Je restai fixée sur la photographie, incapable de comprendre ce que je regardais. Antoine était là, beaucoup plus jeune, debout derrière moi alors que je devais avoir à peine dix ans. Il ne regardait pas l’objectif. Il regardait mon père. Et quelque chose dans son expression me glaça : il ne semblait pas être un inconnu venu par hasard dans cette maison. Il semblait savoir exactement où il se trouvait.
« Ce n’est pas possible », murmurai-je.
Gabriel s’approcha et prit le téléphone.
Son visage se décomposa.
« Je ne savais pas qu’ils avaient cette photo. »
Je relevai brusquement les yeux.
« Vous la connaissiez ? »
Il resta silencieux.
« Gabriel, vous la connaissiez ? »
« Oui. »
La réponse me fit plus mal que je ne l’aurais imaginé.
« Alors vous aussi, vous m’avez menti. »
« Je voulais te protéger. »
« Tout le monde dit ça ! »
Ma voix résonna dans le bureau. Pour la première fois depuis le début de cette soirée, je sentis les larmes me brûler les yeux.
« Mon père voulait me protéger. Antoine voulait me protéger. Vous vouliez me protéger. Mais personne ne m’a jamais demandé ce que je voulais savoir ! »
Gabriel baissa la tête.
« Tu avais dix ans. »
« Et maintenant j’en ai trente. »
Le silence fut brutal.
Adrien s’approcha de moi.
« Claire, regarde attentivement la photographie. »
Je repris le téléphone.
« Quoi ? »
« Ton père tient quelque chose dans sa main. »
Je zoomai.
C’était un petit carnet noir.
Je reconnus immédiatement la couverture.
« Je l’ai vu dans son bureau. »
Thomas acquiesça.
« C’était son carnet personnel. »
« Où est-il ? »
Thomas secoua la tête.
« Il a disparu après sa mort. »
Une nouvelle inquiétude m’envahit.
« Antoine l’a peut-être pris. »
Gabriel répondit :
« S’il l’a pris, alors il connaît probablement déjà une partie de la vérité. »
Un bruit de verre brisé retentit au rez-de-chaussée.
Adrien fit signe à tout le monde de rester silencieux.
Des pas résonnèrent dans le couloir.
Lents.
Méthodiques.
Puis une voix familière s’éleva derrière la porte.
« Claire ! »
Antoine.
Je sentis mon corps se raidir.
« Écoute-moi. Je ne suis pas venu te faire du mal. »
Gabriel murmura :
« Ne lui ouvre pas. »
Mais je regardai Adrien.
Il ne m’ordonna rien.
Il attendait que je décide.
Je m’approchai de la porte.
« Pourquoi es-tu ici ? »
Antoine répondit immédiatement.
« Parce que tu es en danger. »
Je faillis rire.
« C’est toi qui m’as humiliée devant deux cents personnes. »
« Je sais. »
« Tu m’as trompée. »
« Oui. »
« Tu as volé mon travail. »
Un silence.
Puis :
« Oui. »
Je fermai les yeux.
Cette admission me fit plus mal que ses mensonges.
« Alors pourquoi devrais-je t’écouter ? »
Sa voix devint plus basse.
« Parce que Vanessa m’a trahi. »
Je me figeai.
Derrière moi, Gabriel échangea un regard avec Thomas.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Elle n’était pas avec moi pour les raisons que je t’ai fait croire. »
Je sentis mon cœur accélérer.
« Alors pourquoi ? »
Antoine hésita.
« Elle travaillait pour mon père. »
Thomas murmura :
« Son père est mort depuis huit ans. »
Antoine répondit de l’autre côté de la porte :
« Justement. »
Je regardai Gabriel.
Il comprit immédiatement.
« Le carnet », dit-il.
Je me tournai vers lui.
« Quoi, le carnet ? »
« Ton père avait découvert que le père d’Antoine avait financé la création de la société écran. »
Je sentis mon souffle se couper.
« Pourquoi ? »
« Pour récupérer tes recherches. »
Antoine frappa doucement à la porte.
« Claire, ouvre-moi. Je peux tout expliquer. »
Je ne bougeai pas.
Puis il ajouta :
« Je sais où se trouve le carnet de ton père. »
Cette fois, je déverrouillai la porte.
Adrien voulut m’arrêter, mais je levai la main.
Antoine entra seul.
Son smoking était froissé, son visage marqué par la tension. Il n’avait plus rien de l’homme arrogant qui m’avait humiliée au gala.
« Où est-il ? » demandai-je.
« Dans un coffre que ton père avait loué sous un faux nom. »
« Pourquoi me le dire maintenant ? »
Il me regarda.
« Parce que quelqu’un essaie de récupérer ce qu’il contient. »
« Qui ? »
Il baissa les yeux.
« Les mêmes personnes qui ont fait disparaître Gabriel il y a dix ans. »
Gabriel s’avança brusquement.
« Ils ne m’ont pas fait disparaître. »
Antoine le fixa.
« Tu crois vraiment que tu as disparu volontairement ? »
Gabriel pâlit.
Antoine sortit alors une photographie de sa poche et la posa sur le bureau.
C’était une image prise dix ans auparavant.
On y voyait Gabriel, attaché à une chaise dans une pièce sombre.
Je portai une main à ma bouche.
« Où as-tu trouvé ça ? »
« Dans les archives de mon père. »
Thomas s’approcha de la photographie.
« Ce n’est pas tout. »
Il retourna l’image.
Une date et une adresse étaient écrites au dos.
Adrien lut l’adresse à voix haute.
« Ancienne gare de Saint-Lazare. »
Je regardai Antoine.
« Pourquoi ton père avait-il cette photo ? »
Antoine me fixa longuement.
« Parce que mon père n’était pas celui qui dirigeait tout ça. »
Il inspira profondément.
« Il travaillait pour quelqu’un d’autre. »
« Qui ? »
Antoine ouvrit la bouche.
Mais avant qu’il puisse répondre, toutes les lumières de la maison s’éteignirent.
Dans l’obscurité, une notification retentit sur mon téléphone.
Un nouveau message.
« Ne va pas à Saint-Lazare. Ton père savait qui nous étions. Maintenant, nous savons que tu sais aussi. »







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