Divertissement

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Je fixai la photographie sans réussir à détacher mes yeux du nom imprimé dessous.

Laurent Delcourt.

Mon oncle.

L’homme qui avait prononcé l’éloge funèbre de mon père.

L’homme qui m’avait assuré, après sa mort, que la famille resterait « soudée quoi qu’il arrive ».

L’homme qui, depuis trois ans, dirigeait une grande partie du groupe Delcourt pendant que je continuais à refuser presque toutes les responsabilités liées à l’empire familial.

Je relevai lentement les yeux vers le policier.

« Vous êtes certain ? »

« Son contrat est enregistré auprès de Delcourt Protection. Il n’est pas salarié direct, mais il travaille régulièrement pour eux. »

Je sentis Camille se raidir dans son lit.


« Il m’avait déjà suivie. »

Je me tournai brusquement vers elle.

« Quoi ? »

« Il y a trois semaines. À Gennevilliers. »

« Pourquoi tu ne l’as pas signalé ? »

Un rire amer lui échappa.

« À qui ? »

La question me frappa de plein fouet.

Elle poursuivit.

« J’ai déjà essayé, Adrien. Une voiture noire m’attendait devant l’entrepôt plusieurs soirs de suite. Un homme me suivait jusqu’au métro. Quand j’ai voulu déposer une main courante, je n’avais ni nom, ni plaque complète, ni preuve qu’il faisait autre chose que marcher dans la même direction que moi. »


Je baissai les yeux.

Pendant cinq ans, j’avais vécu entouré de sécurité.

De chauffeurs.

De portes fermées.

De gens qui répondaient quand j’appelais.

Camille, elle, avait vécu dans un monde où même sa peur devait être prouvée avant d’être prise au sérieux.

« Il faut renforcer la sécurité autour de sa chambre », dis-je au policier.

« C’est déjà fait. Deux agents restent à l’étage. »

« Et les bébés ? »

Il hocha la tête.


« La néonatologie est également sous surveillance. »

Camille ferma les yeux un instant.

Je crus qu’elle allait se rendormir.

Puis elle murmura :

« Laurent ne peut pas savoir que je vous ai parlé de Sophie. »

Je m’approchai.

« Pourquoi ? »

« Parce que si Sophie est encore en vie, il cherchera à la retrouver avant nous. »

Le policier prit immédiatement note.

« Vous avez une adresse ? »


Camille secoua la tête.

« Elle changeait souvent de téléphone. Elle disait qu’elle ne faisait confiance à personne. »

« Une adresse e-mail ? »

« Oui. Mais elle utilisait un compte chiffré. »

« Donnez-nous tout ce que vous avez. »

Camille inspira difficilement.

« Mon téléphone est dans mes affaires. Le code est 0417. »

Le policier se tourna vers moi.

Je compris immédiatement pourquoi.

Le 17 avril.


Le jour où Camille et moi nous étions rencontrés.

Je détournai les yeux.

Ce détail, après cinq ans de silence, me fit plus mal que je ne voulais l’admettre.

Quelques minutes plus tard, les enquêteurs récupérèrent son téléphone.

Je restai assis près du lit pendant qu’ils quittaient la chambre.

Camille me regarda.

« Tu devrais partir. »

« Non. »

« Adrien. »

« Quelqu’un vient d’essayer de te tuer. »


« Justement. »

Elle avala difficilement.

« Ta présence me rend encore plus dangereuse. »

Je restai silencieux.

Elle continua.

« Tant que je n’étais qu’une femme anonyme travaillant dans un entrepôt, ils pouvaient me surveiller. M’intimider. Faire disparaître les preuves. Mais maintenant que tu m’as retrouvée… »

Sa voix trembla.

« Maintenant, ils vont paniquer. »

Je la regardai droit dans les yeux.

« Je ne vais pas t’abandonner une deuxième fois. »


Son expression changea.

Une douleur ancienne traversa son visage.

« Ne dis pas ça. »

« C’est la vérité. »

« Non. »

Elle détourna la tête.

« C’est exactement ce que tu m’avais promis avec ce bracelet. »

Je sentis ma gorge se serrer.

« Camille… »

« Tu n’as pas besoin de réparer le passé pour me protéger aujourd’hui. »


Je voulus répondre.

Elle ne m’en laissa pas le temps.

« Et je n’ai pas besoin que tu me sauves par culpabilité. »

Ses mots étaient calmes.

Mais chacun d’eux trouvait exactement sa cible.

Je restai immobile.

Puis je hochai lentement la tête.

« D’accord. »

Elle me regarda de nouveau.

« D’accord quoi ? »


« Je ne te demanderai pas de me pardonner. Pas maintenant. Peut-être jamais. Mais je vais t’aider à comprendre ce qu’ils ont fait. Et cette fois, je ne croirai personne sur parole. Pas même ma propre famille. »

Pendant quelques secondes, elle ne répondit rien.

Puis ses doigts se détendirent légèrement sur le drap.

C’était peu.

Mais c’était la première chose qui ressemblait à de la confiance depuis qu’elle s’était réveillée.

Je sortis de la chambre vingt minutes plus tard.

Ma mère avait disparu.

Ce détail ne me surprit pas.

Mais il m’inquiéta.

J’appelai immédiatement son portable.


Elle répondit à la troisième sonnerie.

« Adrien. »

« Où es-tu ? »

« Chez moi. »

« Je viens te voir. »

Silence.

« Ce n’est pas une bonne idée. »

« Ce n’est pas une demande. »

Je raccrochai.

Puis j’appelai mon associé au cabinet familial, maître Étienne Rochefort, l’un des rares avocats que mon père respectait réellement.

« J’ai besoin de documents internes concernant Delcourt Protection, toutes les sociétés liées aux cliniques privées avec lesquelles le groupe a travaillé il y a cinq à six ans, et toute transaction impliquant du matériel reproductif ou des contrats de conservation embryonnaire. »

Il resta silencieux quelques secondes.

« Adrien, tu te rends compte de ce que tu demandes ? »

« Oui. »

« Ça touche directement à ta famille. »

« Je sais. »

« Et à ton oncle. »

« Justement. »

Il soupira.

« Donne-moi deux heures. »

« Une. »

Je coupai l’appel.

Pour la première fois depuis des années, je ne voulais plus protéger le nom Delcourt.

Je voulais savoir ce qu’il cachait.

L’hôtel particulier de ma mère était exactement comme dans mes souvenirs.

Même portail noir.

Même façade claire.

Même escalier de pierre où Camille avait pleuré sous la pluie cinq ans plus tôt.

Je m’arrêtai quelques secondes devant les marches.

Cette nuit-là revint avec une précision insupportable.

Camille trempée.

Ses cheveux collés à son visage.

Ses mains serrées autour de son manteau.

Moi, froid.

Convaincu.

Arrogant.

J’avais cru être victime d’une trahison.

Je commençais seulement à comprendre que j’avais été l’arme.

La porte s’ouvrit.

Ma mère m’attendait.

« Entre. »

Je la suivis dans le grand salon.

Elle se servit un verre d’eau.

Ses gestes restaient parfaitement maîtrisés.

« Tu as vu Laurent ? »

Elle s’arrêta.

« Pourquoi ? »

« Réponds. »

« Pas aujourd’hui. »

« Tu lui as parlé ? »

« Adrien… »

« Est-ce que tu lui as parlé depuis que Camille est arrivée à l’hôpital ? »

Ses doigts se crispèrent autour du verre.

J’eus ma réponse.

« Tu lui as dit. »

« Je devais le prévenir. »

« Pourquoi ? »

« Parce que certaines choses ne concernent pas la police. »

Je la fixai.

« Une tentative d’empoisonnement dans une chambre d’hôpital ne concerne pas la police ? »

Son visage pâlit.

« Je n’ai demandé à personne de lui faire du mal. »

« Je n’ai pas dit que tu l’avais demandé. »

Elle comprit trop tard.

Je fis un pas vers elle.

« Tu savais que quelqu’un pouvait essayer. »

Silence.

« Maman. »

Elle posa son verre.

« Laurent est allé trop loin. »

La phrase tomba entre nous comme une pierre.

« Jusqu’où ? »

Elle détourna le regard.

« Je ne sais pas tout. »

« Alors raconte-moi ce que tu sais. »

« Ton père et Laurent avaient mis en place certains projets avant que tu ne quittes progressivement les affaires du groupe. »

« Quels projets ? »

« De recherche médicale. »

Je ris sans joie.

« Ne me prends pas pour un idiot. »

« Je ne le fais pas. »

« Des embryons portant mon patrimoine génétique ont été conservés sans mon consentement. Camille affirme que des documents ont été falsifiés. Un homme lié à Laurent a pénétré dans sa chambre. Et tu me parles de recherche médicale ? »

Elle ferma les yeux un instant.

Quand elle les rouvrit, quelque chose avait changé.

Son masque se fissurait enfin.

« Ton grand-père avait créé une clause successorale. »

Je restai immobile.

« Quelle clause ? »

« Le contrôle majoritaire de certaines holdings familiales devait revenir, à terme, à la descendance directe de ton père. »

« Donc à moi. »

« Oui. »

« Et ensuite à mes enfants. »

Elle ne répondit pas.

Mon sang se glaça.

« Voilà pourquoi. »

Elle secoua immédiatement la tête.

« Ce n’était pas censé se passer comme ça. »

« Comment c’était censé se passer ? »

« Ils voulaient s’assurer que la lignée directe ne s’éteindrait pas si tu refusais de te marier ou d’avoir des enfants. »

Je la regardai avec horreur.

« Ils ont créé des embryons pour protéger des parts de société ? »

« Ce n’est pas aussi simple. »

« C’est exactement aussi simple. »

Ma voix monta malgré moi.

« Ils ont utilisé mon matériel génétique et celui de Camille comme un actif. »

Elle ne protesta pas.

Et son silence fut pire que n’importe quel aveu.

« Tu savais. »

« J’ai découvert l’existence des embryons après votre rupture. »

« Et tu n’as rien fait ? »

« J’ai demandé leur destruction. »

Je repensai à sa phrase à l’hôpital.

Ces embryons étaient censés avoir été détruits.

« Alors pourquoi ne l’ont-ils pas été ? »

« Laurent s’y est opposé. »

« Pourquoi ? »

Elle hésita.

« Parce qu’il disait que tant qu’ils existaient, ils garantissaient une continuité successorale. »

Je sentis ma colère changer de nature.

Ce n’était plus une explosion.

C’était quelque chose de beaucoup plus froid.

« Et mon père ? »

« Il a laissé faire au début. »

« Puis ? »

« Puis il a commencé à avoir peur de ce que Laurent était prêt à faire. »

Je sortis la lettre de ma poche.

« C’est pour ça qu’il a écrit ça ? »

Elle hocha lentement la tête.

« Probablement. »

« Probablement ? »

« Ton père ne me disait plus tout à la fin. »

Je la fixai.

« Sophie Lemaire. »

Son visage se vida de toute couleur.

Je n’avais besoin d’aucune réponse supplémentaire.

« Tu la connais. »

« Oui. »

« Qui est-elle ? »

« Elle était biologiste dans une clinique partenaire. »

« Celle qui avait accès aux embryons ? »

« Oui. »

« Elle devait remettre des preuves à Camille hier. »

Ma mère porta une main à sa bouche.

Pour la première fois depuis le début de cette histoire, sa peur ne semblait pas jouée.

« Alors Laurent sait qu’elle a parlé. »

Je m’approchai.

« Où est-elle ? »

« Je l’ignore. »

« Tu as un moyen de la contacter ? »

« Plus maintenant. »

« Pourquoi ? »

Elle hésita.

« Parce qu’il y a deux ans, elle est venue me voir. »

Mon cœur s’arrêta presque.

« Pour quoi faire ? »

« Elle voulait de l’argent. »

« Contre son silence ? »

« Non. »

Ma mère secoua la tête.

« Pour quitter la France. »

Je restai figé.

« Elle disait avoir découvert que plusieurs dossiers de la clinique avaient été modifiés après coup. Pas seulement ceux de Camille. »

Je sentis un mauvais pressentiment m’envahir.

« Combien ? »

« Je ne sais pas. »

« Et tu lui as donné l’argent ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Elle me regarda enfin.

« Parce qu’à ce moment-là, j’avais compris que ce que Laurent faisait dépassait de très loin notre histoire familiale. »

Mon téléphone vibra.

Étienne.

Je décrochai immédiatement.

« J’ai quelque chose », dit-il sans préambule.

« Parle. »

« Delcourt Protection a facturé des missions de surveillance à une filiale appelée Avenir Biotech. »

Je connaissais le nom.

Une société de recherche du groupe.

« Et ? »

« Avenir Biotech a versé pendant six ans des paiements réguliers à une clinique privée aujourd’hui fermée. Clinique Sainte-Croix. »

Je regardai ma mère.

Elle détourna les yeux.

« C’est la clinique ? »

« Oui », murmura-t-elle.

Étienne poursuivit.

« Adrien, il y a pire. J’ai retrouvé un dossier d’assurance juridique ouvert trois ans plus tôt. Ton père avait demandé un audit confidentiel de la clinique. »

Je serrai le téléphone.

« Tu peux accéder au rapport ? »

« Pas complètement. Une partie a été supprimée. »

« Par qui ? »

« Les journaux informatiques indiquent un accès administrateur deux jours après la mort de ton père. »

Je cessai de respirer.

« Quel compte ? »

Silence.

Puis Étienne répondit.

« Laurent Delcourt. »

Je fermai les yeux.

Mon père n’était peut-être pas mort avec seulement des remords.

Il avait commencé à enquêter.

« Il reste quelque chose du rapport ? »

« Une annexe. Une liste de numéros de dossiers médicaux. Aucun nom. »

« Combien ? »

« Quatorze. »

Je regardai ma mère.

« Il y avait quatorze dossiers. »

Elle recula légèrement.

« Non. »

« Tu savais ? »

« Non. Je te jure que non. »

Pour une fois, je la crus.

Étienne reprit.

« Il y a aussi une note manuscrite numérisée. Ton père avait écrit une phrase dans la marge. »

« Laquelle ? »

J’entendis le bruissement de papiers.

Puis il lut :

« Si Laurent comprend qui est le numéro sept, il fera tout disparaître. »

Mon estomac se contracta.

« Quel est le numéro du dossier de Camille ? »

« Je vérifie. »

Quelques secondes.

Puis sa respiration changea.

« Adrien… »

« Dis-moi. »

« Camille Martin est le dossier numéro sept. »

Le silence dans le salon devint absolu.

Je regardai ma mère.

Elle avait entendu.

Et elle semblait aussi terrifiée que moi.

À cet instant, mon téléphone afficha un second appel entrant.

L’hôpital Cochin.

Je répondis.

« Delcourt. »

Une infirmière parlait très vite.

« Docteur, nous avons un problème en néonatologie. »

Mon cœur se serra.

« Les garçons ? »

« Ils vont bien. Mais quelqu’un a essayé d’accéder à leurs dossiers sous une fausse identité. »

Je me dirigeai déjà vers la porte.

« Qui ? »

« Une femme. Elle est partie avant l’arrivée de la sécurité. »

« Vous avez une image ? »

« Oui. Les caméras l’ont filmée. »

Je descendis les marches presque en courant.

« Envoyez-la-moi. »

La photo arriva quelques secondes plus tard.

Je m’arrêtai net sur le trottoir.

La femme sur l’écran devait avoir une cinquantaine d’années.

Cheveux courts.

Visage fatigué.

Regard directement tourné vers la caméra.

Je ne l’avais jamais vue.

Mais derrière moi, ma mère poussa un cri étouffé.

Je me retournai.

« Quoi ? »

Elle fixait mon téléphone.

« C’est elle. »

« Qui ? »

Sa voix trembla.

« Sophie Lemaire. »

Je regardai de nouveau l’image.

Sophie était vivante.

Elle était à Paris.

Et au lieu de venir voir Camille comme prévu…

elle avait tenté d’accéder aux dossiers médicaux de mes fils.

À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.

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