Marianne fixa la photographie jusqu’à ce que la silhouette de Béatrice tenant le nouveau-né devienne presque insupportable à regarder. Romain était toujours debout devant elle, mais sa présence avait cessé d’avoir de l’importance. Une seule pensée occupait désormais son esprit : Alexandre lui avait montré des lettres, raconté la fuite de Claire, expliqué les recherches menées pendant des années. Pourtant, il n’avait jamais mentionné cette chambre d’hôpital.
— Tu savais qu’elle était là ? demanda Marianne.
Romain regarda la photographie et secoua la tête.
— Je n’ai jamais vu cette image.
— Mais tu savais autre chose. Tu viens de dire que ta mère savait que les médecins ne cherchaient pas au bon endroit.
Romain se rassit lentement. Son assurance habituelle avait disparu.
— Quelques années après notre mariage, j’ai surpris une conversation entre ma mère et Lenoir. Ils parlaient de tes traitements. Ma mère disait qu’il fallait éviter que tu consultes certains spécialistes.
Marianne sentit sa gorge se serrer.
— Et tu ne m’as rien dit ?
— Je croyais qu’elle parlait des dépenses. Les traitements coûtaient énormément…
— Nous avions les moyens !
Romain détourna les yeux.
— Je sais.
Onze années d’injections, d’examens et de culpabilité remontèrent en elle d’un seul coup.
— Tu m’as regardée pleurer chaque mois.
— Marianne…
— Tu m’as laissée croire que mon corps était défectueux alors que tu avais entendu ta mère parler de mes médecins derrière mon dos.
Romain ne trouva rien à répondre.
Elle se leva.
— Ne me contacte plus directement. Tout passera par mon avocat.
— Attends.
Il lui saisit doucement le bras.
— Il y a quelque chose que tu dois savoir sur Vanessa.
Marianne s’arrêta.
— Elle n’est pas entrée dans ma vie par hasard, murmura-t-il. C’est ma mère qui nous a présentés.
Cela ne la surprit presque plus.
— Pourquoi ?
— Elle disait que Vanessa venait d’une bonne famille et qu’elle voulait des enfants. Mais depuis quelques semaines, elle insiste pour que je finalise le divorce avant notre mariage. Beaucoup trop.
Marianne retira son bras.
— C’est ton problème désormais.
Elle quitta le restaurant.
Alexandre l’attendait dans une voiture à quelques rues. Marianne monta sans prononcer un mot et lui tendit son téléphone.
Lorsqu’il vit la photographie, son visage changea.
— Où avez-vous eu ça ?
— Répondez d’abord à la question.
— Marianne…
— Vous saviez que Béatrice était présente à ma naissance ?
Alexandre regarda longtemps l’écran.
— Oui.
Ce simple mot lui fit plus mal qu’elle ne l’aurait imaginé.
— Sortez.
— Écoutez-moi.
— Sortez de la voiture.
— C’est ma voiture.
Marianne le fixa avec une telle colère qu’Alexandre demanda finalement au chauffeur de les laisser seuls.
— Votre mère m’avait interdit de vous raconter cette partie avant que je sois certain de ce qui s’était réellement passé.
— Ma mère est morte. Vous ne pouvez pas continuer à utiliser ses volontés pour décider de ce que j’ai le droit de savoir.
Alexandre baissa la tête.
Puis il parla.
Béatrice et Claire s’étaient connues bien avant le scandale. Elles avaient même été proches pendant leur jeunesse. Béatrice venait d’un milieu beaucoup moins fortuné et Claire l’avait aidée à entrer dans certains cercles parisiens. C’est ainsi qu’elle avait rencontré Étienne Beaumont.
— Béatrice était présente lorsque vous êtes née parce que Claire l’avait appelée, expliqua Alexandre. Malgré tout ce qui s’était passé, votre mère pensait encore pouvoir lui faire confiance.
— Et ensuite ?
— Le lendemain, quelqu’un a tenté d’obtenir votre acte de naissance auprès de l’hôpital. Claire a paniqué. Elle a organisé votre faux décès et disparu.
Marianne sentit un frisson parcourir son dos.
— Vous pensez que Béatrice avait prévenu Étienne ?
— Je l’ai pensé pendant trente-quatre ans.
— Mais ?
Alexandre releva les yeux.
— Votre mère ne l’a jamais affirmé.
Marianne se souvint du message : « Demandez à Alexandre pourquoi votre mère lui a interdit de vous dire qui était présent le jour de votre naissance. »
Quelqu’un connaissait donc des détails extrêmement précis.
— Qui possède cette photographie ?
— Claire, Béatrice… et probablement la personne qui l’a prise.
Ils agrandirent l’image. Dans le miroir fixé derrière le lit d’hôpital apparaissait une silhouette masculine tenant un appareil photo.
Alexandre devint livide.
— Ce n’est pas Étienne.
— Qui est-ce ?
— Gérard Caron. Le père de Vanessa.
Le lendemain, Maître Delmas obtint une information supplémentaire. Gérard Caron était mort huit ans auparavant, mais avant sa mort il avait déposé plusieurs cartons d’archives chez un garde-meubles en périphérie de Paris. Les factures avaient continué à être payées automatiquement par une société désormais administrée par Vanessa.
Ils s’y rendirent discrètement.
Parmi des registres commerciaux et des photographies anciennes, Marianne trouva une petite boîte contenant des cassettes audio. L’une portait une date : le lendemain de sa naissance.
Alexandre trouva un vieux lecteur dans le bureau du responsable.
Un souffle grésilla.
Puis la voix de Claire retentit.
Marianne sentit ses jambes faiblir. Elle n’avait pas entendu sa mère depuis sa mort.
« Gérard, si tu enregistres vraiment cette conversation, alors enregistre tout. »
Une voix masculine répondit :
« Claire, tu dois partir aujourd’hui. Étienne sait que l’enfant est née. »
Puis une troisième voix.
Béatrice.
« Je peux faire établir le certificat. Ils croiront que le bébé est mort. »
Marianne porta une main à sa bouche.
Sur l’enregistrement, Claire pleurait.
« Et après ? Je passe ma vie à fuir ? »
Béatrice répondit :
« Non. Tu attends. Alexandre découvrira ce qu’Étienne a fait à la fondation. Ensuite tu reviendras avec les preuves. »
La cassette s’interrompit brutalement.
Marianne regarda Alexandre.
— Elle l’a aidée.
Tout ce qu’ils croyaient comprendre venait de se renverser.
Béatrice n’avait peut-être pas fait disparaître Claire.
Elle avait participé à la disparition pour protéger Marianne.
Mais alors pourquoi, trente-quatre ans plus tard, avait-elle humilié cette même enfant, surveillé ses traitements et organisé son mariage avec Romain ?
Alexandre fouilla la boîte et découvrit une seconde cassette.
Sur l’étiquette figurait seulement : « B. — après la mort de Claire ».
Ils l’insérèrent.
Cette fois, Béatrice parlait seule.
Sa voix tremblait.
« Alexandre, si cette cassette vous parvient, Claire est morte et je n’ai plus beaucoup de temps. Étienne a découvert où se trouve Marianne. J’ai fait quelque chose d’impardonnable pour l’empêcher de la récupérer. Un jour, elle me haïra probablement. Mais tant qu’elle n’aura pas d’enfant, les Beaumont ne pourront pas… »
Un bruit violent retentit sur l’enregistrement.
Puis plus rien.
La phrase s’arrêtait là.
Marianne sentit instinctivement sa main se poser sur son ventre.
Tant qu’elle n’aurait pas d’enfant.
Trois enfants grandissaient maintenant en elle.
À cet instant, son téléphone vibra.
Un message de Béatrice.
« Je sais que vous avez trouvé les enregistrements de Gérard. Ne dites à personne que vous êtes enceinte. Pas même à Alexandre. Venez seule ce soir à la chapelle Saint-Aurèle. Si Étienne apprend que les héritiers existent, ce ne sera plus votre divorce qui sera en jeu. »
Marianne relut le message.
Puis elle leva lentement les yeux vers Alexandre.
Pour la première fois depuis leur rencontre, elle lui mentit.
— C’est Romain, dit-elle en verrouillant son téléphone. Rien d’important.







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