Je suis resté immobile pendant plusieurs secondes.
La main de Léa était toujours enfermée dans la mienne.
Richard Valois se tenait à moins de deux mètres de nous, le visage désormais beaucoup moins assuré.
Et l’inspecteur Harris venait de verrouiller la porte.
« Votre fille n’était pas la première », a-t-il répété.
Valois s’est retourné vers lui.
« Inspecteur, réfléchissez bien à ce que vous faites. »
Harris ne l’a même pas regardé.
Ses yeux étaient fixés sur moi.
« Monsieur Mercier, je vais vous demander de ne pas réagir avant que j’aie terminé. »
C’était exactement le genre de phrase qu’on adresse à quelqu’un quand on s’apprête à lui apprendre quelque chose d’insupportable.
J’ai senti mon ancienne discipline militaire reprendre le contrôle.
Respirer.
Observer.
Ne pas agir avant de comprendre le terrain.
« Parlez », ai-je dit.
Harris a jeté un coup d’œil vers Léa.
Puis vers Valois.
« Depuis trois ans, plusieurs signalements ont été déposés concernant des étudiantes de l’université. Agressions. Intimidations. Menaces. Dans certains cas, blessures physiques. »
Quelque chose de froid s’est installé dans mon ventre.
« Combien ? »
Harris a hésité.
« Officiellement ? Quatre. »
« Et officieusement ? »
Son silence a été encore plus parlant.
Valois a fait un pas en avant.
« Cette conversation est totalement inappropriée. »
Je me suis tourné vers lui.
« Restez où vous êtes. »
Il s’est arrêté.
Peut-être était-ce mon ton.
Peut-être avait-il enfin compris que je n’étais plus simplement le père affolé qu’il pensait pouvoir faire taire avec un dossier et de l’argent.
Harris a repris.
« Certains dossiers ont été classés faute de preuves. D’autres étudiantes ont retiré leur plainte. Une a quitté l’université. Deux ont refusé de parler après avoir initialement accepté de témoigner. »
« Pourquoi ? »
Cette fois, il a regardé Valois.
« C’est précisément ce que j’essaie de déterminer. »
Valois a laissé échapper un rire bref, sans humour.
« Vous n’avez rien déterminé du tout. Vous assemblez des rumeurs et vous mettez en danger une institution entière. »
Je me suis rapproché de lui.
« Une institution ? »
Il a soutenu mon regard.
« Des milliers d’étudiants. Des centaines d’employés. Des programmes de recherche. Des financements publics et privés. Vous n’avez aucune idée de ce qui peut être détruit par une accusation lancée au mauvais moment. »
J’ai senti la colère monter.
Pas la colère brûlante et aveugle.
L’autre.
La colère froide.
Celle que j’avais connue avant certaines opérations, lorsque tout devenait soudain très clair.
« Ma fille a la mâchoire fracturée à six endroits », ai-je répondu. « Alors ne me parlez pas de ce que des accusations peuvent détruire. »
Le visage de Valois s’est durci.
« Je comprends votre émotion. »
« Non. Vous ne comprenez rien. »
Derrière moi, Léa a gémi faiblement.
Je me suis immédiatement retourné.
Sa respiration s’était accélérée.
Ses doigts tremblaient.
Je me suis penché près d’elle.
« Léa, regarde-moi. »
Son œil encore ouvert a cherché le mien.
« Tu es en sécurité. Je suis là. »
Elle a serré ma main.
Puis elle a recommencé à tracer quelque chose dans ma paume.
J’ai baissé les yeux.
R.
V.
J.
Encore.
Toujours les mêmes lettres.
« R.V.J. », ai-je murmuré.
Harris s’est raidi.
Je l’ai vu.
Un mouvement infime.
Mais je l’ai vu.
« Vous savez ce que ça signifie. »
« Pas exactement. »
« Mauvaise réponse. »
Il a expiré lentement.
« Je connais les deux premières initiales. »
J’ai tourné la tête vers Valois.
Richard Valois.
« Et le J ? »
Harris n’a pas répondu.
Valois, lui, a pâli.
C’était léger.
Mais suffisant.
Je l’ai observé attentivement.
« Qui est J ? »
Personne n’a parlé.
Le silence dans la chambre est devenu presque irréel.
On entendait seulement le bip régulier du moniteur de Léa et le bruit étouffé des pas dans le couloir.
J’ai répété plus lentement :
« Qui est J ? »
Valois s’est tourné vers la porte.
« Cette conversation est terminée. »
Harris s’est placé devant lui.
« Non. Pas encore. »
Valois l’a dévisagé.
« Vous êtes en train de compromettre votre carrière. »
« Peut-être. »
« Vous savez très bien ce que cela implique. »
Cette phrase m’a fait comprendre quelque chose.
Ce n’était pas seulement de l’arrogance.
Valois pensait réellement avoir du pouvoir sur lui.
J’ai regardé Harris.
« Pourquoi cet homme pense-t-il pouvoir vous faire peur ? »
Harris a serré la mâchoire.
« Parce qu’il connaît beaucoup de monde. »
« Ce n’est toujours pas une réponse. »
Il s’est rapproché de moi et a baissé la voix.
« Certaines plaintes ont disparu avant d’arriver jusqu’à mon service. »
Je l’ai fixé.
« Disparu ? »
« Classées administrativement. Redirigées. Déclarées incomplètes. Parfois les victimes ont soudain changé de version avant même qu’un enquêteur puisse les interroger officiellement. »
« Et vous avez laissé faire ? »
La question l’a touché.
Je l’ai vu dans ses yeux.
« J’ai commencé à m’en rendre compte il y a environ huit mois. »
« Et depuis huit mois, vous n’avez rien fait ? »
« J’ai essayé. »
« Ma fille est dans ce lit. »
Il a baissé les yeux.
« Je sais. »
J’ai eu envie de le saisir par le col.
Mais Léa avait besoin d’un père, pas d’un homme arrêté pour avoir frappé un policier dans une chambre d’hôpital.
Alors j’ai gardé mes mains le long du corps.
« Le J », ai-je dit. « Donnez-moi un nom. »
Harris a regardé Léa.
Puis il a répondu :
« Julien Valois. »
Le silence a changé de nature.
J’ai lentement tourné la tête vers Richard Valois.
Son visage s’était fermé.
« Votre fils ? »
Il n’a pas répondu.
Je me suis rapproché d’un pas.
« Julien Valois est votre fils ? »
« Mon fils est étudiant dans cette université », a-t-il finalement dit.
Chaque mot était choisi avec une prudence presque clinique.
« Quel âge ? »
« Vingt-deux ans. »
Je me suis tourné vers Léa.
Dix-neuf ans.
Deuxième année.
Quelqu’un qu’elle connaissait.
Quelqu’un lié à une position d’autorité.
R.
V.
J.
Je sentais les pièces commencer à s’emboîter, mais quelque chose ne collait toujours pas.
« Si c’est Julien qui l’a agressée, pourquoi Léa a-t-elle écrit vos initiales aussi ? »
Pour la première fois depuis son entrée dans la chambre, Valois n’avait aucune réponse immédiate.
Et cela m’a fait plus peur que tout le reste.
Harris s’est avancé.
« C’est aussi la question que je me pose. »
Valois s’est tourné brusquement vers lui.
« Vous dépassez les limites. »
« Les limites ont été dépassées quand une jeune femme a été retrouvée inconsciente sur votre campus. »
« Vous n’avez aucune preuve contre mon fils. »
« Je n’ai pas dit que j’en avais. »
« Alors cessez de prononcer son nom. »
Léa a bougé brusquement.
Son souffle est devenu court.
Ses doigts se sont refermés sur ma main.
Je me suis penché.
« Léa ? »
Elle a essayé de lever l’autre main.
La douleur l’a arrêtée.
« Ne force pas. »
Mais elle insistait.
J’ai approché un bloc-notes qui se trouvait sur la table de chevet.
« Tu veux écrire ? »
Une pression de ses doigts.
Oui.
J’ai placé un stylo dans sa main.
Ses doigts tremblaient tellement que je devais soutenir son poignet.
Elle a écrit lentement.
Une lettre.
Puis une autre.
J.
U.
L.
J’ai senti mon pouls accélérer.
Mais elle s’est arrêtée avant de terminer.
Ses yeux se sont soudain tournés vers la porte.
Une silhouette venait d’apparaître derrière la petite vitre.
Un jeune homme.
Grand.
Cheveux bruns.
Manteau sombre.
Il nous regardait.
Léa a immédiatement arraché sa main de la mienne.
Le moniteur s’est mis à accélérer.
Bip.
Bip.
Bip.
« Léa ? »
Son corps entier tremblait.
Elle fixait la silhouette.
Je me suis retourné.
Le jeune homme avait déjà disparu.
J’ai foncé vers la porte.
Harris l’a déverrouillée.
Je suis sorti dans le couloir.
À droite, rien.
À gauche, plusieurs infirmières, un brancard, deux visiteurs.
Et, au bout du couloir, un homme en manteau sombre venait de tourner à l’angle.
J’ai couru.
« Monsieur ! »
Il a accéléré.
Alors j’ai couru plus vite.
Pendant quelques secondes, tout ce que j’entendais était le bruit de mes chaussures sur le sol de l’hôpital.
Il a poussé une porte coupe-feu.
Je l’ai suivie.
Escalier.
Il descendait.
« Arrêtez-vous ! »
Il a continué.
J’ai pris les marches deux par deux.
Mon corps n’avait plus vingt ans, mais certains réflexes ne disparaissent jamais.
Au niveau du premier étage, j’étais presque sur lui.
J’ai tendu la main.
Mes doigts ont attrapé son manteau.
Il s’est retourné brutalement.
Je l’ai vu de face.
Vingt-deux ans, peut-être.
Une petite coupure sur la lèvre.
Une marque rouge le long de la joue.
Et dans ses yeux, quelque chose que j’avais vu chez beaucoup d’hommes dangereux.
Pas de la panique.
Du calcul.
Il m’a repoussé.
« Lâchez-moi ! »
« Julien Valois ? »
Son visage a changé.
Une fraction de seconde.
C’était suffisant.
« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »
« Tu connais Léa Mercier ? »
Il s’est dégagé de ma prise.
« Elle est folle. »
Ces trois mots ont presque tout fait exploser en moi.
Je l’ai saisi par le devant de son manteau.
« Répète ça. »
« Monsieur Mercier ! »
Harris venait d’arriver derrière nous.
J’ai serré les dents.
Julien m’a regardé avec une étrange assurance.
« Vous devriez écouter mon père. »
Je me suis immobilisé.
« Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
Son regard s’est durci.
« Certaines choses valent mieux quand elles restent privées. »
Exactement le même langage.
Exactement la même logique.
Je l’ai relâché lentement.
Pas parce que je voulais.
Parce que je voulais entendre la suite.
« Qu’est-ce que tu as fait à ma fille ? »
Julien a souri.
À peine.
« Rien qu’elle n’ait provoqué elle-même. »
Harris l’a immédiatement attrapé par le bras.
« Ça suffit. »
« Vous m’arrêtez ? »
« Pas encore. »
Julien a ri.
« Alors vous n’avez rien. »
Il a regardé son téléphone.
Puis il a ajouté :
« Et vous n’aurez rien. »
Quelques secondes plus tard, son téléphone a vibré.
Le mien aussi.
Harris a baissé les yeux vers son appareil.
Son visage s’est vidé de toute couleur.
« Quoi ? » ai-je demandé.
Il ne répondait pas.
« Harris. Quoi ? »
Il m’a montré l’écran.
Un message venait d’arriver de son service.
Les enregistrements de vidéosurveillance récupérés cette nuit-là avaient subi une suppression distante à 5 h 12.
Tous les fichiers couvrant les abords du bâtiment des sciences avaient disparu.
J’ai regardé Julien.
Son sourire avait disparu.
Mais pas son calme.
Et j’ai compris que nous n’étions pas face à un étudiant qui avait paniqué après une agression.
Nous étions face à des gens qui avaient déjà prévu comment effacer la vérité.
Harris a immédiatement appelé son service.
« Sauvegardez tout ce qui reste. Rien ne sort du système. Je veux les journaux d’accès, les identifiants, les connexions distantes, tout. »
Julien a commencé à descendre les marches.
Harris l’a retenu.
« Vous restez ici. »
« Sur quelle base ? »
L’inspecteur a serré la mâchoire.
Il n’avait pas de réponse suffisante.
Pas encore.
Julien l’a compris.
« C’est ce que je pensais. »
Il s’est éloigné.
Je voulais le suivre.
Je voulais le forcer à parler.
Mais une infirmière est apparue en haut des escaliers.
« Monsieur Mercier ! »
Sa voix était paniquée.
Mon sang s’est glacé.
« Votre fille. Venez vite. »
Je n’ai même pas regardé Julien une seconde fois.
Je suis remonté en courant.
Quand je suis entré dans la chambre, Léa avait retiré le capteur de son doigt.
Elle essayait de se redresser malgré la douleur.
« Non, non, ma chérie. Reste allongée. »
Elle a secoué la tête.
Des larmes coulaient sur son visage.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Elle cherchait frénétiquement le bloc-notes.
Je le lui ai donné.
Elle a écrit.
Lentement.
Péniblement.
Ses doigts tremblaient.
J’ai lu les mots au fur et à mesure qu’ils apparaissaient.
CE N’ÉTAIT PAS SEULEMENT JULIEN.
Je me suis figé.
Léa a repris le stylo.
Elle a écrit une deuxième phrase.
SON PÈRE ÉTAIT LÀ.
J’ai senti l’air quitter mes poumons.
Je me suis tourné vers Richard Valois.
Il n’était plus dans la chambre.
« Où est-il ? »
Personne n’a répondu.
J’ai regardé vers la porte ouverte.
Valois avait disparu pendant que nous étions dans l’escalier.
Harris est entré derrière moi.
Je lui ai montré le bloc-notes.
Son visage s’est tendu.
« Mon Dieu. »
Léa a attrapé mon poignet.
Elle n’avait pas terminé.
Elle a écrit une dernière ligne.
Quelques mots seulement.
Mais ce sont eux qui ont tout changé.
IL N’EST PAS VENU POUR AIDER JULIEN.
IL EST VENU POUR ME FAIRE TAIRE.
À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.







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