Pendant quelques secondes, personne ne bougea. La voix interrompue de Béatrice semblait encore flotter dans la bibliothèque de Valombre. Marianne regardait Romain, mais lui paraissait aussi bouleversé qu’elle.
— Tu savais ? demanda-t-elle.
— Non.
— Cette photo est accrochée dans notre chambre depuis notre mariage.
— Je te jure que je n’ai jamais…
Un mouvement près de la porte les interrompit. Étienne venait de reculer dans le couloir.
Alexandre réagit immédiatement.
— Étienne, reste ici.
Le vieil homme sourit.
— Tu comptes m’arrêter toi-même ?
Des sirènes retentirent au loin.
Le sourire disparut.
Étienne se retourna, mais Vanessa se plaça devant la porte.
— Non.
Il la fixa avec mépris.
— Écarte-toi.
— Vous m’avez menti sur mon père. Vous m’avez envoyée vers Romain. Vous m’avez fait croire que Marianne était responsable de tout ce que ma famille avait perdu.
— Je t’ai donné une place que tu n’aurais jamais obtenue seule.
Vanessa encaissa la phrase comme une gifle.
— Alors vous allez rester ici et expliquer cette place à la police.
Lorsque les gendarmes entrèrent quelques minutes plus tard, Étienne ne tenta plus de partir. Maître Delmas leur remit le registre, tandis qu’Alexandre expliquait l’existence des archives de Saint-Aurèle. Étienne fut emmené pour être entendu, sans que personne ne prétende encore savoir jusqu’où l’enquête mènerait. Marianne observa la voiture disparaître derrière les grilles. Elle ne ressentit aucune victoire. Seulement l’impression d’avoir ouvert une porte derrière laquelle se trouvaient encore trente-quatre années de mensonges.
Béatrice fut retrouvée moins d’une heure plus tard dans une dépendance abandonnée à quelques kilomètres. Elle était affaiblie mais consciente. D’après les premiers éléments, elle s’y était cachée après avoir compris qu’elle était suivie en quittant la chapelle. Avant son transfert à l’hôpital, Romain put lui parler quelques secondes.
— Pourquoi la lettre est-elle chez moi ? demanda-t-il.
Béatrice ferma les yeux.
— Parce que ton père l’y a cachée.
— Pourquoi ?
— Pour que Marianne la trouve quand elle serait prête à quitter notre famille.
Cette réponse les accompagna jusqu’à Neuilly-sur-Seine.
Lorsque Marianne entra dans la villa, elle eut l’étrange sensation de visiter la maison d’une inconnue. Quelques jours plus tôt, elle avait cru y abandonner toute sa vie. Maintenant, chaque objet semblait appartenir à une version d’elle-même qui avait accepté beaucoup trop longtemps de demander pardon pour quelque chose dont elle n’était pas responsable.
Vanessa n’était plus là.
Son verre avait disparu.
Ses affaires aussi.
Romain monta derrière Marianne jusqu’à l’ancienne chambre conjugale.
La photographie était toujours posée sur une commode : eux deux, onze ans plus tôt, souriant devant l’église. Marianne la prit.
— Ton père est mort six ans après notre mariage. Comment aurait-il pu cacher une lettre ici sans que nous le sachions ?
Romain réfléchit.
— Il est venu plusieurs fois quand nous étions absents. Ma mère disait qu’il vérifiait des travaux.
Marianne retourna le cadre.
Rien.
Elle retira le panneau arrière.
Une feuille pliée glissa sur le sol.
Son prénom apparaissait dessus.
« Marianne ».
Elle reconnut immédiatement l’écriture de Claire.
Ses jambes cédèrent presque. Romain recula volontairement.
— Je vais te laisser.
— Reste.
Il la regarda, surpris.
— Pas comme mon mari, précisa-t-elle. Comme témoin.
Marianne ouvrit la lettre.
Claire avait écrit ces lignes peu avant sa mort.
Elle y racontait qu’elle avait surveillé de loin la vie de sa fille après avoir compris qu’Étienne avait recommencé à chercher l’héritière disparue. Elle connaissait Béatrice, ses défauts, sa peur et ses méthodes parfois cruelles. Pourtant, elle lui avait confié une mission : maintenir Marianne loin des Beaumont jusqu’à ce qu’Étienne perde définitivement le contrôle de Saint-Aurèle.
Puis Marianne arriva au passage concernant Romain.
« Si tu lis cette lettre, tu as probablement découvert que ta rencontre avec Romain n’était pas entièrement due au hasard. Pardonne-moi pour cette part de ta vie que nous avons influencée sans ton consentement. Béatrice croyait que te faire entrer dans sa famille était le moyen le plus sûr de te garder sous ses yeux. Je l’ai laissée préparer cette possibilité. Mais personne ne pouvait décider si vous vous aimeriez. Ce choix, lui, vous appartenait. »
Romain détourna le visage.
Marianne continua.
« Je sais aussi que tu rêves d’enfants. Si un jour on te dit que tu ne peux pas devenir mère, demande un autre avis. Puis un troisième. Il existe dans notre famille des antécédents d’endométriose. J’ai laissé ton dossier médical complet à Béatrice afin qu’elle te le remette si les symptômes apparaissent. »
Marianne s’arrêta de respirer.
Le papier trembla entre ses doigts.
Elle relut le passage.
Puis elle regarda Romain.
— Elle savait.
Romain pâlit.
— Ma mère avait ton dossier médical.
Onze années de souffrance changèrent brutalement de sens.
Béatrice n’avait pas seulement gardé le silence sur son identité.
Elle avait possédé une information susceptible d’éviter des années de traitements inadaptés.
À l’hôpital, Marianne entra seule dans sa chambre.
Béatrice comprit immédiatement.
— Vous avez trouvé la lettre.
Marianne posa la copie devant elle.
— Pourquoi ?
Béatrice détourna les yeux.
— Parce que j’avais peur.
— Ce n’est pas une réponse.
— Étienne surveillait les dossiers de succession. Si vous aviez été diagnostiquée correctement, si vous aviez eu un enfant, votre branche familiale serait redevenue juridiquement impossible à ignorer.
— Alors vous avez laissé les médecins se tromper.
Les yeux de Béatrice se remplirent de larmes.
— Oui.
— Vous m’avez regardée me croire responsable.
— Oui.
— Vous m’avez humiliée.
Béatrice ne tenta pas de se défendre.
— Je pensais qu’en vous faisant abandonner ce rêve, je vous garderais en vie.
Marianne sentit une larme rouler sur sa joue.
— Vous n’aviez pas le droit de choisir quelle partie de ma vie devait mourir pour sauver le reste.
Béatrice ferma les yeux.
— Je sais.
Cette fois, Marianne ne lui accorda pas de pardon. Pas encore. Peut-être jamais. Comprendre la peur de Béatrice n’effaçait pas ce qu’elle avait fait.
Avant de partir, Marianne se retourna.
— Mes enfants ne grandiront pas dans vos secrets.
Béatrice ouvrit les yeux.
— Romain sait ?
— Oui.
— Étienne aussi ?
— Oui.
Une étrange expression traversa le visage de Béatrice.
— Alors protégez le troisième.
Marianne fronça les sourcils.
— Le troisième quoi ?
Béatrice regarda son ventre.
— Votre troisième enfant.
— Pourquoi particulièrement celui-là ?
Béatrice secoua la tête.
— Je ne parle pas d'un des triplés.
Le silence devint glacial.
— De quoi parlez-vous ?
Béatrice tendit la main vers son sac posé près du lit et en sortit une petite enveloppe que la police lui avait rendue.
À l’intérieur se trouvait un document récent provenant d’un laboratoire.
— J’ai découvert cela avant de disparaître.
Marianne parcourut les lignes sans comprendre.
Il s’agissait d’une analyse génétique demandée plusieurs mois auparavant.
Trois noms figuraient sur la page.
Claire Martin.
Marianne Martin.
Et Romain de Montfort.
Marianne leva brusquement les yeux.
— Pourquoi Romain apparaît-il ici ?
Béatrice murmura :
— Parce qu’avant d’organiser votre rencontre, j’avais besoin d’être certaine que vous n’étiez pas de la même famille.
— Quoi ?
— Le père de Romain avait eu une liaison avec Claire avant votre naissance. Pendant des années, il a cru qu’il pouvait être votre père.
Marianne sentit le sol vaciller.
— Mais le test…
— Il a prouvé qu’il ne l’était pas.
Marianne expira enfin.
Mais Béatrice n’avait pas terminé.
— En revanche, il a révélé autre chose.
Elle retourna la dernière page.
Une correspondance génétique apparaissait avec un dossier ancien conservé par Saint-Aurèle.
Béatrice fixa Marianne.
— Votre père biologique était vivant lorsque Claire est morte.
— Qui était-il ?
Béatrice ouvrit la bouche.
Avant qu’elle puisse répondre, Romain entra précipitamment dans la chambre, le téléphone à la main.
— Marianne, la police vient d’appeler. Ils ont interrogé Étienne.
Il s’arrêta en voyant le document.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Marianne ne répondit pas.
Romain reprit :
— Étienne leur a donné le nom de l’homme qui était avec Claire le soir où elle est morte.
Béatrice devint livide.
Marianne sentit son cœur battre jusque dans sa gorge.
— Quel nom ?
Romain la regarda.
— Celui de ton père.







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