Pendant quelques secondes, je crus avoir mal compris.
« Étienne ? »
Le commandant Morel me tendit son téléphone.
L’image de vidéosurveillance était suffisamment nette.
Manteau sombre.
Écharpe grise.
Profil légèrement voûté.
Maître Étienne Rochefort quittait la zone des consignes de la gare de Lyon avec une enveloppe rigide glissée sous le bras.
L’homme à qui je venais moi-même de confier mes recherches.
L’un des rares professionnels extérieurs à ma famille auxquels j’accordais encore ma confiance.
« À quelle heure ? » demandai-je.
« Il y a vingt-sept minutes. »
Je sortis immédiatement mon téléphone.
« N’appelez pas », dit Morel.
Je m’arrêtai.
« Pourquoi ? »
« Parce que s’il ne sait pas encore que nous l’avons identifié, nous avons un avantage. »
Je serrai les dents.
Il avait raison.
Camille nous observait depuis son lit.
« Étienne connaissait ton père ? »
« Très bien. »
« Et Laurent ? »
« Évidemment. Il travaille avec le groupe depuis presque vingt ans. »
Je revis soudain tous les moments où Étienne m’avait conseillé de ne pas entrer en conflit ouvert avec ma famille.
Sa prudence.
Ses phrases mesurées.
Son insistance constante sur la réputation du groupe.
J’avais toujours pris cela pour du professionnalisme.
À présent, chaque souvenir avait une autre couleur.
Morel demanda :
« Il avait accès aux documents successoraux ? »
« Oui. »
« Aux audits internes ? »
« Probablement. »
Ma mère intervint derrière nous.
« Il avait surtout la confiance de Philippe. »
Je me tournai vers elle.
« À quel point ? »
« Ton père lui confiait les dossiers qu’il ne voulait pas laisser au siège. »
Je sentis mon ventre se contracter.
« Donc il savait pour l’enquête contre Laurent. »
« Peut-être pas au début. Mais vers la fin… oui, probablement. »
Camille murmura :
« Alors pourquoi voler les originaux aujourd’hui ? »
Personne n’eut de réponse immédiate.
Morel rompit le silence.
« Nous allons le localiser. En attendant, personne ne quitte cet étage sans nous prévenir. »
Je regardai Camille.
« Tu dois parler à Sophie. »
Elle hocha la tête.
« Je sais. »
« Je viens avec toi. »
Son regard se durcit légèrement.
« Si elle demande seulement moi, il y a une raison. »
Je voulus protester.
Puis je me rappelai ce que je lui avais promis quelques heures plus tôt.
Ne plus décider à sa place.
Je respirai lentement.
« D’accord. Mais Morel sera là. »
« Oui. »
Une ambulance médicalisée fut organisée pour transférer Sophie sous protection policière jusqu’à une salle sécurisée de l’hôpital.
Elle arriva moins d’une heure plus tard.
Quand je la vis pour la première fois autrement que sur un écran, je compris immédiatement pourquoi elle avait essayé d’éviter tout contact pendant des mois.
Elle semblait épuisée.
Ses traits étaient tirés.
Une coupure récente marquait sa tempe.
Ses mains tremblaient lorsqu’elle serra celles de Camille.
« Je suis désolée », murmura-t-elle.
Camille avait les larmes aux yeux.
« Qu’est-ce qui s’est passé hier ? »
Sophie jeta un regard vers Morel.
Puis vers moi.
« Je voulais venir. J’avais tout préparé. Mais quelqu’un est entré chez moi avant mon départ. »
« Qui ? » demanda Morel.
« Je n’ai pas vu son visage. J’ai réussi à sortir par l’escalier de service. »
« Les documents étaient chez vous ? »
« Une copie seulement. »
Elle regarda Camille.
« Les originaux étaient dans la consigne. »
Je sentis ma mâchoire se contracter.
« Étienne les a pris. »
Sophie me fixa.
Son expression ne montra aucune surprise.
Ce détail me terrifia davantage que s’il avait crié.
« Vous saviez ? »
Elle secoua lentement la tête.
« Je le craignais. »
« Depuis quand ? »
« Depuis longtemps. »
Je fis un pas vers elle.
« Alors pourquoi ne rien dire ? »
« Parce que je ne savais pas de quel côté il était. »
Elle regarda Camille.
« Et je ne pouvais plus me permettre de me tromper. »
Morel intervint.
« Expliquez-nous précisément le rôle de maître Rochefort. »
Sophie s’assit.
Elle inspira profondément.
« Au début, il n’avait aucun rôle dans les opérations de la clinique. Il intervenait seulement pour le groupe Delcourt sur des questions juridiques. »
« Puis ? »
« Puis Philippe Delcourt a commencé à comprendre que Laurent utilisait certaines structures pour couvrir des falsifications. Il a demandé à Rochefort de l’aider à documenter les irrégularités. »
Je fronçai les sourcils.
« Donc Étienne aidait mon père. »
« Au début, oui. »
« Et ensuite ? »
Elle hésita.
« Ensuite Philippe est mort. »
Le silence devint lourd.
« Et Laurent a repris le contrôle des dossiers internes. Rochefort s’est retrouvé avec des informations qui pouvaient faire tomber la moitié du dispositif. »
« Pourquoi ne les a-t-il pas données à la police ? »
Sophie eut un sourire amer.
« Parce qu’il avait participé à certaines opérations. »
Je restai figé.
« Lesquelles ? »
« Des modifications de contrats. Des transferts de responsabilité. Des signatures permettant à Avenir Biotech de récupérer certains actifs de Sainte-Croix après sa fermeture. »
« Il savait que les consentements étaient falsifiés ? »
« Je ne peux pas le prouver pour tout. Mais il savait au moins que certains dossiers étaient irréguliers. »
Camille serra le drap entre ses doigts.
« Mon dossier ? »
Sophie hocha lentement la tête.
« Oui. »
Je sentis une colère froide monter en moi.
Étienne avait su.
Peut-être pas dès le début.
Mais il avait su assez longtemps pour comprendre ce qu’on avait fait à Camille.
Et pourtant, quelques heures plus tôt, il m’avait parlé comme s’il découvrait l’affaire avec moi.
Morel demanda :
« Pourquoi aller chercher les originaux maintenant ? »
Sophie regarda Camille.
« Parce qu’ils contiennent sa signature. »
« Celle de Laurent ? »
« Pas seulement. »
Elle tourna les yeux vers moi.
« Celle de Rochefort aussi. »
Je cessai de respirer.
Voilà pourquoi il avait besoin du dossier.
Pas pour aider Laurent.
Pas nécessairement.
Pour se sauver lui-même.
Camille murmura :
« Il va les détruire. »
« Pas forcément », répondit Sophie.
« Pourquoi ? »
« Parce que ces documents sont aussi son assurance contre Laurent. »
Morel acquiesça.
« S’il est impliqué mais qu’il possède la preuve que Laurent dirigeait le système, il peut tenter de négocier. »
Je fermai les yeux quelques secondes.
Tout devenait plus clair.
Et plus dangereux.
Nous n’avions pas seulement affaire à des criminels cherchant à protéger un secret.
Nous avions affaire à des gens qui commençaient à se retourner les uns contre les autres.
« Sophie », dis-je, « pourquoi êtes-vous venue en néonatologie ? »
Elle me regarda.
« Pour vérifier quelque chose. »
« Quoi ? »
Elle baissa les yeux.
« Je devais m’assurer que les deux enfants correspondaient bien aux numéros d’embryons transférés. »
Camille pâlit.
« Pourquoi ? »
Sophie hésita.
« Parce qu’après la fermeture de Sainte-Croix, certaines références de stockage ont été modifiées. »
Je sentis mon cœur accélérer.
« Vous êtes en train de dire qu’il pouvait y avoir une erreur d’identification ? »
« Je dis que Laurent a manipulé tellement de dossiers que je ne voulais plus faire confiance aux documents administratifs. »
Elle leva immédiatement une main.
« Mais les analyses faites aujourd’hui sont rassurantes. Les références génétiques correspondent aux données conservées avant les falsifications. »
Je sentis Camille reprendre son souffle.
« Donc ce sont bien les embryons qui nous concernaient. »
« Oui. »
Sophie la regarda droit dans les yeux.
« Sur ce point, j’en suis certaine. »
Je fus presque soulagé.
Presque.
Puis une autre question me traversa.
« Vous avez dit qu’il y avait quatorze dossiers. »
Son expression changea.
« Oui. »
« Combien concernaient des embryons ? »
« Trois. »
« Et les autres ? »
Elle regarda Morel.
« Des essais cliniques falsifiés. Des consentements modifiés. Des patients inscrits sous de mauvaises classifications. Certains financements publics ont été utilisés pour couvrir des travaux qui n’avaient jamais reçu l’autorisation annoncée. »
Ma mère s’assit lentement sur une chaise.
« Mon Dieu. »
Sophie la regarda sans chaleur.
« Vous auriez dû vous poser ces questions il y a cinq ans. »
Véronique baissa les yeux.
Pour une fois, elle ne se défendit pas.
Morel demanda :
« Avez-vous des copies ? »
« Quelques-unes. »
« Où ? »
Sophie hésita.
Puis elle regarda Camille.
« Chez quelqu’un qui ne sait même pas ce qu’il garde. »
« Qui ? »
« Une amie. »
« Nom ? »
Elle secoua la tête.
« Je vous le donnerai quand je serai officiellement placée sous protection. »
Morel ne protesta pas.
« C’est raisonnable. »
Je regardai Sophie.
« Pourquoi avoir écrit à Camille et pas à moi ? »
Elle eut un long silence.
« Parce que Philippe m’avait donné une consigne précise. »
Mon cœur se serra.
« Laquelle ? »
« Si quelque chose lui arrivait, je devais d’abord retrouver Camille. Pas vous. »
Je restai immobile.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il pensait que votre famille surveillait vos communications. Et parce qu’il ne savait pas si vous finiriez par choisir la vérité… ou les Delcourt. »
La phrase me transperça.
Mon père avait eu raison de douter.
Cinq ans plus tôt, j’avais choisi ma famille.
Aveuglément.
Et Camille en avait payé le prix.
Morel reçut soudain un message.
« Nous avons localisé Rochefort. »
Je me retournai.
« Où ? »
« Dans son cabinet. »
« Il est toujours là ? »
« Oui. »
« Alors arrêtez-le. »
Morel secoua la tête.
« Il vient de contacter son propre avocat. Il demande à négocier sa coopération avant toute saisie. »
Je laissai échapper un rire sans joie.
« Évidemment. »
« Il affirme posséder les originaux récupérés à la gare. »
Camille se redressa.
« Il les a encore ? »
« Selon lui, oui. »
« Et qu’est-ce qu’il veut ? »
Morel lut le message.
« Une garantie que sa coopération sera portée à la connaissance du parquet. »
Sophie souffla :
« Il a peur de Laurent. »
« Il a surtout peur de la prison », répondis-je.
Morel me regarda.
« Peut-être les deux. »
Deux heures plus tard, les enquêteurs saisirent le cabinet d’Étienne avec l’autorisation du parquet.
Les originaux furent retrouvés dans un coffre.
Intacts.
Pour la première fois depuis le début, nous avions les signatures.
Les dates.
Les autorisations falsifiées.
Les traces comptables.
Et surtout, les annotations manuscrites reliant directement Laurent Delcourt à plusieurs décisions.
Mais le soulagement fut de courte durée.
Dans les documents se trouvait un échange que même Sophie n’avait jamais vu.
Un message envoyé par Laurent à Étienne cinq ans plus tôt.
Une semaine avant ma rupture avec Camille.
Une seule phrase apparaissait en haut de la page.
Véronique a fait sa part. Adrien ne regardera plus du côté de la fille.
Je levai les yeux vers ma mère.
Elle avait le visage décomposé.
« Ta part ? »
Elle se mit à pleurer.
« Adrien… »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Je t’ai menti sur Camille. Tu le sais déjà. »
« Ce n’est pas ce que je demande. »
Je posai le document devant elle.
« Qu’est-ce que Laurent t’avait demandé exactement ? »
Ses mains tremblaient.
« De vous séparer. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il disait qu’elle représentait un risque pour toi. »
« Mensonge. »
« Oui. »
« Alors pourquoi tu l’as fait ? »
Elle me regarda enfin.
« Parce qu’il m’avait montré les documents de la clinique. »
Je restai sans voix.
« Quels documents ? »
« Ceux qui prouvaient que des embryons avaient déjà été créés à partir de vos prélèvements. »
Camille devint blanche.
« Avant notre rupture ? »
Véronique hocha la tête.
« Oui. »
Je sentis ma poitrine se comprimer.
« Et tu as compris que Laurent voulait les contrôler. »
« Pas immédiatement. »
« Mais tu as quand même détruit notre relation. »
Les larmes coulaient maintenant sur ses joues.
« Je pensais que si Camille disparaissait de ta vie, le projet s’arrêterait. »
Je la regardai avec incrédulité.
« Tu croyais la protéger en la détruisant ? »
« Je me suis convaincue de ça. »
Camille parla d’une voix calme.
« Non. Vous protégiez Adrien. Moi, j’étais acceptable comme dommage collatéral. »
Véronique baissa la tête.
Elle ne pouvait pas nier.
Je regardai ma mère et compris enfin quelque chose que j’avais refusé de voir.
Elle n’était pas innocente.
Elle n’était pas non plus l’architecte de tout.
Elle avait été complice par arrogance, par peur et par obsession du nom Delcourt.
Et son choix avait offert à Laurent exactement ce dont il avait besoin.
Camille isolée.
Moi aveugle.
Mon père silencieux.
Une famille trop occupée à protéger son image pour regarder ce qu’elle était devenue.
Mon téléphone vibra.
Morel.
« Nous allons interpeller Laurent. »
« Où est-il ? »
Silence.
« C’est le problème. »
« Quoi ? »
« Son chauffeur dit ne pas l’avoir vu depuis cet après-midi. Son téléphone personnel est éteint. Son bureau est vide. »
Je sentis un poids tomber dans mon estomac.
« Il sait. »
« Probablement. »
« Il peut quitter le pays ? »
« Nous avons diffusé une alerte. »
Je tournai les yeux vers Camille.
Sophie se leva brusquement.
« S’il sait que les originaux sont récupérés, il n’a plus besoin de cacher le scandale. »
Morel la regarda.
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? »
« Jusqu’ici, son objectif était de faire disparaître les preuves. »
Elle devint pâle.
« Maintenant, son seul moyen de sauver ce qui reste est de neutraliser les témoins ou de récupérer ce qui pourrait compléter le dossier. »
Camille murmura :
« Les copies chez votre amie. »
Sophie acquiesça.
Puis elle sortit enfin un petit morceau de papier de la doublure de son manteau.
Une adresse.
« Allez-y immédiatement. »
Morel appela ses hommes.
Mais avant qu’il puisse terminer, Sophie ajouta :
« Il y a autre chose. »
Nous nous tournâmes vers elle.
« Philippe avait caché une dernière pièce du dossier. Une pièce que Laurent n’a jamais retrouvée. »
« Où ? » demandai-je.
Sophie me fixa.
« Dans l’unique endroit où il pensait que personne de la famille ne chercherait jamais. »
« Où ça ? »
Sa réponse me coupa le souffle.
« Dans l’ancien appartement de Camille. »
Camille secoua immédiatement la tête.
« C’est impossible. Je n’y habite plus depuis cinq ans. »
Sophie la regarda.
« Justement. »
Puis son téléphone, placé dans un sachet de preuve sur la table, se mit soudain à vibrer.
Un message venait d’arriver d’un numéro inconnu.
Morel le lut à haute voix.
Vous avez récupéré les originaux. Très bien.
Puis un second message apparut.
Mais vous n’avez pas encore trouvé ce que Philippe a caché chez elle.
Le sang quitta mon visage.
Laurent savait.
Et il était déjà en mouvement.
À suivre — cliquez sur la Partie 7 pour continuer.







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