Je repris la route vers l’hôpital avec une seule pensée en tête.
Sophie Lemaire était vivante.
Et si elle venait de tenter d’accéder aux dossiers de mes fils, ce n’était probablement pas par hasard.
Ma mère resta silencieuse sur le siège passager.
Je ne lui avais pas demandé de venir.
Elle était montée dans la voiture sans un mot.
Pour la première fois depuis que je la connaissais, Véronique Delcourt semblait incapable de contrôler ce qui se passait autour d’elle.
À mi-chemin, elle murmura :
« Si Sophie est revenue, c’est qu’elle pense être en danger. »
Je gardai les yeux sur la route.
« Elle devait remettre les originaux à Camille hier soir. »
« Alors quelque chose l’en a empêchée. »
« Ou elle a changé de camp. »
Ma mère tourna brusquement la tête vers moi.
« Non. »
« Tu la connais si bien ? »
« Assez pour savoir qu’elle était terrifiée par Laurent. »
« La peur pousse les gens à faire beaucoup de choses. »
Elle ne répondit pas.
Quand j’arrivai à Cochin, deux policiers m’attendaient près de l’entrée de la néonatologie.
L’un d’eux, le commandant Morel, me montra une capture des caméras.
Sophie avait utilisé une carte visiteur volée.
Elle était entrée dans le service, avait tenté de consulter les dossiers numériques depuis un poste infirmier laissé momentanément ouvert, puis avait quitté les lieux dès qu’un membre du personnel lui avait demandé son identité.
« Elle n’a touché à aucun enfant ? »
« Non. »
Je sentis une partie de la tension quitter ma poitrine.
« Qu’est-ce qu’elle cherchait ? »
Morel fit défiler les journaux informatiques.
« Les dossiers de vos deux fils. Plus précisément les informations génétiques et les références liées au transfert embryonnaire. »
Je relevai les yeux.
« Donc elle voulait confirmer leur origine. »
« Peut-être. »
« Ou effacer quelque chose. »
« C’est aussi possible. »
Je détestais cette réponse.
Je me dirigeai immédiatement vers la chambre de Camille.
Elle était réveillée.
Plus pâle que quelques heures plus tôt, mais lucide.
Quand je lui montrai la photo de Sophie, son visage se figea.
« C’est bien elle. »
« Pourquoi serait-elle venue ici ? »
Camille secoua la tête.
« Je ne sais pas. »
« Tu lui avais parlé des garçons ? »
« Elle savait que j’étais enceinte. Elle savait aussi de quels embryons il s’agissait. »
Je m’assis près du lit.
« Camille, j’ai besoin que tu me racontes exactement ce qui s’est passé il y a huit mois. Depuis le premier contact. Aucun détail laissé de côté. »
Elle resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle inspira.
« Sophie m’a envoyé un courrier papier. Pas un e-mail. »
« À ton domicile ? »
« Non. À l’entrepôt. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle disait que mon adresse personnelle pouvait être surveillée. »
Je sentis Morel, debout derrière moi, sortir son carnet.
Camille poursuivit.
« Le courrier contenait une copie d’un ancien formulaire de la clinique Sainte-Croix. Il y avait mon nom. Ton nom. Et une signature censée être la mienne. »
« Falsifiée. »
« Oui. »
« Et ensuite ? »
« Elle m’a donné rendez-vous dans un café près de la gare Saint-Lazare. »
Camille ferma les yeux un instant.
« Elle tremblait tellement qu’elle avait du mal à tenir sa tasse. »
« Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? »
« Que la clinique avait conservé des embryons issus de nos cellules reproductives après notre séparation. Que ton père et Laurent avaient autorisé leur maintien sous prétexte de recherche et de conservation patrimoniale. »
Le mot me donna la nausée.
« Patrimoniale. »
« C’est celui qu’elle a utilisé. »
« Et pourquoi toi ? Pourquoi te contacter après cinq ans ? »
Camille me regarda.
« Parce que Laurent avait lancé une procédure pour transférer les deux embryons encore viables vers une autre structure. »
« Et elle voulait l’empêcher. »
« Oui. »
« Comment a-t-elle pu te permettre d’avoir accès aux embryons ? »
Cette fois, Camille détourna le regard.
« Elle ne me les a pas donnés. »
Je fronçai les sourcils.
« Alors qui ? »
« La clinique qui détenait légalement les cuves après la fermeture de Sainte-Croix. »
Je sentis quelque chose se nouer en moi.
« Avec des documents falsifiés ? »
« Non. »
Elle secoua la tête.
« C’est ça que je ne comprenais pas au début. La nouvelle clinique avait un dossier où j’étais désignée comme bénéficiaire potentielle depuis des années. »
Je restai immobile.
« Qui avait créé ce dossier ? »
« Ton père. »
Le silence tomba.
J’entendis ma mère inspirer brusquement derrière moi.
Camille continua.
« Sophie m’a expliqué qu’il avait modifié certaines instructions avant sa mort. »
Je sortis aussitôt la lettre de ma poche.
« Il savait donc déjà qu’il voulait empêcher Laurent d’en prendre le contrôle. »
« Peut-être. »
« Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? »
Camille eut un regard triste.
« Peut-être parce qu’il pensait que tu ne l’écouterais pas. »
Cette phrase me frappa plus durement que je ne voulais l’admettre.
Cinq ans plus tôt, je n’avais pas écouté Camille.
Je n’avais vérifié aucun document.
Je n’avais posé aucune vraie question.
J’avais choisi la version la plus confortable.
Celle de ma famille.
Morel intervint.
« Madame Martin, lorsque vous avez décidé du transfert, Sophie était-elle présente ? »
« Non. »
« Qui a organisé la procédure ? »
« Un médecin de la clinique actuelle. Tout était légal en apparence. J’ai signé les consentements. »
« Et vous saviez que le docteur Delcourt était le père génétique ? »
Camille regarda vers moi.
« Oui. »
Je sentis un mélange difficile à nommer me traverser.
Pas de colère contre elle.
Pas vraiment.
Plutôt la violence de découvrir que deux enfants portant mon patrimoine génétique existaient parce que d’autres avaient pris des décisions autour de nous pendant des années.
« Pourquoi tu ne m’as pas contacté ? »
Camille me fixa longuement.
« Parce que la dernière fois que je t’ai demandé de me croire, tu m’as regardée comme si j’étais une inconnue. »
Je baissai les yeux.
Elle poursuivit plus doucement.
« Et parce que Sophie m’avait avertie qu’un contact avec toi risquait d’alerter Laurent. »
Je ne pouvais pas lui reprocher ce choix.
Pas après ce que j’avais fait.
Morel consulta son téléphone.
« Nous venons de recevoir une information sur Sophie. »
Nous nous tournâmes tous vers lui.
« Sa carte bancaire a été utilisée il y a quarante minutes. »
« Où ? »
« Dans une pharmacie du 13e arrondissement. »
« Vous envoyez quelqu’un ? »
« Une équipe est déjà en route. »
Camille se redressa légèrement malgré sa douleur.
« Si elle se montre en public, c’est qu’elle veut être trouvée. »
Morel la regarda.
« Pourquoi dites-vous ça ? »
« Sophie payait toujours en espèces. Toujours. »
Je compris immédiatement.
« Elle nous laisse une trace. »
Morel ne répondit pas, mais son expression confirma qu’il pensait la même chose.
Vingt minutes plus tard, les policiers retrouvèrent une enveloppe déposée à l’accueil de la pharmacie.
Elle portait simplement mon nom.
Adrien Delcourt.
Morel l’ouvrit devant nous avec des gants.
À l’intérieur se trouvaient une clé USB et une feuille pliée.
Une phrase seulement.
Ne faites confiance à aucun dossier créé après la mort de Philippe Delcourt.
Mon père.
Je regardai Camille.
Puis ma mère.
« Pourquoi cette date ? »
Véronique pâlit.
« Parce que Laurent a repris les accès administratifs du groupe après l’enterrement. »
Morel branche la clé sur un ordinateur isolé fourni par la police.
Plusieurs dossiers apparurent.
Des scans.
Des tableaux.
Des échanges internes.
Et un fichier vidéo.
Daté de trois semaines avant la mort de mon père.
Je reconnus immédiatement son visage.
Il était amaigri.
Fatigué.
Assis seul dans son bureau.
Il regardait directement la caméra.
Puis sa voix remplit la pièce.
« Si Adrien voit ceci, c’est que j’ai échoué à arrêter Laurent. »
Je cessai de respirer.
Ma mère posa une main contre le mur.
Mon père poursuivit.
« J’ai accepté l’inacceptable. J’ai laissé mon frère transformer une clause successorale en justification pour contrôler une descendance qui n’existait même pas encore. »
Sa voix trembla.
« J’ai aidé Véronique à éloigner Camille d’Adrien, parce que je croyais protéger notre famille. Je comprends maintenant que j’ai donné à Laurent l’occasion parfaite d’agir sans qu’Adrien pose de questions. »
Je fermai les yeux.
Le poids de cette phrase était presque insupportable.
Puis il ajouta :
« Les deux embryons de Camille et Adrien ne sont pas le scandale principal. Ils sont la preuve qui peut le faire tomber. »
Je rouvris les yeux.
Sur l’écran, mon père leva un dossier.
« Laurent a utilisé le programme de Sainte-Croix pour détourner de l’argent, falsifier des consentements et masquer des opérations illégales derrière des contrats de recherche. Le dossier numéro sept relie directement ses signatures personnelles aux autorisations falsifiées. »
Camille porta une main à sa bouche.
Voilà pourquoi elle était le numéro sept.
Pas parce qu’elle cachait une identité mystérieuse.
Pas parce que mes fils avaient une particularité secrète.
Mais parce que son dossier constituait la pièce qui reliait Laurent au système entier.
Mon père termina :
« Si Camille réapparaît et si elle possède les originaux, protégez-la. Laurent ne pourra pas se permettre qu’elle témoigne. »
L’écran devint noir.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Puis Morel prit immédiatement son téléphone.
« Nous allons demander un mandat élargi concernant Laurent Delcourt et Avenir Biotech. »
Je regardai ma mère.
« Tu savais tout ça ? »
Elle secoua la tête.
Des larmes apparurent enfin dans ses yeux.
« Je savais qu’il y avait eu des falsifications. Je ne savais pas l’ampleur. »
Je me tournai vers Camille.
« Sophie avait les originaux. »
Elle hocha la tête.
« Oui. »
« Et ils ne sont pas sur cette clé. »
« Non. »
Morel fouilla encore dans les fichiers.
Puis il s’arrêta.
« Attendez. »
Il ouvrit un document.
Une réservation de consigne automatique à la gare de Lyon.
Créée sous un faux nom.
Valide jusqu’à minuit.
Un code était inscrit dessous.
Camille se redressa.
« C’est elle. »
Je regardai l’heure.
Il nous restait moins de trois heures.
Morel appela une équipe.
Mais avant même qu’il ait terminé, son téléphone sonna.
Il écouta.
Son visage changea.
« Où ? »
Silence.
Puis il raccrocha.
« Sophie vient d’être retrouvée. »
Camille blêmit.
« Vivante ? »
Morel acquiesça.
« Oui. Elle s’est présentée d’elle-même dans un commissariat. »
Je laissai échapper un souffle.
Mais il n’avait pas fini.
« Elle demande à parler uniquement à Camille Martin. »
Je regardai Camille.
« Pourquoi toi ? »
Personne n’eut le temps de répondre.
Le téléphone de Morel vibra de nouveau.
Un message venait d’arriver de l’équipe envoyée à la gare de Lyon.
La consigne était vide.
Quelqu’un l’avait ouverte vingt-sept minutes plus tôt.
Avec le bon code.
Et d’après les images de vidéosurveillance, l’homme qui avait récupéré le dossier n’était pas Laurent.
C’était Étienne Rochefort.
L’avocat que j’avais moi-même appelé quelques heures plus tôt.
À suivre — cliquez sur la Partie 6 pour continuer.







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