Marianne arracha presque la lettre des mains de Romain. Elle relut la dernière phrase, puis une seconde fois, espérant avoir mal compris. « C’est lui qui sait ce qui est réellement arrivé à Claire la nuit de sa mort. » Jusqu’à cet instant, elle avait toujours considéré la mort de sa mère comme l’unique événement de son passé qui n’était pas mystérieux. Claire était morte dans un accident de voiture sur une route mouillée, alors que Marianne avait dix-neuf ans. La police avait parlé d’une perte de contrôle. Alexandre, lui, n’avait jamais remis cette version en question.
En contrebas, Étienne et Vanessa approchaient déjà de la maison.
— Nous devons partir, murmura Romain.
Marianne regarda le registre trouvé dans le coffre.
— Pas sans ça.
Elle glissa le registre et la lettre sous son manteau, mais laissa volontairement le magnétophone dans le compartiment. Ils atteignirent le couloir lorsque la porte principale s’ouvrit.
— Marianne.
La voix de Vanessa résonna dans le hall.
Elle n’avait plus rien de la jeune femme triomphante aperçue dans la villa. Son visage était fermé.
— Nous voulons seulement parler.
Marianne descendit quelques marches.
— Tu savais qui j’étais.
Vanessa ne nia pas.
Étienne entra derrière elle.
— Enfin, dit-il simplement.
Marianne sentit instinctivement sa main protéger son ventre.
Le regard du vieil homme suivit ce geste une fraction de seconde. Trop longtemps.
Il savait.
— Où est Béatrice ? demanda Marianne.
— Vivante, répondit Étienne.
Romain descendit brusquement.
— Où est ma mère ?
Étienne sourit.
— Voilà une question plus intelligente que celles que vous posez habituellement.
Romain fit un pas vers lui, mais Marianne lui barra discrètement le passage.
— Que voulez-vous ?
Étienne regarda autour de lui.
— Valombre. Ce qui m’appartient depuis trente-quatre ans.
— Alors pourquoi me chercher ?
— Parce que légalement, cette maison ne m’a jamais appartenu.
Il ne cherchait même plus à cacher la vérité.
Étienne expliqua que Claire avait découvert les détournements de Saint-Aurèle et préparait sa destitution. Lorsqu’elle avait disparu avec Marianne, la succession était restée suspendue. Étienne avait contrôlé les actifs, mais il n’avait jamais pu en devenir propriétaire incontestable. Si Marianne faisait reconnaître son identité, tout pouvait être rouvert.
— Et maintenant vous attendez des enfants, ajouta-t-il.
Romain se tourna vers Marianne.
— Comment il sait ?
Vanessa baissa les yeux.
Marianne comprit.
— Tu as parlé à quelqu’un du rendez-vous médical ?
Romain pâlit.
— Seulement à Vanessa.
Vanessa finit par murmurer :
— Je n’avais pas le choix.
— Tout le monde a toujours le choix.
Cette phrase produisit sur Vanessa un effet inattendu. Ses yeux se remplirent brièvement de larmes.
— Tu crois que je voulais cette vie ? demanda-t-elle. Gérard m’a élevée en me répétant que notre famille avait été dépouillée. Après sa mort, Étienne est venu me trouver et m’a annoncé qu’il était mon père. Il m’a dit que Romain était le moyen de récupérer ce que Claire avait volé.
— Claire n’a rien volé, intervint Marianne.
Vanessa regarda Étienne.
Pour la première fois, un doute passa sur son visage.
Étienne frappa le sol avec sa canne.
— Assez.
Il exigea le contenu du coffre 17.
Marianne répondit qu’il était vide.
Étienne sourit.
— Votre mère mentait mieux.
Puis un bruit de pneus éclata devant la maison.
Alexandre entra quelques instants plus tard accompagné de Maître Delmas et de deux hommes.
Étienne eut un rire sec.
— Mon cher Alexandre. Toujours en retard lorsqu’une femme de notre famille a besoin de toi.
Marianne sentit le poids de la lettre contre son corps.
— Que s’est-il passé la nuit où ma mère est morte ?
Alexandre s’immobilisa.
— Pas maintenant.
— Maintenant.
Étienne observa son cousin avec satisfaction.
— Dis-lui.
Alexandre regarda Marianne.
— Votre mère m’avait appelé ce soir-là. Elle avait récupéré les originaux prouvant les détournements d’Étienne. Nous devions nous retrouver.
— Vous étiez donc avec elle avant l’accident ?
— Oui.
Marianne eut l’impression que le sol disparaissait.
— Pourquoi m’avoir menti ?
— Parce que Claire m’a demandé de partir avec les documents. Elle devait vous rejoindre ensuite.
Étienne ricana.
— Quelle version élégante.
Alexandre se tourna vers lui.
— Tais-toi.
— Dis-lui pourquoi sa mère conduisait sous la pluie en pleine nuit.
Alexandre ne répondit pas.
Étienne le fit à sa place.
— Parce qu’elle venait de découvrir que l’homme auquel elle avait confié les preuves en avait fait disparaître une partie.
Marianne regarda Alexandre.
— C’est vrai ?
— J’avais retiré un document.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il impliquait mon père.
Un silence terrible tomba dans le hall.
Alexandre avait protégé sa propre famille.
Claire l’avait découvert.
Ils s’étaient disputés. Elle était partie furieuse. Quelques kilomètres plus loin, sa voiture avait quitté la route.
— Je n’ai pas provoqué l’accident, dit Alexandre. Mais j’ai passé trente-quatre ans à savoir que si je lui avais dit la vérité, elle ne serait peut-être jamais montée dans cette voiture.
Marianne sentit les larmes monter, mais refusa de pleurer devant eux.
Étienne tendit la main.
— Le registre.
Marianne comprit qu’il savait qu’elle l’avait.
— Pourquoi le voulez-vous autant ?
Étienne ne répondit pas.
Alors Romain prit le magnétophone resté dans le coffre.
— Peut-être parce que ça explique quelque chose.
Il avait récupéré l’appareil pendant que tout le monde parlait.
Il appuya sur lecture.
La voix du père de Romain remplit la bibliothèque.
« Si quelqu’un écoute ceci, c’est que Béatrice n’a pas réussi à empêcher Étienne de revenir. Le registre numéro 17 contient les véritables comptes de Saint-Aurèle. Mais ce n’est pas le plus important. À la page 86 se trouve la preuve que Claire n’était pas la seule héritière qu’Étienne devait faire disparaître. »
Marianne sortit immédiatement le registre.
Page 86.
Une liste de transferts.
Puis un acte notarié glissé entre deux feuilles.
Alexandre s’approcha.
— Mon Dieu…
Il s’agissait d’une reconnaissance de paternité ancienne.
Étienne Beaumont reconnaissait une fille née hors mariage.
Vanessa.
Mais une annotation manuscrite précisait que cette reconnaissance avait été annulée après un test biologique confidentiel.
Vanessa arracha presque le document des mains de Marianne.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
Étienne devint livide.
— Donne-moi ça.
Vanessa recula.
— Vous m’avez dit que vous étiez mon père.
Pour la première fois, Étienne perdit son calme.
— Vanessa !
Elle lut la dernière ligne.
Le véritable père biologique était indiqué.
Gérard Caron.
Toute son histoire venait d’être fabriquée.
Étienne l’avait convaincue qu’elle était sa fille uniquement pour l’utiliser contre Marianne.
Vanessa leva vers lui un visage ravagé.
— Vous avez fait de moi votre fille pour que j’épouse Romain ?
Étienne ne répondit pas.
Puis Marianne remarqua une seconde annotation au bas de la page, écrite de la main de Claire :
« Béatrice a découvert la vérité. C’est pour cela qu’Étienne la menace. »
À cet instant, le téléphone de Romain sonna.
Numéro masqué.
Il décrocha.
Aucun mot ne sortit de sa bouche pendant plusieurs secondes.
Puis une voix féminine, faible, résonna dans le haut-parleur.
— Romain ?
Il devint blanc.
— Maman ?
Béatrice respirait difficilement.
— Ne laissez pas Étienne quitter Valombre.
Tous les regards convergèrent vers le vieil homme.
Béatrice poursuivit :
— La police est en route. J’ai gardé les originaux pendant trente-quatre ans.
Étienne recula vers la porte.
Mais Béatrice ajouta quelque chose qui immobilisa Marianne.
— Et Marianne… votre mère n’est pas morte avec toutes ses réponses. Elle avait laissé une dernière lettre pour vous.
Un silence.
— Où est-elle ? demanda Marianne.
La voix de Béatrice trembla.
— Romain l’a eue sous les yeux pendant onze ans.
Marianne se tourna vers son mari.
— Quoi ?
— Elle est cachée dans votre ancienne maison, reprit Béatrice. Dans la chambre où vous essayiez désespérément d’avoir un enfant. Derrière la photographie de votre mariage.
Puis la communication fut coupée.







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