Pendant quelques secondes, personne ne parla. Même Nicolas resta immobile, les documents de ses avocats suspendus dans le vide comme si le médecin venait de prononcer une phrase dans une langue inconnue. Moi, je ne pouvais entendre qu’une seule chose : le rythme rapide des moniteurs autour de mon lit. Quatre battements. Quatre. J’essayai de compter dans ma tête, mais une nouvelle contraction traversa mon ventre et je refermai les doigts sur le drap.
« Quatre ? » soufflai-je.
Le médecin s’approcha de l’écran d’échographie. « Nous devons confirmer immédiatement, Madame Moreau. L’un des fœtus semble avoir été difficile à distinguer lors des examens précédents. Avec une grossesse multiple, certaines positions peuvent compliquer l’imagerie. Mais pour l’instant, notre priorité est de stabiliser les contractions. »
Je tournai la tête vers Nicolas. Son expression avait changé. Ce n’était plus seulement de la surprise. Quelque chose brillait dans ses yeux que je connaissais trop bien : le calcul.
« Quatre héritiers », murmura-t-il.
Ces deux mots me firent plus mal que tout ce qu’il avait dit dans la tour de La Défense.
« Ce sont des enfants, Nicolas. »
Il me regarda enfin directement. « Ce sont aussi des Delcourt. »
Lucien fit un pas entre mon lit et lui.
« Sortez. »
Nicolas eut un rire bref. « Vous n’avez aucune autorité sur ma famille, Beaumont. »
« Peut-être. Mais l'hôpital en a sur ses patients, et Madame Moreau vient d’exprimer clairement qu’elle ne souhaite pas votre présence. »
Tous les regards se tournèrent vers moi. Pendant cinq ans, Nicolas avait pris tellement de décisions à ma place que cette question toute simple me parut presque étrangère.
« Je veux qu’il parte. »
Le visage de Nicolas se ferma.
« Camille, réfléchis bien. »
« J’ai dit que je voulais que tu partes. »
Un silence lourd suivit. Puis le médecin demanda au personnel de faire sortir les visiteurs. Nicolas voulut protester, mais deux agents de sécurité apparurent déjà à l’entrée. Ses avocats reculèrent. Avant de partir, il se pencha légèrement vers moi.
« Tu ne sais pas dans quoi tu viens de mettre les pieds. »
Puis son regard glissa vers Lucien.
« Et lui non plus. »
La porte se referma.
Je tremblais encore lorsque le médecin commença l’examen. Lucien resta près de la fenêtre, suffisamment loin pour me laisser de l’intimité. Quelques minutes plus tard, l’écran révéla ce que personne n’avait prévu : quatre petites silhouettes serrées les unes contre les autres. Je portai une main à ma bouche.
Quatre bébés.
Le médecin m’expliqua que la situation était extrêmement délicate. Les contractions devaient être stoppées. Je devrais rester hospitalisée sous surveillance stricte. Chaque journée gagnée comptait.
Lorsque le personnel quitta finalement la chambre, j’éclatai en sanglots.
Je ne pleurais pas uniquement de peur.
Je pensais à mon compte bancaire. À mes quelques vêtements encore enfermés dans l’appartement de Nicolas. À l’endroit où j’allais vivre. À quatre berceaux. Quatre sièges-auto. Quatre enfants dont le père venait de parler comme d’un portefeuille d’actions.
Lucien posa silencieusement un verre d’eau près de moi.
« Pourquoi êtes-vous encore là ? » demandai-je.
Il ne répondit pas immédiatement.
« Vous avez dit dans la voiture que je devais vous appeler si Nicolas m’approchait. Vous connaissiez son nom avant même de voir son message. »
Son visage devint impénétrable.
« Oui. »
« Alors répondez-moi. Pourquoi ? »
Lucien regarda la pluie couler derrière les vitres.
« Parce que Nicolas Delcourt et moi avons une histoire. »
« Quelle histoire ? »
Il se retourna.
« Une histoire qui a commencé bien avant votre mariage. »
Un froid étrange me parcourut.
Avant que je puisse l’interroger davantage, quelqu’un frappa. Une femme d’une cinquantaine d’années entra, vêtue d’un tailleur sombre, une mallette contre elle.
« Maître Élodie Garnier », se présenta-t-elle. « Je représente Monsieur Beaumont. Ce soir, exceptionnellement, je suis surtout ici pour vous empêcher de signer quoi que ce soit. »
Elle posa plusieurs feuilles sur la table.
« Les avocats de votre mari ont déposé une requête en urgence. »
Mon souffle se bloqua.
« Pour prendre mes bébés ? »
« Pas exactement. Pas encore. Ils demandent des mesures conservatoires concernant la résidence future des enfants et tentent de documenter votre prétendue instabilité financière. »
Je fixai Lucien.
Tout devint soudain clair.
Nicolas m’avait privée d’argent quelques heures avant de pouvoir affirmer que je n’avais plus les moyens d’élever mes propres enfants.
« Il avait prévu ça », murmurai-je.
Élodie acquiesça lentement. « C’est ce que je pense. »
Une colère glaciale remplaça progressivement ma peur.
« Alors je veux me battre. »
Pour la première fois depuis le début de cette nuit, Lucien sembla presque satisfait.
« Bien. »
Élodie sortit alors une copie des documents de divorce.
« Il y a cependant autre chose. Avez-vous réellement lu tout ce que vous avez signé cet après-midi ? »
La honte me brûla les joues.
« Non. »
Elle tourna plusieurs pages et posa son doigt sur une clause.
« Cette disposition prévoit que vous renoncez à certaines créances financières liées au patrimoine constitué pendant votre mariage. Mais quelque chose ne correspond pas. »
« Quoi ? »
« La date. »
Je me redressai malgré la douleur.
Le document indiquait qu'une annexe avait été préparée trois semaines auparavant.
Trois semaines.
À cette époque, Nicolas prétendait encore vouloir sauver notre mariage.
« Il préparait déjà le divorce », murmurai-je.
« Probablement depuis beaucoup plus longtemps », répondit Élodie.
Lucien s’approcha alors du document. Son visage changea lorsqu’il aperçut un numéro inscrit au bas de la page.
« Où avez-vous obtenu cette copie ? »
Élodie fronça les sourcils. « Auprès du cabinet Delcourt. Pourquoi ? »
Lucien ne répondit pas.
Je reconnus immédiatement cette expression. La même que dans le SUV lorsqu’il m’avait regardée comme s’il me connaissait déjà.
« Lucien. »
Il leva les yeux vers moi.
« Dites-moi ce que vous savez. »
Long silence.
Puis il prit son téléphone.
« Il faut vérifier quelque chose avant que je vous réponde. »
« Quoi ? »
Il composa un numéro.
« Un compte. »
Mon cœur accéléra.
Élodie semblait elle-même surprise.
Lucien attendit quelques secondes avant de parler.
« Beaumont. Dossier Moreau. Vérifiez la référence 7-14-88 sur les annexes Delcourt. Maintenant. »
Il raccrocha.
« Quel compte ? » insistai-je.
Cette fois, il me regarda droit dans les yeux.
« Un compte ouvert à votre nom il y a près de six ans. »
Je cessai presque de respirer.
« Je n’ai jamais ouvert de compte il y a six ans. »
« Je sais. »
Son téléphone vibra moins d’une minute plus tard.
Lucien lut le message.
Toute couleur disparut de son visage.
Il tendit finalement l’écran à Élodie. Elle lut à son tour, puis releva lentement les yeux vers moi.
« Camille… ce compte contient trente-deux millions d’euros. »
Je crus avoir mal entendu.
« Quoi ? »
Élodie posa le téléphone devant moi.
Mon nom complet apparaissait bien sur l’écran.
**CAMILLE MOREAU — BÉNÉFICIAIRE PRINCIPALE.**
Mais ce fut la ligne suivante qui me glaça véritablement.
**Date d’ouverture : 14 septembre, six ans plus tôt.**
Le lendemain exact de la mort de mon père.
Je regardai Lucien.
Il savait.
Je le voyais maintenant.
« Vous connaissiez mon père. »
Cette fois, Lucien ne nia pas.
« Oui. »
« Qui était-il pour vous ? »
Il resta silencieux plusieurs secondes, puis tira une chaise et s’assit face à mon lit.
« Votre père ne vous a pas laissé seulement de l’argent, Camille. »
Ma gorge se serra.
« Alors quoi ? »
Lucien ouvrit la bouche.
Mais avant qu’il puisse répondre, toutes les lumières de la chambre s’éteignirent.
Le moniteur bascula instantanément sur son alimentation de secours. Une alarme retentit dans le couloir. Élodie se leva brusquement.
Lucien, lui, ne regardait pas les lumières.
Il regardait la porte.
Son téléphone vibra une seconde fois.
Un message venait d’un numéro inconnu.
Il le lut, puis son visage se durcit.
Je distinguai seulement une phrase sur l’écran avant qu’il ne le retourne.
**BEAUMONT, SI TU LUI DIS CE QUE SON PÈRE A DÉCOUVERT, ELLE FINIRA COMME LUI.**







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