Je suis resté debout au milieu de la chambre, le bloc-notes de Léa entre les mains.
IL N’EST PAS VENU POUR AIDER JULIEN.
IL EST VENU POUR ME FAIRE TAIRE.
J’ai relu la phrase trois fois.
Pas parce que je ne la comprenais pas.
Parce que je refusais encore d’accepter ce qu’elle impliquait.
Richard Valois n’avait pas seulement tenté de protéger son fils après les faits.
Il avait été présent.
Léa avait vu son visage.
Et quelque chose s’était passé entre eux avant qu’elle soit retrouvée inconsciente près du bâtiment des sciences.
Harris a tendu la main.
« Je peux voir ? »
Je lui ai donné le carnet.
Il a lu.
Son expression a changé.
« Il faut sécuriser cette chambre immédiatement. »
« Vous pensez qu’il reviendra ? »
« Je pense que nous ne devons plus supposer quoi que ce soit. »
Il est sorti dans le couloir et a appelé deux agents.
Pour la première fois depuis mon arrivée à l’hôpital, je l’ai vu agir sans hésiter.
Deux policiers ont été placés devant la porte.
Le personnel médical a reçu l’instruction de ne laisser entrer personne sans validation.
Et l’accord de confidentialité que Valois avait apporté a été placé dans un sachet de preuve.
Je me suis assis près de Léa.
Elle était épuisée.
Chaque mouvement lui coûtait.
Mais ses yeux étaient ouverts.
Conscients.
Je me suis penché.
« Tu n’as plus besoin de te forcer. »
Elle a secoué légèrement la tête.
Je savais ce que cela signifiait.
Elle voulait continuer.
« D’accord. Mais lentement. »
J’ai pris une nouvelle feuille.
« Richard Valois était là quand Julien t’a agressée ? »
Une pression.
Oui.
« Dès le début ? »
Elle n’a pas réagi.
J’ai reformulé.
« Il est arrivé après ? »
Une pression.
Oui.
Mon ventre s’est noué.
« Il a vu ton état ? »
Oui.
« Il a appelé les secours ? »
Non.
Je me suis arrêté.
Harris, qui venait de revenir dans la chambre, a entendu.
« Demandez-lui s’il a touché à la scène », a-t-il dit.
Je l’ai regardé.
Puis Léa.
« Est-ce que Valois a déplacé quelque chose ? »
Une pression.
Oui.
« Ton téléphone ? »
Oui.
Harris a immédiatement sorti le sien.
« Votre fille avait un téléphone quand elle a été retrouvée ? »
« Je ne l’ai pas vu. »
Il a appelé quelqu’un.
« Vérifiez l’inventaire des effets personnels de Léa Mercier. Téléphone, sac, ordinateur. Tout. »
Quelques secondes plus tard, il a raccroché.
« Aucun téléphone n’a été enregistré. »
Je me suis tourné vers Léa.
« Il a pris ton téléphone ? »
Oui.
Cette fois, elle n’a pas seulement serré ma main.
Elle a fermé les yeux, et une larme est passée sous les bandages.
« Pourquoi ? »
La question était absurde.
Je le savais.
Mais je l’ai posée quand même.
Léa a demandé le stylo.
Elle a écrit un seul mot.
VIDÉO.
Harris et moi avons échangé un regard.
« Tu avais filmé quelque chose ? »
Oui.
Mon cœur s’est mis à battre plus vite.
« L’agression ? »
Non.
Elle a écrit.
AVANT.
Puis elle s’est arrêtée.
Sa main tremblait trop.
Je lui ai retiré doucement le stylo.
« Ça suffit pour maintenant. »
Mais Harris n’avait plus l’air fatigué.
Il avait l’air alarmé.
« Si elle avait une vidéo sur ce téléphone, la suppression des caméras du campus prend un autre sens. »
« Ils ne savaient peut-être pas ce qu’elle avait filmé. »
« Ou ils le savaient très bien. »
Je me suis levé.
« Trouvez Valois. »
Harris m’a regardé.
« Mes collègues le cherchent déjà. »
« Et Julien ? »
« Toujours sur le campus, officiellement. Nous avons demandé qu’il soit localisé. »
« Officiellement ? »
Il a expiré.
« Il n’est pas encore en garde à vue. Je n’ai pas assez d’éléments pour le retenir uniquement sur la base de ce que nous avons. »
« Il vient de traiter ma fille de folle. Il a dit qu’elle avait provoqué ce qui lui était arrivé. »
« Je sais. »
« Et il savait que les preuves disparaîtraient. »
« Je sais aussi. »
J’ai fait un pas vers lui.
« Alors trouvez quelque chose qui tienne. »
Harris a soutenu mon regard.
« C’est exactement ce que je fais. »
Pour une fois, je l’ai cru.
À neuf heures du matin, un technicien de la police est arrivé avec l’inventaire numérique du campus.
Il avait une trentaine d’années, des lunettes fines et le visage d’un homme qui n’avait pas dormi.
Il s’appelait Morel.
Il a posé son ordinateur sur une table à l’extérieur de la chambre.
« La suppression n’était pas propre », a-t-il expliqué.
Harris s’est penché.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Quelqu’un a effacé les vidéos visibles, mais les journaux système ont conservé une partie des traces. »
J’ai croisé les bras.
« On peut savoir qui ? »
Morel a fait défiler plusieurs lignes.
« Pas encore. Mais la connexion distante est passée par un compte administratif. »
« Le compte de qui ? »
« Un compte générique de maintenance vidéo. »
Harris a juré à voix basse.
« Donc inutilisable. »
« Pas forcément. »
Morel a pointé une série de chiffres.
« Le terminal qui a ouvert la session a été authentifié depuis le réseau interne de la résidence des cadres universitaires. »
Je me suis redressé.
« Où vit Valois ? »
Harris m’a regardé.
« Dans cette résidence. »
Personne n’a parlé pendant quelques secondes.
Enfin.
Un lien.
Pas une accusation.
Pas une impression.
Une trace.
Harris a pris son téléphone.
« Je demande une procédure urgente pour saisir les équipements informatiques. »
Morel a secoué la tête.
« Faites vite. La personne qui a supprimé les vidéos sait probablement que les journaux existent. »
« Combien de temps avant qu’ils disparaissent aussi ? »
« Ça dépend de son niveau d’accès. »
« Et s’il est administrateur ? »
Morel m’a regardé.
« Quelques minutes. »
Je n’ai pas attendu.
« Harris. »
Il savait déjà.
« Je ne peux pas entrer chez Valois sans autorisation. »
« Je ne vous demande pas d’entrer. »
« Alors quoi ? »
« Empêchez-le d’effacer le reste. »
Il a composé immédiatement un numéro.
Pendant qu’il parlait, j’ai regardé à travers la vitre de la chambre.
Léa s’était rendormie.
Son visage était presque méconnaissable sous les ecchymoses.
Et pourtant, même dans cet état, c’était elle qui venait de nous donner notre première véritable piste.
Une vidéo.
Un téléphone disparu.
Une connexion depuis la résidence de Valois.
Je n’allais plus simplement attendre que les autres fassent leur travail.
J’avais passé des années à apprendre comment reconstruire une situation à partir de détails que les gens négligent.
Horaires.
Déplacements.
Habitudes.
Contradictions.
Léa avait été retrouvée près du bâtiment des sciences.
La caméra extérieure était hors service.
Les autres images avaient été supprimées.
Son téléphone avait disparu.
Valois était venu à l’hôpital avec un accord de confidentialité avant même qu’elle puisse parler.
Et son fils avait affirmé que nous n’aurions aucune preuve.
Ce n’était pas une suite d’événements improvisés.
C’était un système.
Je suis entré dans la chambre.
Son sac à dos se trouvait dans un placard.
Je ne l’avais pas remarqué avant.
Un policier avait déjà vérifié son contenu, mais je l’ai repris moi-même.
Carnets.
Chargeur.
Clés.
Un manuel de mécanique.
Des écouteurs.
Une petite trousse.
Puis j’ai trouvé quelque chose dans une poche intérieure.
Un ticket de café.
Je l’ai retourné.
Au dos, Léa avait écrit à la main :
18 h 30 — A.M. labo B12.
En dessous :
Ne pas venir seule.
Je me suis figé.
« Harris. »
Il est entré.
Je lui ai montré le papier.
« A.M., ça vous dit quelque chose ? »
Il a regardé les initiales.
« Non. »
« B12 ? »
« Une salle de laboratoire, probablement. »
Morel a vérifié sur le plan du campus.
« Laboratoire B12. Deuxième étage du bâtiment des sciences. »
Le même bâtiment.
« Qui est A.M. ? »
Personne ne savait.
Pour l’instant.
Mais Léa avait prévu un rendez-vous.
Et elle avait écrit : ne pas venir seule.
« Elle savait qu’il se passait quelque chose avant l’agression », ai-je dit.
Harris a pris une photo du ticket.
« Peut-être qu’elle enquêtait elle-même. »
Cette idée m’a fait mal.
Parce que je connaissais ma fille.
Elle était brillante.
Curieuse.
Et parfois beaucoup trop courageuse pour son propre bien.
Je me suis souvenu d’un appel qu’elle m’avait passé une semaine plus tôt.
Elle semblait distraite.
Je lui avais demandé si tout allait bien.
Elle avait répondu :
« Oui, papa. Juste un problème à la fac. »
J’avais insisté.
Elle avait ri.
« Rien que je ne puisse gérer. »
J’avais laissé tomber.
Cette pensée m’a frappé comme un coup.
Elle avait essayé de me dire quelque chose.
Et je n’avais pas compris.
« Trouvez A.M. », ai-je dit.
Harris a hoché la tête.
Une heure plus tard, il est revenu avec un nom.
Amélie Martin.
Vingt ans.
Étudiante en troisième année.
Même université.
Même département que Léa.
J’ai attendu la suite.
Harris n’a rien dit.
« Quoi ? »
« Elle a quitté l’université il y a six mois. »
« Pourquoi ? »
Il m’a tendu une feuille.
Une plainte.
Ou plutôt ce qu’il en restait.
Deux pages partiellement archivées.
La troisième manquait.
Motif initial :
Agression sur le campus.
Nom de l’étudiante :
Amélie Martin.
Et en bas de la première page, une mention administrative :
Déclaration retirée par la plaignante.
« C’est une des quatre », ai-je dit.
Harris a hoché la tête.
« Oui. »
« Vous avez son adresse ? »
« Nous essayons de la joindre. »
Je lui ai repris la feuille.
« Elle devait rencontrer Léa hier soir. »
« Apparemment. »
« Alors elle sait pourquoi. »
Harris n’a pas eu le temps de répondre.
Morel est entré précipitamment dans le couloir.
« On a un problème. »
« Encore ? »
« Quelqu’un vient d’essayer d’accéder à distance aux journaux système depuis un téléphone. »
« Vous avez l’appareil ? »
« Pas encore. Mais j’ai pu bloquer la session. »
« Et la localisation ? »
Il a tourné son écran.
Un point apparaissait sur une carte.
Pas à la résidence de Valois.
Pas sur le campus.
À l’hôpital.
Nous nous sommes tous regardés.
« Quelqu’un est ici », ai-je dit.
Morel a hoché la tête.
« Et il essaie d’effacer les dernières traces depuis ce bâtiment. »
Harris s’est immédiatement tourné vers les agents.
« Verrouillez les sorties. »
Tout est allé très vite.
Des radios se sont mises à crépiter.
Des policiers ont couru vers les ascenseurs.
J’ai regardé la chambre de Léa.
Puis le couloir.
« Qui a accès au réseau depuis ici ? »
Morel a répondu :
« N’importe qui avec un téléphone et les bons identifiants. »
Mon regard s’est posé sur le bureau des infirmières.
Visiteurs.
Personnel.
Policiers.
Responsables universitaires.
Des dizaines de possibilités.
Puis je me suis souvenu de quelque chose.
Valois avait disparu pendant que Harris et moi poursuivions Julien.
Il n’était peut-être jamais sorti de l’hôpital.
« Où est Richard Valois ? »
Personne ne savait.
Je suis parti vers les escaliers.
« Mercier ! »
Harris m’a suivi.
« Vous restez près de votre fille. »
« Si Valois est ici, c’est justement pour elle que je bouge. »
Nous avons descendu un étage.
Puis un autre.
Au rez-de-chaussée, les policiers contrôlaient déjà les sorties.
Morel nous guidait par téléphone.
« Le signal se déplace. Aile administrative. »
Nous avons changé de direction.
Le couloir était presque vide.
Une porte battante.
Puis une autre.
« À gauche », a dit Morel.
Nous avons tourné.
Et là, au bout du couloir, j’ai aperçu Richard Valois.
Il tenait un téléphone à la main.
Il m’a vu.
Son visage s’est figé.
Puis il a couru.
Harris a crié :
« Monsieur Valois ! Police ! Arrêtez-vous ! »
Il a continué.
Je suis parti derrière lui.
Valois a poussé une porte de service.
Nous l’avons suivie.
Local technique.
Couloir étroit.
Il n’avait plus nulle part où aller.
Il s’est retourné.
Harris a levé la main.
« Posez le téléphone. »
Valois respirait fort.
Son masque de président respectable avait complètement disparu.
« Vous ne comprenez pas ce que vous êtes en train de faire. »
« Posez le téléphone. »
« Vous allez ruiner des vies. »
Je me suis avancé.
« Vous avez déjà ruiné celle de ma fille. »
Ses yeux se sont posés sur moi.
Pendant une seconde, j’ai vu quelque chose.
Pas du remords.
De la haine.
« Votre fille aurait dû apprendre à ne pas fouiller dans ce qui ne la concernait pas. »
Harris s’est immobilisé.
Moi aussi.
« Répétez », ai-je dit.
Valois a compris trop tard ce qu’il venait de dire.
Harris a avancé.
« Donnez-moi ce téléphone. Maintenant. »
Valois a regardé l’appareil.
Puis nous.
Et il l’a jeté au sol.
L’écran s’est brisé.
Mais Harris l’a immédiatement récupéré.
« Mauvaise idée. »
Valois a souri.
« Vous pensez vraiment que tout est là-dessus ? »
J’ai senti un frisson me traverser.
« Qu’est-ce que Léa avait découvert ? »
Il n’a pas répondu.
« Qu’est-ce qu’elle avait filmé ? »
Toujours rien.
Puis son téléphone cassé a vibré dans la main de Harris.
L’écran fissuré s’est allumé.
Une notification était encore lisible.
Un message entrant.
De Julien.
PAPA, AMÉLIE A PARLÉ À LÉA.
ELLE AVAIT LA COPIE.
Valois a fait un pas vers le téléphone.
Harris l’a repoussé contre le mur.
Moi, je ne regardais plus que les mots.
La copie.
La vidéo que Léa avait faite n’était peut-être pas la seule preuve.
Et quelque part, une ancienne étudiante que tout le monde croyait réduite au silence possédait peut-être ce que Richard Valois essayait désespérément de faire disparaître.
À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.







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