Le sourire d’Étienne ne dura que quelques secondes, mais il suffit à glacer toute la pièce.
Lucas regardait toujours le flacon dans la main de l’enquêteur.
Son propre nom imprimé sur l’étiquette.
Son numéro professionnel.
L’adresse d’une pharmacie située à moins de deux kilomètres de l’hôpital Saint-Louis.
— Où avez-vous eu ça ? demanda-t-il.
Étienne haussa légèrement les épaules.
— Peut-être devriez-vous vous poser une autre question, docteur. Qui avait accès à ces médicaments ?
L’enquêteur principal, le commandant Morel, glissa immédiatement le flacon dans un sachet de preuve.
— Personne ne touche plus à rien.
Puis il se tourna vers Lucas.
— Docteur Caron, cette ordonnance existe-t-elle ?
Lucas secoua la tête.
— Je n’ai jamais prescrit ce médicament à ma sœur.
— Ce n’est pas ce que je vous demande.
Un silence pesant suivit.
Lucas comprit.
— Je vais vérifier.
Il demanda à une infirmière d’accéder au système hospitalier depuis un terminal sécurisé. Quelques instants plus tard, son visage changea.
Une ordonnance avait bien été enregistrée sous son identifiant professionnel.
Trois semaines auparavant.
Au nom d’un patient que Lucas ne connaissait pas.
— Quelqu’un a utilisé mes accès, dit-il.
Étienne eut un petit rire.
— Bien sûr.
Je connaissais ce ton.
C’était celui qu’il utilisait lorsqu’il avait déjà préparé plusieurs coups d’avance.
Pendant des années, j’avais cru que sa violence était son arme la plus dangereuse.
Je commençais à comprendre que je m’étais trompée.
Étienne ne frappait que lorsqu’il pensait avoir sécurisé tout le reste.
— Mon téléphone, murmurai-je.
Lucas se pencha vers moi.
— Quoi ?
— Il a pris mon téléphone hier soir.
Morel se rapprocha.
— Avant ou après l’agression ?
— Avant.
Je fermai les yeux, essayant de remettre les événements dans l’ordre malgré la douleur.
Étienne avait découvert la demande d’audit.
Il avait posé mon téléphone sur le plan de travail.
Il avait exigé le mot de passe de mes fichiers.
Mais à un moment, pendant qu’il criait, il avait regardé l’écran de son propre téléphone.
Et il avait souri.
Ce détail m’était revenu avec une netteté brutale.
— Il attendait quelque chose.
Étienne cessa de sourire.
Morel le remarqua.
— Quoi exactement ?
— Je ne sais pas. Mais juste avant qu’il commence à me frapper, il a reçu un message.
Étienne croisa les bras.
— Elle invente au fur et à mesure.
Je tournai lentement la tête vers lui.
— Alors donnez votre téléphone à la police.
Cette fois, il ne répondit pas.
Morel tendit la main.
— Votre téléphone, monsieur.
— Vous aurez besoin d’un mandat.
Ce refus provoqua quelque chose d’étrange en moi.
Pas de la peur.
De la certitude.
Étienne avait toujours utilisé le contrôle pour me faire douter de ma propre mémoire. Il répétait les mensonges jusqu’à ce que je me demande si j’avais réellement vu ce que j’avais vu.
Mais cette fois, il y avait des témoins.
Des photographies.
Des données.
Et surtout, il avait peur que quelqu’un regarde dans son téléphone.
Morel s’éloigna pour contacter le magistrat de permanence.
Lucas resta près de mon lit.
— Il essaie de m’impliquer, murmura-t-il.
Je regardai mon frère.
— Non.
— Le flacon porte mon nom.
— Justement.
Je connaissais les montages financiers.
Quand quelqu’un voulait cacher une transaction, il ne supprimait pas forcément la trace.
Il créait une meilleure trace.
Une trace conduisant ailleurs.
— Étienne ne voulait pas seulement expliquer mes blessures, dis-je. Il avait déjà préparé ce qui se passerait si je survivais.
Lucas pâlit.
Je demandai qu’on rouvre le dossier bleu.
Parmi les documents que j’avais sauvegardés figuraient des copies de dépenses d’Apex Développement que je n’avais pas encore réussi à relier aux sociétés-écrans.
Je fis défiler les lignes lentement.
Restaurants.
Hôtels.
Cabinets de conseil.
Puis je la vis.
Une société appelée Médicis Services.
Trois paiements.
9 800 euros.
14 200 euros.
Puis 27 500 euros, quatre jours auparavant.
— Ça, dis-je.
Morel revint au même moment.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une société qui facture Apex depuis environ cinq mois. Je pensais que c’était un prestataire médical pour l’un de nos chantiers.
— Et maintenant ?
— Maintenant, je veux savoir qui la possède.
Morel photographia les informations et les transmit immédiatement à son équipe.
Pendant ce temps, Étienne avait cessé de protester.
Il observait seulement.
C’était ce silence-là qui m’inquiétait le plus.
Une vingtaine de minutes plus tard, un second enquêteur entra précipitamment.
— Commandant.
Il lui tendit son téléphone.
Morel lut quelque chose, puis releva les yeux vers Étienne.
— Médicis Services n’a aucun salarié déclaré, aucun local opérationnel et son adresse correspond à une boîte de domiciliation.
Étienne resta impassible.
— Ce n’est pas illégal.
— Son gérant officiel est mort il y a onze mois.
Même Lucas resta silencieux.
L’enquêteur poursuivit.
— Et quelqu’un utilisant cette société a effectué plusieurs achats dans la pharmacie qui a délivré le sédatif.
Pour la première fois, Étienne détourna les yeux.
Mon cœur accéléra.
Mais Morel n’avait pas terminé.
— Nous avons également obtenu l’autorisation de saisir votre téléphone.
L’agent de sécurité s’approcha.
Étienne comprit qu’il n’avait plus le choix.
Il sortit lentement son téléphone de sa poche.
Avant de le remettre, cependant, l’écran s’alluma.
Une notification venait d’apparaître.
Je ne pouvais pas lire le message depuis mon lit.
Lucas, lui, le vit.
Son expression se figea.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
Morel prit le téléphone.
La notification provenait d’une application de messagerie chiffrée.
Seulement six mots apparaissaient sur l’écran verrouillé.
**« Caron est compromis. Passe au plan B. »**
Personne ne parla.
Étienne regarda Lucas.
Puis moi.
Et son sourire revint.
— Je vous avais prévenus.
Morel ordonna qu’on emmène immédiatement Étienne dans une salle sécurisée.
Cette fois, mon mari ne protesta pas.
En passant près de mon lit, il tourna légèrement la tête.
— Tu aurais dû partir quand tu en avais encore l’occasion.
Lucas fit un pas vers lui, mais deux policiers s’interposèrent.
Les portes se refermèrent derrière Étienne.
Je restai immobile.
Quelque chose dans sa phrase venait de réveiller un souvenir.
Pas celui de la nuit précédente.
Un souvenir datant de six mois plus tôt.
Le jour où j’avais commencé à préparer ma fuite.
J’avais trouvé une enveloppe anonyme dans ma voiture.
À l’intérieur, une seule feuille.
**ARRÊTEZ DE CHERCHER DANS LES COMPTES D’APEX.**
Je n’en avais jamais parlé à Étienne.
Je l’avais immédiatement photographiée et ajoutée au dossier bleu.
Mais l’original avait disparu de mon coffre deux jours plus tard.
À l’époque, j’avais supposé qu’Étienne l’avait découvert.
Maintenant, je n’en étais plus certaine.
— Lucas.
Il revint immédiatement vers moi.
— Quoi ?
— Ouvre les anciennes photos du dossier. Février.
Il trouva l’image de la lettre.
Morel revint dans la chambre et l’examina.
Puis il agrandit le coin inférieur de la feuille.
Je n’avais jamais remarqué ce détail.
Une minuscule marque grise apparaissait près du bord.
Lucas la reconnut avant moi.
— C’est un code d’impression interne.
— De l’hôpital ? demanda Morel.
Lucas hocha lentement la tête.
— Oui.
Mon estomac se noua.
Quelqu’un à Saint-Louis connaissait mes recherches depuis au moins six mois.
Quelqu’un avait eu accès aux identifiants de Lucas.
Quelqu’un avait aidé Étienne à obtenir le sédatif.
Et ce quelqu’un venait peut-être de découvrir que son plan avait échoué.
Soudain, une alarme retentit dans le couloir.
Une infirmière entra en courant.
— Docteur Caron, nous avons un problème.
— Lequel ?
Elle regarda d’abord Lucas, puis les policiers.
— Quelqu’un vient d’essayer d’accéder au dossier médical de votre sœur depuis un poste administratif.
Morel se redressa.
— Quel poste ?
L’infirmière hésita.
— Celui du bureau de la direction.
Lucas et moi échangeâmes un regard.
Puis toutes les lumières de ma chambre s’éteignirent.
**À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.**







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