Divertissement

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La photographie posée devant la chambre de Camille changea immédiatement la nature de l’enquête.

Laurent ne fuyait plus seulement.

Il nous observait.

Et il voulait que nous le sachions.

Morel fit verrouiller l’étage entier.

Les accès furent contrôlés un par un.

Les caméras de surveillance montrèrent qu’un homme portant une veste de livraison avait déposé l’enveloppe moins de dix minutes avant l’appel de Camille.

Casquette basse.

Visage partiellement dissimulé.

Il n’était pas Laurent.


Mais il avait utilisé un véhicule enregistré au nom d’une société sous-traitante de Delcourt Protection.

Encore une fois, la même structure.

Encore une fois, une distance soigneusement maintenue entre Laurent et l’acte lui-même.

Je retournai immédiatement à Cochin.

Quand j’entrai dans la chambre, Camille était assise dans son lit, les bras croisés contre elle.

Elle regardait la porte.

Pas moi.

« Les garçons ? » demandai-je.

« Toujours stables. »

« Et toi ? »


Elle eut un sourire épuisé.

« On essaie de me faire peur depuis cinq ans. Je crois que je commence à reconnaître la méthode. »

Je m’approchai.

« Cette fois, tu n’es plus seule. »

Elle leva les yeux vers moi.

« Ce n’est pas ça qui me fait peur. »

« Alors quoi ? »

Elle baissa la voix.

« Que Laurent comprenne qu’il n’a plus rien à perdre. »

Je ne répondis pas.


Parce qu’elle avait raison.

Les originaux avaient été récupérés.

Sophie avait parlé.

Étienne négociait avec le parquet.

L’enregistrement de mon père reliait Laurent directement à Sainte-Croix.

Sa marge de manœuvre se réduisait à chaque heure.

Morel entra quelques minutes plus tard.

« Nous avons obtenu l’exploitation complète des comptes retrouvés dans le carnet de votre père. »

Il posa plusieurs feuilles sur la table.

« Les virements correspondent aux sociétés écrans mentionnées dans ses notes. Plusieurs remontent directement vers des structures contrôlées par Laurent. »


Je parcourus les documents.

« Donc le détournement est établi. »

« Une partie, oui. Et Rochefort commence à coopérer. »

Camille releva la tête.

« Pourquoi maintenant ? »

« Parce qu’il comprend que les preuves existent sans lui. »

Morel s’assit.

« Il affirme que Laurent lui a ordonné de récupérer les originaux de la gare avant que Sophie puisse les remettre à la police. »

Je serrai les mâchoires.

« Il aurait pu nous prévenir. »


« Il dit qu’il voulait d’abord se constituer une protection. »

« Il voulait sauver sa peau. »

« Très probablement. »

Morel consulta ses notes.

« Mais il nous a donné quelque chose d’utile. »

« Quoi ? »

« Un lieu que Laurent utilise quand il veut travailler hors du siège. »

Je me penchai.

« Où ? »

« Un ancien bâtiment administratif d’Avenir Biotech à Boulogne-Billancourt. Officiellement presque vide depuis deux ans. »


« Vous y allez ? »

« Une équipe surveille déjà le site. »

Camille demanda :

« Laurent est là ? »

Morel secoua la tête.

« Pas encore confirmé. »

Je regardai l’heure.

« Alors pourquoi attendre ? »

« Parce que s’il est armé d’informations sensibles, avec éventuellement des complices, nous n’entrons pas à l’aveugle. »

Je détestais entendre cela.


Mais une fois encore, il avait raison.

Sophie fut conduite dans la chambre un peu plus tard, escortée par deux policiers.

Elle semblait plus calme.

« Je crois savoir pourquoi Laurent a envoyé la photo », dit-elle.

Morel se tourna vers elle.

« Nous vous écoutons. »

« Il ne cherche pas seulement à intimider Camille. Il veut provoquer une réaction. »

« Laquelle ? »

« Faire sortir Adrien de l’hôpital. »

Je fronçai les sourcils.


« Pourquoi moi ? »

« Parce qu’il a besoin que vous preniez une décision sous pression. Comme il y a cinq ans. »

La phrase me frappa.

Camille me regarda.

Sophie poursuivit.

« Laurent fonctionne toujours de la même manière. Il crée une urgence, isole la personne et lui donne une version des faits avant qu’elle puisse vérifier. »

Je pensai aux faux messages.

Aux relevés bancaires.

Aux photographies choisies.

Exactement ce qu’on m’avait fait.


« Alors cette fois, je ne bouge pas tant que je n’ai pas les faits. »

Camille acquiesça lentement.

Morel reçut soudain un appel.

Il s’éloigna de quelques pas.

Son visage se ferma.

Puis il revint.

« Nous avons Laurent. »

Je me levai.

« Où ? »

« Pas physiquement. Mais son véhicule vient d’être repéré près du bâtiment d’Avenir Biotech. »


« Il est entré ? »

« Nous n’en savons rien. Le véhicule a été abandonné à deux rues. »

Sophie murmura :

« Il sait qu’on surveille. »

Morel hocha la tête.

« C’est possible. »

Puis son téléphone vibra de nouveau.

Un message.

Il le lut.

« Une caméra extérieure a filmé un homme correspondant à Laurent entrer par une porte secondaire il y a environ vingt minutes. »

Je sentis mon cœur accélérer.

« Alors allez le chercher. »

« L’intervention est lancée. »

Les minutes suivantes furent insupportables.

Je restai près de la fenêtre.

Camille ne disait rien.

Véronique, assise au fond de la pièce, semblait vieillir devant moi.

Elle était revenue après avoir été interrogée pendant plusieurs heures.

Elle avait remis ses téléphones.

Ses accès.

Les échanges qu’elle avait conservés avec Laurent.

Tout ce qu’elle possédait.

Pas pour obtenir mon pardon.

Elle savait désormais que ce mot n’avait plus sa place ici.

Elle le faisait parce qu’elle avait compris que continuer à protéger la famille signifiait protéger Laurent.

Mon téléphone vibra.

Numéro inconnu.

Je montrai l’écran à Morel.

Il fit signe de répondre et activa l’enregistrement depuis son propre appareil.

« Allô ? »

La voix de Laurent résonna immédiatement.

Calme.

Presque chaleureuse.

« Adrien. »

Je fermai les yeux une seconde.

« Où es-tu ? »

« Tu le sais déjà. »

« La police aussi. »

Il rit doucement.

« Tu as toujours cru que les institutions finissaient par remettre les choses en ordre. »

« Elles n’ont pas encore eu l’occasion de s’occuper de toi correctement. »

« Voilà que tu parles comme ton père. »

Je serrai le téléphone.

« Mon père avait compris ce que tu faisais. »

« Trop tard. »

« Et toi, tu comprends que c’est terminé ? »

Un silence.

Puis Laurent répondit :

« Rien n’est terminé tant que les Delcourt existent. »

Je regardai Camille.

« Tu as essayé de tuer Camille. »

« Non. »

« Ton homme est entré dans sa chambre avec une seringue. »

« Mon homme voulait la ralentir. Pas la tuer. »

Morel nota quelque chose.

Je continuai.

« Tu admets donc l’avoir envoyé. »

Silence.

Laurent comprit son erreur.

Puis sa voix changea.

« Tu veux vraiment faire ça, Adrien ? Détruire ton propre nom pour une femme qui a utilisé tes embryons sans même te prévenir ? »

Je regardai Camille.

Cinq ans plus tôt, cette phrase aurait peut-être suffi.

Pas aujourd’hui.

« Ce que Camille a fait peut être jugé par elle et moi. Pas par toi. »

Laurent resta silencieux.

« Toi, tu as falsifié des consentements, utilisé des structures médicales pour détourner de l’argent et manipulé nos vies pour contrôler une succession. »

« Tu ne comprends rien à ce que j’ai empêché. »

« Alors explique. »

« Ton père était faible. Ta mère était obsédée par l’image. Et toi, tu voulais jouer au chirurgien pendant que tout ce que notre famille avait construit risquait d’être dispersé. »

Je compris enfin.

Ce n’était pas une idéologie compliquée.

Pas un grand secret.

Laurent croyait simplement que le pouvoir de la famille lui appartenait davantage qu’à ceux qui en étaient les héritiers légaux.

Et il avait transformé cette conviction en droit de décider pour tout le monde.

« Tu n’as jamais protégé la famille », dis-je.

« Tu as essayé de la posséder. »

Il raccrocha.

Quelques secondes plus tard, Morel reçut un message.

L’équipe d’intervention était entrée dans le bâtiment.

Puis un autre.

Pas de tirs.

Pas d’otages.

Laurent avait été localisé au dernier étage.

Je laissai échapper un souffle que je retenais sans m’en rendre compte.

Mais Morel ne semblait pas soulagé.

« Quoi ? »

Il releva les yeux.

« Il a détruit plusieurs ordinateurs avant l’arrivée de l’équipe. »

Sophie pâlit.

« Les sauvegardes ? »

« Nous ne savons pas encore. »

« Ça ne change rien aux originaux », dis-je.

« Ni à la vidéo de mon père. »

Morel hocha la tête.

« Non. Mais il peut encore essayer de contester la chaîne de conservation de certains éléments. »

Camille parla soudain.

« Pas s’il existe une copie indépendante. »

Nous nous tournâmes vers elle.

« Quoi ? » demandai-je.

Elle regarda Sophie.

« Tu m’avais dit que Philippe avait envoyé plusieurs choses séparément. »

Sophie resta immobile.

Puis ses yeux s’agrandirent.

« L’amie. »

Morel se leva.

« Celle qui conserve les copies ? »

Sophie acquiesça.

« Elle possède peut-être la sauvegarde de l’audit entier. Je ne lui ai jamais dit ce que c’était. Je lui ai simplement demandé de garder une enveloppe et un disque. »

« Où est-elle ? »

Sophie donna enfin le nom et l’adresse.

Morel transmit immédiatement l’information.

Cette fois, moins d’une heure suffit.

L’amie de Sophie avait toujours l’enveloppe.

Intacte.

Le disque contenait une sauvegarde complète de l’audit confidentiel commandé par mon père.

Quatorze dossiers.

Les comptes.

Les signatures.

Les transferts.

Les journaux informatiques.

Tout.

Et surtout une chronologie montrant que Laurent avait continué les opérations même après que mon père lui avait demandé officiellement d’y mettre fin.

La défense qu’il pourrait prétendre avoir simplement obéi ou suivi un système familial ancien venait de s’effondrer.

Il avait continué seul.

Par choix.

Quelques minutes plus tard, Morel reçut la confirmation.

Laurent avait été arrêté dans le bâtiment d’Avenir Biotech.

Vivant.

Sans blessure.

Il avait refusé de parler.

Je pensais que je ressentirais une victoire.

Je ne ressentis qu’un immense épuisement.

Camille ferma les yeux et laissa sa tête retomber contre l’oreiller.

« C’est fini ? »

Morel répondit avec prudence.

« La partie dangereuse, probablement. L’enquête, elle, ne fait que commencer. »

Je regardai les deux incubateurs visibles à travers la vitre du couloir de néonatologie.

Nos fils respiraient.

Camille était vivante.

Sophie avait survécu.

Les preuves existaient.

Et Laurent était enfin entre les mains de la police.

Pourtant, une chose restait encore suspendue entre Camille et moi.

Quelque chose qu’aucune arrestation ne pouvait régler.

Cinq années perdues.

Une confiance détruite.

Deux enfants dont je venais d’apprendre l’existence.

Et une question que je n’avais toujours pas le droit de poser comme si rien ne s’était passé.

Quelle place Camille accepterait-elle encore de me laisser dans sa vie ?

Le soir même, elle me demanda de venir seul.

Je m’assis près de son lit.

Elle regarda longtemps ses mains avant de parler.

« Quand les garçons sortiront d’ici, je ne veux pas qu’ils grandissent au milieu d’une guerre Delcourt. »

« Je comprends. »

« Je veux une vie simple. »

« D’accord. »

« Et je ne veux pas que tu viennes parce que tu crois devoir réparer ce que tu as fait. »

Je sentis ma gorge se serrer.

« Alors pourquoi veux-tu que je vienne ? »

Elle leva les yeux vers moi.

« Je ne sais pas encore si je le veux. »

La réponse me fit mal.

Mais elle était honnête.

Et pour la première fois, je ne cherchai pas à la combattre.

« Alors je te laisserai décider. »

Elle me fixa.

« Même pour les garçons ? »

« Pour eux, je serai là si tu me laisses être leur père. Mais je ne t’utiliserai jamais pour y arriver. »

Ses yeux se remplirent de larmes.

Puis elle murmura :

« Il faudra un test officiel. Des papiers. Tout faire correctement. »

Je hochai la tête.

« Tout. »

Elle regarda vers la néonatologie.

« Et il faudra leur expliquer un jour pourquoi ils sont nés au milieu de tout ça. »

« Oui. »

Elle resta silencieuse.

Puis ajouta :

« Alors commence par ne plus leur mentir. Jamais. »

Je compris que ce n’était pas seulement une demande concernant les enfants.

C’était peut-être la première condition d’un avenir possible.

Pas une réconciliation.

Pas encore.

Mais une porte qui n’était plus complètement fermée.

À cet instant, Morel frappa doucement avant d’entrer.

Il tenait une dernière feuille.

« Nous venons de recevoir l’analyse complète de l’enregistrement de Sainte-Croix et la déclaration formelle de Rochefort. »

Je me levai.

« Et ? »

Il regarda Camille, puis moi.

« Le parquet va poursuivre Laurent pour l’ensemble du dispositif. Mais ce n’est pas tout. »

Il posa la feuille devant nous.

« Rochefort affirme pouvoir prouver que Laurent avait également ordonné de supprimer l’audit de votre père après sa mort. »

Je regardai le document.

« Et pour la mort de mon père ? »

Morel marqua une pause.

« L’enquête va être rouverte. »

Le silence tomba.

Mais cette fois, je ne ressentis pas le vertige du début.

Nous avions enfin appris à ne plus combler les vides avec ce que nous voulions croire.

La vérité viendrait avec les preuves.

Pas avant.

Et quelle qu’elle soit, je savais désormais que je la regarderais en face.

À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour lire la fin.

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