Manon ne quitta pas la photographie des yeux.
Pendant quelques secondes, le bruit du bar sembla s’éloigner, comme si quelqu’un avait fermé une porte invisible autour d’elle.
Son visage.
Un cercle rouge.
Et, au dos de la photo, une inscription manuscrite.
Le chef d’équipe la retourna avant qu’elle puisse la lire.
« Pas ici », dit-il à voix basse.
Manon releva immédiatement les yeux vers lui.
« Vous saviez. »
Il ne répondit pas.
Le commandant de la base fit signe aux derniers hommes présents de quitter la salle. Les conversations s’éteignirent. Les chaises raclèrent le sol. Personne ne protesta.
Quelques minutes plus tard, il ne resta plus que Manon, le commandant, le chef d’équipe et deux officiers du service de sécurité.
Le soutien-gorge rouge était toujours posé sur la table.
Personne ne le regardait désormais.
Le commandant désigna une salle à l’arrière du bar.
« Nous allons parler là-dedans. »
Manon entra la première.
La pièce était petite, sans fenêtre, avec une table métallique et quatre chaises.
Elle resta debout.
Le chef d’équipe posa la photographie devant elle.
Cette fois, Manon la retourna elle-même.
Au dos, quatre mots étaient écrits en lettres capitales :
OBJECTIF LEFÈVRE — JOUR TROIS.
Son regard se fixa sur l’inscription.
« Jour trois, répéta-t-elle. Aujourd’hui. »
Le chef d’équipe hocha lentement la tête.
« Oui. »
Manon leva les yeux.
« Depuis combien de temps avez-vous ça ? »
« Depuis hier soir. »
La réponse tomba avec une brutalité sèche.
Manon se redressa.
« Et vous ne m’avez rien dit. »
« Parce que nous ne savions pas encore si c’était une menace réelle ou une tentative de manipulation. »
« Vous aviez une photo de moi marquée comme cible. »
« Et nous avions aussi besoin de savoir qui l’avait placée dans mon casier. »
Manon croisa les bras.
« Vous auriez pu me prévenir. »
Le chef d’équipe soutint son regard.
« Et modifier votre comportement. »
Cette phrase la fit se raidir.
« Donc vous m’avez utilisée comme appât. »
Le silence confirma davantage que n’importe quelle réponse.
Le commandant intervint.
« Lieutenant de vaisseau Lefèvre, personne ici n’a pris cette décision à la légère. »
Manon tourna brusquement la tête vers lui.
« Pourtant, quelqu’un a estimé acceptable de me laisser entrer dans un bar avec un homme qui possédait apparemment un support classifié et qui savait que mon nom figurait sur une liste de pertes. »
L’un des officiers du service de sécurité ouvrit un dossier.
« Justement. La liste dont parlait Renaud n’est pas une liste officielle. »
Manon se tourna vers lui.
« Alors qu’est-ce que c’est ? »
L’officier fit glisser une copie imprimée sur la table.
Elle reconnut immédiatement l’en-tête de l’exercice interarmées.
Mais le document n’avait rien de réglementaire.
Une colonne portait la mention PERTE SIMULÉE.
Plusieurs noms y figuraient.
Le sien était le troisième.
À côté, une heure.
22 h 40.
Manon regarda sa montre.
22 h 11.
« Vingt-neuf minutes », murmura-t-elle.
Le commandant hocha la tête.
« C’est pour cette raison que personne ne quitte cette pièce seul. »
Manon relut la liste.
Les deux premiers noms lui étaient inconnus.
« Qui sont-ils ? »
Le chef d’équipe hésita.
Puis il répondit.
« Deux militaires retirés de l’exercice au cours des dernières quarante-huit heures. »
« Blessés ? »
« Officiellement, oui. »
Manon sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine.
« Officiellement ? »
Le chef d’équipe s’assit enfin.
« Le premier a fait une chute pendant un exercice nocturne. Le second a été victime d’un incident avec un véhicule de soutien. Aucun des deux événements n’a semblé suspect au départ. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, leurs noms apparaissent sur cette liste avant les incidents. »
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Manon regarda de nouveau l’heure écrite à côté de son nom.
22 h 40.
« Où suis-je censée être à 22 h 40 ? »
Le chef d’équipe consulta son téléphone.
« Selon le programme officiel, retour à la base. »
Manon fronça les sourcils.
« Selon le programme officiel ? »
Il fit glisser vers elle une deuxième feuille.
« Celui-ci a été trouvé sur le support de stockage saisi sur Renaud. »
La feuille ressemblait exactement au planning de l’exercice.
À une différence près.
À 22 h 35, une ligne avait été ajoutée.
TRANSFERT LEFÈVRE — VÉHICULE 12.
Manon sentit son instinct prendre le dessus.
« Il n’y a pas de transfert prévu. »
« Non. »
« Et je ne devais pas monter dans un véhicule 12. »
« Non plus. »
Elle releva lentement les yeux.
« Alors quelqu’un voulait me faire monter dedans. »
Personne ne la contredit.
Le chef d’équipe passa une main sur son visage.
« Voilà pourquoi Renaud a peut-être dit la vérité sur un point. »
Manon le regarda froidement.
« Qu’il essayait de me garder en vie ? »
« Peut-être. »
Elle eut un rire bref, sans amusement.
« En m’humiliant publiquement pendant trois jours ? »
« Il pouvait essayer de vous pousser à quitter l’exercice. »
« Ou il faisait partie du plan. »
« C’est également possible. »
Cette réponse ne la satisfit pas.
Manon prit la photographie et l’examina de plus près.
Ce n’était pas une photo officielle.
Elle avait été prise à distance.
À travers quelque chose.
Une vitre, peut-être.
Elle portait sa tenue civile.
« Cette photo ne vient pas de la base », dit-elle.
L’officier de sécurité se pencha.
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que je portais cette veste le jour de mon arrivée. Avant d’entrer dans le périmètre militaire. »
Le commandant se figea.
« Où exactement ? »
Manon réfléchit.
Puis son regard changea.
« Une station-service. À environ quinze kilomètres d’ici. »
Le chef d’équipe se redressa.
« Vous étiez seule ? »
« Oui. »
« Vous avez parlé à quelqu’un ? »
« Non. »
« Quelqu’un vous a suivie ? »
Manon secoua la tête.
Puis s’arrêta.
Un détail lui revint.
Une camionnette blanche.
Stationnée deux pompes plus loin.
Moteur allumé.
Elle ne se souvenait pas du conducteur.
Parce qu’elle n’y avait pas prêté attention.
« Peut-être », dit-elle.
Le commandant prit immédiatement son téléphone.
« On récupère les images de la station. »
L’un des officiers sortit de la pièce.
Manon, elle, resta concentrée sur le support de stockage.
« Qu’est-ce qu’il contient exactement ? »
Le second officier répondit.
« Une copie partielle des plans d’entraînement, des horaires de déplacement, des fréquences radio et des affectations de véhicules. »
« Et Renaud l’avait sur lui. »
« Oui. »
« Pourquoi le transporter dans un bar ? »
Personne n’avait de réponse immédiate.
Manon posa lentement la photo.
« Parce qu’il ne comptait peut-être pas le garder. »
Le chef d’équipe plissa les yeux.
« Vous pensez à un échange. »
« Je pense qu’un homme qui veut cacher un support classifié ne l’emporte pas dans un lieu public où il boit devant trente militaires. Sauf s’il doit le remettre à quelqu’un. »
Le commandant regarda l’heure.
22 h 24.
« Faites verrouiller les sorties de la zone. »
Au même instant, le téléphone du chef d’équipe vibra.
Il consulta l’écran.
Son expression changea immédiatement.
« Quoi ? » demanda Manon.
Il lui tendit le téléphone.
Un message venait d’être reçu depuis un numéro inconnu.
Une seule phrase.
VOUS AVEZ ARRÊTÉ LE MAUVAIS HOMME.
Puis une seconde notification apparut.
Une image.
Manon la regarda.
C’était une photographie prise quelques secondes plus tôt.
À travers la petite vitre de la porte de la pièce.
On les voyait tous les quatre autour de la table.
Quelqu’un se trouvait encore dans le bâtiment.
Et les observait.
Manon posa immédiatement la main sur son équipement.
À l’extérieur, toutes les lumières du bar s’éteignirent.
**À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.**







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