Marianne passa les heures suivantes avec le message de Béatrice gravé dans l’esprit. Elle détestait l’idée de mentir à Alexandre après lui avoir reproché exactement la même chose, mais une phrase l’empêchait de lui montrer son téléphone : « Pas même à Alexandre. » Jusqu’ici, chaque révélation avait rendu le passé plus trouble. Béatrice, qu’elle avait considérée pendant onze ans comme la femme la plus cruelle de son existence, avait peut-être autrefois sauvé sa vie. Alexandre, qui lui avait rendu son identité, lui avait déjà caché une partie essentielle de son histoire. Marianne ne savait plus à qui accorder sa confiance.
Vers vingt heures, elle prétexta une migraine et demanda à rester seule. Dès qu’Alexandre quitta l’appartement, elle prit un taxi.
La chapelle Saint-Aurèle se trouvait derrière un ancien établissement religieux à l’ouest de Paris. Lorsqu’elle poussa la lourde porte, une seule rangée de cierges éclairait la nef.
— Vous êtes venue.
La voix de Béatrice surgit dans l’ombre.
Marianne se retourna. Sa belle-mère n’avait ni son collier de perles ni son maintien impeccable. Elle semblait avoir vieilli de dix ans en quelques jours.
— Pourquoi devrais-je croire un seul mot venant de vous ?
— Vous ne devriez pas.
Cette réponse déstabilisa Marianne.
Béatrice s’assit sur un banc.
— Votre mère m’a demandé de vous protéger. J’ai essayé. Puis j’ai eu peur. Et j’ai fini par devenir exactement le genre de personne qu’elle redoutait.
— Vous appelez cela me protéger ? Vous m’avez humiliée pendant onze ans parce que je n’avais pas d’enfant.
Béatrice ferma les yeux.
— Je voulais que vous cessiez d’essayer.
La colère de Marianne explosa.
— Alors vous avez préféré me détruire ?
— Oui.
Le mot résonna dans la chapelle.
— Parce que la seule autre solution était de vous dire qui vous étiez. Et si je vous l’avais dit, Étienne vous aurait retrouvée.
Marianne se figea.
— Étienne est vivant ?
Béatrice releva lentement les yeux.
— Oui.
Alexandre lui avait toujours parlé d’Étienne au passé. Jamais il n’avait explicitement dit qu’il était mort, mais Marianne avait naturellement supposé qu’un homme impliqué dans un scandale vieux de plusieurs décennies n’était plus une menace directe.
— Où est-il ?
— Personne ne le sait précisément. Il a quitté la France il y a des années et contrôle ses intérêts par des intermédiaires.
— Pourquoi mes enfants l’intéresseraient-ils ?
Béatrice inspira profondément.
— Parce que votre héritage ne se limite pas à Valombre.
Elle sortit une enveloppe de son sac. À l’intérieur se trouvait la copie d’un testament rédigé par l’arrière-grand-père de Marianne. Une fondation patrimoniale détenait plusieurs propriétés et participations. Après la disparition de Claire, Étienne en avait obtenu le contrôle provisoire. Mais une disposition stipulait que si Claire ou sa descendance directe était retrouvée, la gestion reviendrait à cette branche familiale. En présence d’une génération supplémentaire, la contestation devenait encore plus difficile.
— Vos enfants rendent votre existence impossible à effacer juridiquement, expliqua Béatrice.
Marianne posa instinctivement la main sur son ventre.
Béatrice suivit le mouvement.
Son visage changea.
— Mon Dieu.
Marianne comprit trop tard.
— Vous êtes enceinte.
Elle ne répondit pas.
— Depuis combien de temps ?
— Cela ne vous concerne pas.
Béatrice se leva brusquement.
— Combien ?
— Des triplés.
Toute couleur disparut du visage de Béatrice.
Elle s’agrippa au banc.
— Trois héritiers…
— Ce sont mes enfants, pas des héritiers.
— Pour vous, oui. Pas pour Étienne.
Marianne sentit la peur remplacer sa colère.
— Pourquoi Alexandre ne m’a-t-il jamais dit qu’Étienne était vivant ?
Béatrice eut un rire sans joie.
— Voilà enfin la bonne question.
Elle lui révéla qu’Alexandre et Étienne n’étaient pas seulement cousins. Ils avaient dirigé ensemble plusieurs sociétés familiales. Lorsque les détournements avaient commencé, Alexandre affirmait avoir découvert trop tard ce qu’Étienne faisait. Claire, pourtant, avait toujours conservé un doute.
— Votre mère aimait Alexandre comme un frère, dit Béatrice. Mais dans les dernières semaines de sa vie, elle ne lui faisait plus entièrement confiance.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle avait découvert que certains documents portant la signature d’Étienne avaient été validés avec les codes privés d’Alexandre.
Marianne recula.
— Vous avez des preuves ?
— Claire en avait.
— Où ?
Béatrice regarda vers l’autel.
— Elle les a cachées à Valombre.
Le message reçu dans la voiture lui revint aussitôt : « Ne l’emmenez surtout pas à Valombre. »
— Qui m’a envoyé ce message ?
— Pas moi.
Un bruit discret se produisit alors près de l’entrée.
Béatrice se retourna immédiatement.
La porte de la chapelle venait de bouger.
Marianne sentit son cœur accélérer.
Béatrice lui saisit le poignet et l’entraîna vers une petite porte derrière la sacristie.
— Partez.
— Et vous ?
— Marianne, partez maintenant.
Pour la première fois, ce n’était ni un ordre méprisant ni une humiliation. C’était de la peur.
Marianne sortit par une cour latérale et rejoignit la rue. Elle marcha rapidement jusqu’à une avenue éclairée avant d’appeler un taxi.
Lorsqu’elle revint à l’appartement, Alexandre l’attendait.
— Où étiez-vous ?
— J’avais besoin de marcher.
Il la regarda quelques secondes.
— Pendant trois heures ?
Marianne posa son sac.
— Vous m’avez dit qu’Étienne avait détruit ma mère.
— Oui.
— Vous ne m’avez jamais dit qu’il était encore vivant.
Le visage d’Alexandre se ferma.
— Qui vous l’a appris ?
Cette réaction lui donna davantage de réponses qu’une confession.
— Donc c’est vrai.
Alexandre se dirigea vers la fenêtre.
— Étienne a soixante-dix-sept ans. Il vit probablement entre la Suisse et l’Amérique du Sud. Je ne voulais pas vous effrayer avec une menace que je ne pouvais pas localiser.
— Ma mère vous faisait-elle confiance avant de mourir ?
Il se retourna lentement.
— Pourquoi cette question ?
— Répondez.
Un long silence.
— Pas entièrement.
Marianne sentit son ventre se nouer.
— Pourquoi ?
Alexandre ouvrit la bouche, mais son téléphone sonna.
Il regarda l’écran et pâlit.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Il décrocha. Marianne n’entendit que quelques mots : « Quand ? », « Elle était seule ? », puis « Appelez la police. »
Alexandre raccrocha.
— C’était le gardien de Saint-Aurèle.
Le souffle de Marianne se bloqua.
— Béatrice ?
— Elle a disparu.
Sur la table, le téléphone de Marianne vibra presque simultanément.
Un fichier venait d’être envoyé depuis le numéro de Béatrice.
Une vidéo.
Marianne l’ouvrit.
Béatrice apparaissait assise dans la chapelle, filmée quelques minutes avant leur rencontre. Elle regardait directement la caméra.
« Marianne, si vous regardez ceci, c’est que je n’ai pas réussi à tout vous expliquer. N’allez pas à Valombre avec Alexandre. Allez-y avec Romain. Il ignore presque tout, mais il possède quelque chose depuis son enfance sans savoir ce que c’est. Son père le lui a laissé avant de mourir. Une clé portant le chiffre 17. »
Béatrice inspira difficilement.
« Et surtout, ne croyez pas que Vanessa veut épouser Romain par amour. Son père l’a préparée à ce mariage bien avant qu’elle ne rencontre votre mari. »
La vidéo sembla s’arrêter.
Puis Béatrice ajouta une dernière phrase :
« Gérard Caron n’était pas le père biologique de Vanessa. Son véritable père est Étienne Beaumont. »







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