Le silence de Varenne dura trop longtemps.
Thomas fut le premier à le briser.
« Papa… »
Sa voix n’était plus celle d’un homme en colère.
C’était celle d’un fils qui venait de comprendre que toute son enfance reposait peut-être sur un mensonge.
« Tu savais que cet enfant était vivant ? »
Varenne regarda l’écran, puis moi.
« Je savais qu’un sujet avait été conservé. »
Thomas recula d’un pas.
« Un sujet ? »
Il eut un rire bref, sans joie.
« C’est comme ça que tu appelles un enfant de quatre ans ? »
Marc fit signe à deux agents.
« Niveau moins deux. Maintenant. »
Nous quittâmes la salle.
Varenne resta sous surveillance pendant que Thomas nous suivait malgré les protestations de Marc.
« Je viens. »
« Vous avez reçu une substance inconnue », répondit Marc.
« Alors trouvez-moi un médecin en chemin. Je viens. »
Personne n’insista.
L’accès au niveau inférieur nécessitait deux authentifications.
L’analyste força la première.
Thomas posa la paume sur le lecteur pour la seconde.
La porte s’ouvrit.
Je compris aussitôt pourquoi cette unité n’apparaissait sur aucun plan public.
Ce n’était pas un laboratoire.
C’était un service pédiatrique complet.
Petits lits.
Jouets.
Dessins accrochés aux murs.
Livres pour enfants.
Tout avait été conçu pour ressembler à un lieu rassurant.
Mais aucune fenêtre ne donnait sur l’extérieur.
Nous avançâmes lentement.
Une première chambre était vide.
La deuxième également.
Puis j’aperçus un petit garçon derrière une vitre.
Il était assis par terre devant un puzzle.
Quatre ans environ.
Cheveux bruns.
Pyjama bleu.
Un bracelet médical entourait son poignet.
Sur la porte figurait uniquement un code.
L’analyste consulta la tablette.
« Correspondance confirmée. »
Il me montra la fiche.
Nom à la naissance : Lucas Perrin.
Déclaré décédé vingt minutes après l’accouchement.
Père : le fils du capitaine Laurent Perrin.
Je restai immobile.
Quatre années.
Une famille avait enterré un cercueil en croyant que son enfant était mort.
Et pendant quatre années, Lucas avait grandi sous terre, entouré de personnes qui ne l’appelaient même pas par son nom.
Marc demanda :
« Peut-on ouvrir ? »
Une médecin apparut au bout du couloir.
Elle leva les mains.
« Je ne suis pas armée. »
Les agents la firent approcher.
Elle devait avoir une cinquantaine d’années.
« Docteure Sophie Lemaire. Pédiatre. »
« Vous travaillez ici depuis combien de temps ? » demanda Marc.
« Trois ans. »
Je désignai Lucas.
« Vous saviez qu’il avait été volé à sa famille ? »
Son visage se décomposa.
« On m’avait dit que ses parents étaient morts. »
« Son certificat de décès a été falsifié. »
Elle ferma les yeux.
« Mon Dieu. »
« Combien d’enfants sont passés par cette unité ? »
Elle hésita.
« Neuf depuis mon arrivée. »
Thomas se raidit.
« Où sont-ils maintenant ? »
« Je ne sais pas. Certains étaient transférés vers d’autres centres. On nous disait que c’était pour des traitements spécialisés. »
Marc prit immédiatement ses coordonnées professionnelles et ordonna la saisie de tous les dossiers.
Je regardai Lucas à travers la vitre.
Il venait de lever les yeux.
Nos regards se croisèrent.
Il sourit timidement.
Ce simple sourire me donna plus envie de détruire ce système que tous les dossiers que j’avais lus jusque-là.
La docteure Lemaire ouvrit la porte.
Je m’accroupis à distance raisonnable.
« Bonjour, Lucas. »
Il fronça les sourcils.
« On ne m’appelle pas comme ça. »
Je sentis Marc se figer derrière moi.
« Comment est-ce qu’on t’appelle ? »
« Numéro sept. »
Thomas détourna brusquement la tête.
Je restai calme.
« Moi, je préfère Lucas. Ça te va ? »
L’enfant réfléchit.
Puis hocha la tête.
« Oui. »
Je souris.
« Alors Lucas, on va bientôt t’emmener dans un endroit où il y a des fenêtres. »
Il me regarda comme si j’avais dit quelque chose d’extraordinaire.
« De vraies fenêtres ? »
Je dus serrer les dents avant de répondre.
« De vraies fenêtres. »
Marc reçut alors un appel.
Il s’éloigna de quelques pas.
Son expression changea.
« Chloé est en travail. »
Je me relevai immédiatement.
« Maintenant ? »
« Oui. L’équipe indépendante estime qu’elle peut accoucher sans passer par la césarienne prévue par Delorme. Elle est stable. Le bébé aussi. »
Un soulagement brutal me traversa.
Puis Marc ajouta :
« Mais il y a autre chose. Julien a été localisé. »
« Où ? »
« À moins de trois kilomètres d’ici. »
Thomas leva les yeux.
« Il revient ? »
« Non », répondit Marc. « Il essaie de fuir. »
Je regardai Lucas.
Puis la salle.
Puis les fichiers qui continuaient d’être copiés.
« Laissez-le partir jusqu’à ce qu’il pense être en sécurité. »
Marc comprit.
« Vous voulez savoir qui l’attend. »
« Exactement. »
Vingt minutes plus tard, l’équipe de surveillance nous transmit les images.
Julien avait rejoint un ancien aérodrome militaire.
Un petit avion l’attendait.
Mais il n’était pas seul.
Un homme descendit d’un véhicule gris.
L’image était mauvaise.
Puis il se tourna vers la caméra distante.
Je reconnus son visage.
Je l’avais vu des années auparavant dans plusieurs réunions classifiées liées à Saint-Rémy.
Le professeur Henri Valois.
Le scientifique qui avait dirigé les premiers examens de notre unité après l’exposition.
L’homme que nous croyions mort depuis onze ans.
Marc resta silencieux.
Thomas murmura :
« Qui est-ce ? »
Je répondis :
« Celui qui a commencé tout ça. »
Comme si cette phrase l’avait convoqué, mon téléphone sonna.
Numéro masqué.
Marc activa l’enregistrement.
Je répondis.
« Claire. »
La voix était vieillie.
Mais je la reconnus immédiatement.
Valois.
« Vous avez toujours été la plus difficile à contrôler. »
« Et vous avez toujours sous-estimé les personnes que vous transformiez en statistiques. »
Il eut un léger rire.
« Vous pensez avoir gagné parce que vous avez trouvé quelques enfants et arrêté Varenne ? »
Je regardai Thomas.
« Quelques enfants ? »
« Ce programme dépasse Saint-Rémy. Il dépasse Delorme. Il dépasse même Antoine. »
« Alors pourquoi m’appeler ? »
Un silence.
Puis :
« Parce que vous avez quelque chose qui m’appartient. »
Mon regard se posa sur Lucas.
« Aucun enfant ne vous appartient. »
Sa voix devint froide.
« Je ne parle pas de l’enfant. »
Je cessai de respirer.
« Je parle des données originales de votre unité. Celles que votre équipe vient de copier. Si elles sortent de ce bâtiment, vous ne saurez jamais où les autres enfants ont été envoyés. »
Marc écrivit rapidement sur une feuille :
IL BLUFFE. CONTINUEZ.
Je regardai les agents.
Puis les portes du service.
« Donnez-moi leurs noms. »
Valois répondit doucement :
« Venez à l’aérodrome avec les données. Seule. »
La ligne se coupa.
Marc secoua la tête.
« Absolument pas. »
« Je n’ai pas dit que j’allais lui obéir. »
À cet instant, mon téléphone vibra de nouveau.
Un message de Chloé.
Seulement quatre mots.
**Maman, il arrive bientôt.**
Je fermai les yeux.
Ma fille était sur le point de donner naissance à l’enfant qu’ils avaient essayé de voler.
Lucas attendait de découvrir le monde extérieur.
Et quelque part, plusieurs familles ignoraient encore que leurs enfants pouvaient être vivants.
Je regardai Marc.
« On termine cette guerre cette nuit. »
À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour continuer.







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