vérité était presque pire.
Julien n’avait pas créé le système.
Il l’avait appris.
Puis perfectionné.
Ma mère a sorti une dernière feuille de l’enveloppe.
— Ton père avait compris que si Marianne était dépouillée, le même mécanisme pourrait un jour être utilisé contre toi.
— Alors il a créé la clause.
— Oui.
Je commençais enfin à comprendre.
La clause n’était pas une excentricité juridique.
C’était un piège.
Un piège laissé par mon père pour le jour où quelqu’un tenterait de reproduire exactement le même schéma.
Maître Renaud a ouvert l’enveloppe « Versailles ».
À l’intérieur se trouvait l’original de la convention que nous avions déjà vue.
Mais avec une page supplémentaire.
— Voilà ce qui manquait.
Il lut lentement.
— « Toute tentative de cession, renonciation, substitution ou usage d’un pouvoir expiré ayant pour effet de priver Camille Morel de ses droits entraînera la résolution des transferts concernés et la restitution des actifs ou de leur valeur au bénéficiaire protégé. »
Je l’ai regardé.
— Les quatre biens ?
— Potentiellement.
— Même l’appartement d’Hélène ?
— S’il est démontré qu’il a été financé ou transféré dans le même ensemble frauduleux.
Mon téléphone a vibré.
Julien.
Encore.
Cette fois, un message très court.
« Où es-tu ? »
Je n’ai pas répondu.
Puis un deuxième.
« Tu es chez ta mère ? »
Mon sang s’est glacé.
Comment le savait-il ?
Ma mère aussi avait vu le message.
— Il ne peut pas savoir.
Maître Renaud s’est levé.
— Fermez les volets.
— Vous pensez qu’il nous suit ?
— Je pense qu’il cherche la boîte.
À cet instant, quelqu’un a frappé à la porte d’entrée.
Trois coups.
Pas violents.
Calmes.
Ma mère est devenue blanche.
— Il ne peut pas être ici aussi vite.
Personne n’a bougé.
Puis une voix de femme a traversé la porte.
— Madeleine ?
Ma mère a porté une main à sa bouche.
— Non…
Je me suis tournée vers elle.
— Qui est-ce ?
Elle ne m’a pas répondu.
La voix a repris.
— Je sais que Camille est là.
Maître Renaud s’est approché de la fenêtre sans se montrer.
Puis il s’est immobilisé.
— Vous connaissez cette femme ?
Ma mère tremblait.
Elle a hoché la tête.
— Ouvre, a dit la voix. Je n’ai plus beaucoup de temps.
Je me suis avancée vers la porte.
— Camille, attends, murmura ma mère.
— Qui est-ce ?
Elle m’a regardée.
— Marianne.
Le silence m’a coupé le souffle.
J’ai ouvert.
Une femme d’une soixantaine d’années se tenait devant moi.
Très droite.
Très pâle.
Un foulard sombre autour du cou.
Elle ressemblait à Philippe d’une manière presque troublante.
Mais ses yeux étaient différents.
Elle m’a regardée pendant quelques secondes.
Puis elle a dit :
— Ton père avait raison de cacher la boîte ici.
Je n’ai pas bougé.
— Pourquoi êtes-vous revenue ?
— Parce qu’Hélène m’a appelée.
— Elle vous a dit quoi ?
Marianne a sorti une enveloppe de son sac.
— Que Julien avait recommencé.
Mon cœur a accéléré.
— Recommencé quoi ?
Elle m’a tendu l’enveloppe.
— À utiliser des signatures qui ne lui appartiennent pas.
À l’intérieur se trouvait une copie récente.
Datée de trois jours plus tôt.
Mon nom apparaissait en bas.
Encore une fois.
Une nouvelle signature falsifiée.
Mais cette fois, le document ne concernait pas la maison.
Il concernait Léa.
J’ai senti mes jambes se dérober.
— Qu’est-ce que c’est ?
Maître Renaud a pris la feuille.
Son visage a changé immédiatement.
— Camille…
— Dites-moi.
Il releva les yeux.
— C’est une demande préparatoire pour établir que vous auriez accepté que la résidence principale de Léa soit fixée chez son père en cas de séparation.
Je regardais le papier.
Ma fausse signature.
Encore.
Marianne parla derrière moi.
— Ils ne cherchent plus seulement à vous prendre les biens.
Sa voix était glaciale.
— Julien préparait aussi le moyen de vous prendre votre fille.
À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour continuer.







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