L’homme en blouse chirurgicale ne bougea pas.
Son badge rouge reposait entre deux doigts, comme s’il savait exactement ce qu’il représentait.
Je le reconnus.
Docteur Adrien Morel.
Anesthésiste-réanimateur.
Son nom apparaissait sur quatre des six dossiers de décès maternels que Marc venait de me montrer.
Je ne fis aucun geste brusque.
« Vous savez qui je suis. »
Il acquiesça.
« Oui. »
« Et vous savez ce qu’il y a au niveau moins trois. »
Cette fois, son regard glissa vers la caméra de surveillance située au-dessus de l’ascenseur.
« Pas ici. »
Il passa son badge.
La porte s’ouvrit.
Je restai immobile.
« Pourquoi devrais-je vous suivre ? »
Il me regarda enfin droit dans les yeux.
« Parce que votre fille n’est pas la première femme que Delorme a programmée pour une césarienne sous une fausse identité. »
Le silence entre nous dura moins d’une seconde.
Mais il suffit.
J’entrai.
Morel appuya sur le bouton du sous-sol.
Les portes se refermèrent.
« Téléphone », dit-il.
Je ne bougeai pas.
« Pardon ? »
« Si votre téléphone émet un signal au niveau moins trois, ils sauront immédiatement que quelqu’un est descendu. »
Je sortis mon appareil sécurisé.
Il secoua la tête.
« Éteignez-le complètement. »
Je fis semblant d’obéir.
En réalité, avant que l’écran ne devienne noir, j’activai une transmission silencieuse différée vers Marc.
Position perdue.
Dernier niveau connu : moins trois.
Puis je glissai le téléphone dans ma poche.
L’ascenseur descendit.
« Vous travaillez pour Julien ? »
Morel serra la mâchoire.
« J’ai travaillé pour lui. »
« Ce n’est pas une réponse. »
« Alors voici la réponse complète. J’ai participé à des interventions dont je n’ai compris la véritable nature qu’après plusieurs mois. Quand j’ai voulu partir, Delorme m’a montré ce qu’il possédait sur moi. »
« Quoi ? »
Il détourna les yeux.
« Des dossiers falsifiés. Des signatures copiées. Des produits commandés à mon nom. De quoi me faire passer pour l’homme responsable de chaque décès. »
« Et vous êtes resté. »
Sa honte fut immédiate.
« Oui. »
Je ne lui offris aucun réconfort.
La peur pouvait expliquer la lâcheté.
Elle ne l’effaçait pas.
La cabine ralentit.
Morel se pencha vers moi.
« À partir de maintenant, ne prononcez plus le nom de votre fille. »
Les portes s’ouvrirent.
Le sous-sol ne ressemblait pas à des archives.
Le sol était couvert d’un revêtement hospitalier neuf.
Des portes grises parfaitement alignées bordaient un couloir éclairé par des lampes blanches.
Aucun panneau.
Aucune indication.
Mais je remarquai immédiatement trois choses.
Des caméras dans chaque angle.
Des lecteurs biométriques sur les portes.
Et deux hommes en tenue civile dont la posture trahissait une formation militaire.
Pas des agents de sécurité ordinaires.
L’un d’eux nous observa.
Morel leva son badge.
« Préparation anesthésique. »
L’homme consulta une tablette.
« Le sujet n’est pas encore descendu. »
Sujet.
Pas patiente.
Sujet.
Morel répondit calmement :
« Delorme veut que tout soit prêt avant transfert. »
L’homme nous laissa passer.
Nous continuâmes.
Je mémorisais tout.
Distance.
Portes.
Angles morts.
Sorties possibles.
À trente-deux ans de service, on n’entre jamais dans un espace sécurisé sans construire mentalement le chemin du retour.
Morel s’arrêta devant une porte marquée uniquement par le code B-17.
« Regardez vite. »
Il passa son badge.
La porte s’ouvrit.
Une salle de stockage apparut.
Des armoires réfrigérées.
Des boîtes d’échantillons biologiques.
Des dossiers numériques.
Et, au centre, un écran affichant une série de profils.
Je m’approchai.
Chaque profil contenait un nom, une date de naissance, des données génétiques, des antécédents familiaux.
Certaines fiches étaient rouges.
D’autres vertes.
Morel pointa celle qui occupait le centre.
Je reconnus immédiatement le nom de Chloé.
Mais ce fut la colonne suivante qui me glaça.
Compatibilité maternelle : 98,7 %.
Je relevai les yeux.
« Compatibilité avec quoi ? »
Morel inspira difficilement.
« Je n’ai jamais eu accès au protocole complet. Mais ils recherchent certaines lignées biologiques depuis des années. »
« Pourquoi ? »
« Régénération cellulaire. Tolérance immunitaire. Résistance à certains agents chimiques. »
Mon sang se glaça.
L’exposition dont j’avais parlé à Chloé.
Les prélèvements effectués après notre mission.
Saint-Rémy.
Tout convergeait.
Je regardai l’écran plus attentivement.
À côté du nom de Chloé figurait une autre mention.
Descendance viable confirmée.
Puis :
Transfert néonatal autorisé.
« Ils veulent le bébé vivant », murmurai-je.
Morel acquiesça.
« Oui. »
« Et la mère ? »
Il ne répondit pas.
Il n’en avait pas besoin.
Je serrai les dents.
« Les six femmes mortes… »
Morel baissa les yeux.
« Elles avaient toutes des profils biologiques intéressants. Mais leurs enfants n’étaient pas retenus après analyse. »
Je me retournai vers lui.
« Retenus ? »
« Certains nouveau-nés ont été transférés. »
« Où ? »
« Je ne sais pas. »
Je m’approchai d’un pas.
« Réfléchissez mieux. »
Il pâlit.
« Je vous jure que je ne sais pas. Delorme ne gérait pas la destination finale. Il recevait des instructions. Toujours de l’extérieur. »
« De Varenne ? »
« Parfois. Mais pas toujours. »
Une alarme silencieuse clignota soudain sur le mur.
Morel blêmit.
« Quelqu’un vient d’ouvrir l’accès principal. »
« Julien ? »
« Probablement. »
Nous quittâmes la salle.
Au bout du couloir, des voix approchaient.
Morel me poussa derrière une porte technique.
Nous restâmes dans l’ombre.
Julien apparut.
Il était accompagné de deux hommes.
L’un d’eux portait une mallette médicale.
L’autre tenait une tablette.
Julien semblait furieux.
« Elle est encore à l’étage ? »
« Oui », répondit l’homme à la tablette.
« Pourquoi ? »
« La docteure Chabert retarde le transfert. »
Julien s’arrêta net.
« Chabert ? »
Mon cœur ralentit.
Il savait.
« Elle a utilisé son véritable identifiant professionnel il y a neuf minutes », poursuivit l’homme.
Le visage de Julien se transforma.
Le sourire public disparut.
« Verrouillez le service. »
Il prit son téléphone.
« Personne ne sort. »
L’homme à la mallette demanda :
« Et la générale ? »
Julien eut un sourire froid.
« Elle croit encore qu’elle est venue accompagner sa fille à une échographie. »
Je ressentis presque de la pitié pour lui.
Presque.
Il ignorait où je me trouvais.
Il ignorait ce que j’avais vu.
Et surtout, il ignorait que Marc connaissait déjà l’existence du niveau moins trois.
Julien continua :
« Avancez l’intervention. Dix minutes. Je veux l’enfant extrait avant l’arrivée de qui que ce soit de l’extérieur. »
Morel se raidit à côté de moi.
Dix minutes.
Je calculai immédiatement.
Remonter par l’ascenseur était impossible.
Passer devant les deux agents provoquerait l’alerte.
« Il existe une autre sortie ? » murmurai-je.
Morel hocha la tête.
« Un escalier de maintenance. Mais il débouche près du bloc opératoire. »
« Parfait. »
Il me fixa comme si j’étais folle.
« Ils seront tous là-bas. »
« Justement. »
Nous attendîmes que Julien disparaisse.
Puis Morel m’emmena jusqu’à une porte métallique au fond d’un couloir secondaire.
Il passa son badge.
Refus.
Il recommença.
Refus.
« Ils viennent de désactiver mes accès. »
Des pas retentirent derrière nous.
Je regardai autour de moi.
Une armoire incendie.
Une caméra.
Une bouche d’aération.
Aucune issue rapide.
Les pas se rapprochaient.
Morel murmura :
« C’est fini. »
« Non. »
Je pris le badge rouge dans sa main.
« Maintenant, vous allez décider de quel côté vous voulez que votre nom apparaisse quand tout ceci sera terminé. »
Il me regarda, tremblant.
Puis il sortit de sa poche une petite clé métallique.
« Accès manuel d’urgence. »
Il l’inséra derrière le lecteur.
La serrure céda.
Nous nous engouffrâmes dans l’escalier.
Au même instant, une voix résonna dans le couloir.
« Arrêtez-vous ! »
Nous montâmes.
Trois étages.
Puis quatre.
À chaque palier, mon souffle restait contrôlé.
À l’étage du bloc opératoire, Morel ouvrit la porte.
Un chariot passa devant nous.
Une infirmière poussa un lit vide.
Puis un cri retentit plus loin.
La voix de Chloé.
« Lâchez-moi ! »
Je me tournai.
Deux hommes transportaient ma fille sur un brancard.
Elle se débattait.
Marc n’était nulle part.
Évelyne non plus.
Julien marchait à côté d’elle.
Lorsqu’il me vit, il s’arrêta.
Son visage perdit toute couleur.
« Vous… »
Je fis un pas vers lui.
« Vous auriez dû vérifier qui avait formé votre ennemi avant de menacer ma fille. »
Julien se retourna brusquement.
« Fermez toutes les portes ! »
Des alarmes retentirent.
Les accès du bloc se verrouillèrent un à un.
Et au bout du couloir, derrière une vitre sécurisée, je vis Marc au sol, maintenu par deux hommes.
Chloé cria mon nom.
Julien posa une main sur son brancard.
« Dans huit minutes, Générale, votre fille sera sous anesthésie. »
Puis il sourit.
« La vraie question est de savoir laquelle de vous deux sortira vivante d’ici. »
À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.







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