La maison d’Armand Valois se trouvait à l’écart d’une petite route bordée d’arbres, à une trentaine de minutes de Compiègne.
Une grande bâtisse ancienne.
Volets fermés.
Jardin laissé à l’abandon.
Et, derrière les grilles, une lumière au rez-de-chaussée.
Harris avait insisté pour que je reste dans le véhicule.
J’avais accepté.
Pendant exactement deux minutes.
Puis une nouvelle alerte est apparue sur l’ordinateur de Morel.
Quelqu’un, depuis la maison, tentait de supprimer le dossier C.D. — 2019.
« Il est encore connecté », a dit Morel.
Harris a juré.
Les policiers se sont déployés autour de la propriété.
Je regardais la fenêtre éclairée.
Quelqu’un bougeait derrière les rideaux.
Renaud.
Je le savais.
Puis le signal du cloud a disparu.
« Il a coupé la connexion », a dit Morel.
Harris a levé la radio.
« On entre. »
Tout est devenu silencieux.
Les agents ont franchi la grille.
Deux par l’avant.
Deux par l’arrière.
La porte principale était verrouillée.
Puis un bruit sec.
Ils sont entrés.
J’ai attendu.
Dix secondes.
Vingt.
Trente.
Puis une voix dans la radio :
« Rez-de-chaussée vide. »
Une autre :
« Escalier vers cave. »
Je me suis redressé.
Harris a commencé à avancer vers la maison.
Je l’ai suivi.
« Mercier. »
« Vous ne m’arrêterez pas. »
Il m’a regardé une seconde.
Puis :
« Derrière moi. »
Nous sommes entrés.
L’intérieur sentait la poussière et le bois humide.
Des meubles recouverts de draps.
Des photographies anciennes.
Des portraits de famille.
Armand.
Richard enfant.
Puis Julien des années plus tard.
Toute cette respectabilité figée sur les murs.
Et derrière, presque vingt ans de silence acheté.
Un policier nous a fait signe vers une porte.
« Là-dessous. »
L’escalier descendait vers une cave aménagée.
Au bout, une lumière blanche.
Des voix.
« Police ! Sortez les mains visibles ! »
Aucune réponse.
Puis un bruit métallique.
Harris a accéléré.
Nous sommes arrivés dans une grande pièce d’archives.
Des étagères.
Des cartons.
Des classeurs.
Et au centre, Jean Renaud.
Il se tenait devant une table.
Un ordinateur portable ouvert.
À côté, plusieurs dossiers brûlaient dans une petite cheminée de service.
Deux agents le tenaient en joue.
« Reculez du feu ! »
Renaud nous a regardés.
Il n’avait plus rien du doyen respectable que j’avais aperçu sur les photos officielles.
Chemise froissée.
Visage en sueur.
Mains tremblantes.
Mais son regard restait lucide.
« Vous ne comprenez pas », a-t-il dit.
J’ai avancé.
« Ça, je commence à l’entendre souvent. »
Harris a tendu la main.
« Monsieur Mercier, restez derrière. »
Puis, à Renaud :
« Éloignez-vous des dossiers. »
Renaud a regardé les flammes.
« Tout ça aurait dû disparaître il y a des années. »
Harris s’est immobilisé.
« Donc vous reconnaissez ce que c’est ? »
Renaud a eu un sourire épuisé.
« Des erreurs. »
« Des plaintes. »
« Des vies qu’on aurait détruites si certaines affaires avaient été rendues publiques. »
Je n’ai pas pu me retenir.
« Et celles des filles ? »
Il m’a regardé.
« Vous pensez que je n’y ai jamais pensé ? »
« Apparemment pas assez. »
« Vous ne savez rien de ce qui se passait à l’époque. »
« Je sais que ma fille est dans un lit d’hôpital avec la mâchoire brisée. »
Son visage a vacillé.
Une seconde seulement.
« Léa n’aurait jamais dû trouver ces dossiers. »
Harris a immédiatement réagi.
« Vous confirmez donc qu’ils existaient. »
Renaud a compris son erreur.
Trop tard.
« Vous êtes en train d’enregistrer ? »
Harris a touché sa caméra.
« Depuis le début. »
Le visage de Renaud s’est vidé.
Puis il a regardé autour de lui.
Comme un homme qui voyait enfin les murs se refermer.
« Valois vous sacrifiera », ai-je dit.
Ses yeux se sont tournés vers moi.
« Vous pensez que je ne le sais pas ? »
Cette réponse a changé l’atmosphère.
Harris a baissé légèrement le ton.
« Alors parlez. »
Renaud a regardé les dossiers en train de brûler.
« Richard croit toujours qu’il pourra tout transformer en malentendu. »
« Et vous ? »
« Moi, je sais que c’est fini. »
Il s’est assis lentement sur une chaise.
Les agents se sont rapprochés.
Harris a demandé :
« Qui a agressé Léa ? »
Renaud a fermé les yeux.
« Julien l’a frappée. »
Mon corps entier s’est tendu.
Enfin.
Des mots simples.
Directs.
« Vous étiez là ? »
« Oui. »
« Richard ? »
« Il est arrivé quelques minutes après. »
« Et vous avez appelé les secours ? »
Renaud a baissé les yeux.
« Pas immédiatement. »
Je me suis avancé malgré Harris.
« Pourquoi ? »
Renaud m’a regardé.
Et pour la première fois, j’ai vu de la honte.
« Parce que Richard voulait d’abord récupérer son téléphone. »
J’ai senti mes mains trembler.
« Pendant qu’elle était au sol ? »
« Oui. »
« Vous l’avez laissée là ? »
« Quelques minutes. »
« Onze. »
Il a fermé les yeux.
« Oui. »
Je voulais le frapper.
Je voulais lui faire sentir chacune de ces onze minutes.
Mais je suis resté immobile.
Parce que la vérité était en train de sortir.
Et cette fois, je ne voulais pas être celui qui l’interrompait.
Harris a repris.
« Pourquoi Julien l’a-t-il attaquée ? »
« Elle l’avait confronté au sujet d’Amélie et des autres dossiers. »
« Seule ? »
« Au début, oui. »
« Où ? »
« Dans le laboratoire B12. »
Le ticket.
18 h 30.
A.M.
Tout revenait.
« Amélie devait être là ? »
« Oui. »
« Pourquoi ne l’était-elle pas ? »
Renaud a hésité.
« Parce qu’on l’avait repérée. »
Je me suis figé.
« Comment ? »
« Richard surveillait les accès aux anciens dossiers internes. Quand Léa a commencé à consulter certains fichiers, il a demandé qu’on observe ses recherches. »
« Qui ? »
« Le service informatique. »
Harris a noté.
« Et ensuite ? »
« Julien est allé la voir. Il voulait récupérer ce qu’elle avait. »
« Et elle a refusé. »
« Oui. »
« Alors il l’a frappée. »
Silence.
« Oui. »
Renaud a baissé la tête.
« Plusieurs fois. »
Je ne pouvais plus respirer normalement.
Mais je devais continuer.
« Et vous ? »
« Je suis arrivé après les premiers coups. »
« Vous l’avez arrêté ? »
Il n’a pas répondu.
Voilà.
La réponse.
« Vous ne l’avez pas arrêté. »
« J’ai essayé de calmer la situation. »
« Vous avez aidé à prendre son téléphone. »
Il a fermé les yeux.
« Oui. »
« Vous avez effacé les caméras. »
« Pas toutes. »
« C’est censé vous rendre moins coupable ? »
Harris a fait un pas entre nous.
« Daniel. »
Je me suis reculé.
Renaud respirait de plus en plus vite.
« Richard m’a ordonné de supprimer les images qui pouvaient identifier Julien. »
« Et le téléphone de Léa ? »
« Richard l’a pris. »
« Où est-il ? »
Cette fois, Renaud a levé les yeux.
« Je ne sais pas. »
« Mauvaise réponse. »
« Je vous jure que je ne sais pas. Après l’hôpital, Richard l’avait encore. »
Harris a demandé :
« Est-ce pour ça que vous avez essayé d’entrer dans la chambre de Léa ? »
Renaud a pâli.
« Je voulais savoir si elle avait parlé. »
« Avec un badge volé ? »
« Oui. »
« Et ensuite vous avez enlevé Amélie ? »
Il a secoué la tête brutalement.
« Je ne voulais pas lui faire de mal. »
« Vous l’avez attachée dans un hangar. »
« Parce qu’elle refusait de me dire où se trouvaient les copies. »
Harris ne cachait plus son dégoût.
« Et vous appelez ça ne pas vouloir lui faire de mal ? »
Renaud s’est effondré sur lui-même.
« J’ai passé presque vingt ans à faire ce qu’on me disait. »
Je l’ai regardé.
« Non. Vous avez passé vingt ans à choisir de le faire. »
Il n’a pas répondu.
Puis Harris a pointé les archives.
« Qu’y a-t-il ici ? »
Renaud a regardé autour de lui.
« Les dossiers qu’Armand refusait de numériser. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il disait que le papier ne laissait pas de trace informatique. »
Morel, qui venait d’entrer, s’est figé.
« Combien ? »
Renaud a regardé les étagères.
« Je ne sais pas. »
« Essayez. »
« Des dizaines de dossiers sensibles. Pas tous liés à des agressions. Mais plusieurs… oui. »
Harris a donné l’ordre de sécuriser toute la pièce.
Chaque carton.
Chaque classeur.
Chaque feuille.
Les pompiers ont été appelés pour éteindre complètement les documents en feu sans détruire davantage les preuves.
Puis Renaud a dit quelque chose qui nous a tous arrêtés.
« Il y a un coffre. »
Harris s’est tourné vers lui.
« Où ? »
Renaud a indiqué le mur du fond.
Derrière une grande armoire métallique se trouvait une petite porte blindée.
« Code ? »
Renaud l’a donné.
Le coffre s’est ouvert.
À l’intérieur :
des enveloppes.
Des copies d’accords.
Des supports numériques.
Et un vieux téléphone.
Renaud l’a montré.
« Celui-là appartenait à Armand. »
Morel l’a récupéré avec précaution.
Puis il a trouvé un disque dur externe.
Une étiquette était collée dessus.
S.L. — 2007.
Sophie Lambert.
Harris a regardé Renaud.
« Qu’est-ce qu’il y a dessus ? »
« Je ne l’ai jamais ouvert. »
« Pourquoi le garder ? »
« Armand gardait toujours quelque chose sur tout le monde. »
Je me suis senti glacé.
« Même sur son propre fils ? »
Renaud a regardé la photo de famille posée sur une étagère.
« Surtout sur son propre fils. »
Morel a commencé à examiner les supports sur place sans les ouvrir directement.
« On transporte tout en laboratoire. »
Harris a hoché la tête.
Puis son téléphone a sonné.
Il a répondu.
« Oui. »
Silence.
« D’accord. Ne le laissez voir personne. »
Il a raccroché.
« Julien vient de demander un avocat. »
« Et Richard ? »
« Il nie tout. »
J’ai regardé Renaud.
« Pas pour longtemps. »
Renaud a eu un rire presque triste.
« Richard n’avouera jamais. »
« Il n’aura peut-être pas besoin de le faire. »
Cette fois, Harris a souri légèrement.
« Exactement. »
Nous sommes revenus à l’hôpital très tard.
Léa était éveillée.
Je me suis assis près d’elle.
« On l’a trouvé. »
Elle m’a regardé.
« Renaud a parlé. »
Ses doigts ont tremblé.
« Il a confirmé que Julien t’avait frappée. Que Richard avait pris ton téléphone. Qu’ils avaient retardé l’appel aux secours. »
Une larme a coulé sur sa joue.
Je lui ai pris la main.
« Et on a trouvé les archives d’Armand. Beaucoup d’archives. »
Elle a fermé les yeux.
Je ne savais pas si c’était du soulagement ou de l’épuisement.
Puis elle a écrit :
CAMILLE ?
« Toujours pas retrouvée. »
Elle a froncé les sourcils.
« Mais on cherche. »
À cet instant, Harris est entré dans la chambre.
Il tenait une enveloppe plastique transparente.
À l’intérieur se trouvait un téléphone.
Bleu.
Fissuré sur un coin.
Je l’ai reconnu.
Le téléphone de Léa.
Mon cœur a accéléré.
« Où ? »
Harris a répondu :
« Dans la voiture personnelle de Richard Valois. »
Léa s’est mise à pleurer.
Harris a ajouté :
« Et il y a autre chose. »
Morel est entré derrière lui avec un ordinateur.
« Le téléphone avait été partiellement effacé. Mais pas complètement. »
Il a posé l’écran devant nous.
Un fichier vidéo apparaissait.
Créé la nuit de l’agression.
18 h 47.
Laboratoire B12.
Je me suis figé.
« Elle avait filmé. »
Morel a hoché la tête.
« Seulement une partie. »
Léa a serré ma main.
Harris a demandé :
« Vous voulez qu’on le lise ? »
Elle a fermé les yeux.
Puis oui.
La vidéo a commencé.
L’image tremblait.
Le téléphone avait probablement été posé dans un sac ou contre un objet.
On entendait clairement la voix de Julien.
« Donne-moi le téléphone. »
Léa :
« Non. »
« Tu ne comprends pas ce que tu fais. »
Puis la voix de ma fille.
Calme.
Plus calme que je ne l’aurais cru.
« Je comprends très bien. Neuf filles. Peut-être plus. »
Silence.
Puis Julien :
« Elles mentent. »
Léa :
« Comme Amélie ? Comme Camille ? »
Un choc.
L’image bouge.
Puis une voix différente.
Renaud.
« Julien, arrête. »
Un autre bruit.
Léa pousse un cri.
Je ferme les yeux une seconde.
Je veux arrêter.
Mais sa main serre la mienne.
Continue.
Puis la voix de Richard apparaît.
Plus loin.
Essoufflée.
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
Julien :
« Elle allait tout envoyer. »
Richard :
« Où est le téléphone ? »
Pas :
Comment va-t-elle ?
Pas :
Appelez une ambulance.
Où est le téléphone ?
Je n’oublierai jamais cette phrase.
La vidéo continue encore quelques secondes.
Puis Léa murmure quelque chose.
À peine audible.
Morel augmente le volume.
« C’est déjà envoyé. »
Silence total.
Puis Richard jure.
La vidéo s’arrête.
Personne ne parle dans la chambre.
Harris a les yeux fixés sur l’écran.
« Voilà pourquoi ils ont paniqué. »
Oui.
Parce que Léa n’avait pas seulement gardé des preuves.
Elle avait déjà envoyé une copie.
Et ils l’ignoraient.
J’ai regardé ma fille.
« Où ? »
Elle a écrit :
CAMILLE.
Je me suis figé.
« Tu lui as envoyé le fichier ? »
Oui.
« La nuit même ? »
Oui.
Voilà pourquoi Camille avait disparu le lendemain matin.
Elle avait reçu quelque chose que les Valois pensaient encore pouvoir détruire.
Harris a immédiatement appelé son équipe.
Mais avant même qu’il termine, mon propre téléphone a vibré.
Numéro inconnu.
J’ai regardé l’écran.
Puis Léa.
Puis Harris.
J’ai décroché.
« Allô ? »
Une femme respirait à l’autre bout.
Silence.
Puis une voix.
« Monsieur Mercier ? »
Mon cœur s’est arrêté.
« Oui. »
« Je m’appelle Camille Durand. »
Tout le monde dans la chambre s’est figé.
Elle a repris :
« Dites à Léa que j’ai reçu son fichier. »
Je me suis assis lentement.
« Où êtes-vous ? »
« En sécurité. Pour l’instant. »
« Pourquoi avez-vous disparu ? »
Long silence.
« Parce que quelqu’un m’a appelée avant que votre fille soit agressée. »
Harris s’est rapproché.
J’ai mis le haut-parleur.
« Qui ? »
Camille a répondu :
« Richard Valois. »
Puis elle a ajouté :
« Il savait que Léa avait remonté jusqu’à moi. »
J’ai senti le froid me traverser.
« Qu’est-ce qu’il voulait ? »
« Que je détruise tout. »
« Et vous l’avez fait ? »
Camille a presque ri.
« Non. »
Puis :
« J’ai fait ce que j’aurais dû faire il y a sept ans. »
Harris a demandé :
« C’est-à-dire ? »
Camille a pris une profonde inspiration.
« J’ai envoyé tout ce que j’avais à une avocate. Les enregistrements. Les accords. Les messages. Et la vidéo de Léa. »
Silence.
Puis elle a prononcé les mots que j’attendais depuis cette première nuit à l’hôpital.
« Cette fois, ils ne pourront plus tout faire disparaître. »
À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour continuer.







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