« Il croit que c’est sa nièce. »
Pendant plusieurs secondes, personne ne bougea.
Même les moniteurs près de mon lit semblèrent soudain faire trop de bruit.
Je tournai lentement la tête vers l’homme au costume noir. Son visage n’avait pas changé, mais quelque chose dans son regard venait de se refermer brutalement. Sa main, jusque-là posée le long de son corps, se crispa légèrement.
« Qu’est-ce qu’il vient de dire ? » demandai-je.
Julien déglutit. Son regard passait de moi à Moretti, puis au bébé dans les bras de l’infirmière restée près de la porte.
« Émilie… écoute-moi. Je peux expliquer. »
« Alors explique. »
Il fit un pas vers moi.
L’un des gardes du corps se plaça immédiatement entre nous.
Julien s’arrêta net.
« Je ne suis pas venu pour créer des problèmes. »
Moretti parla enfin.
« Alors vous avez choisi un mauvais endroit pour entrer en courant. »
Le ton était bas. Calme. Presque poli.
C’était précisément ce qui le rendait effrayant.
Julien pâlit davantage.
Je regardai Moretti.
« Vous avez une sœur ? »
Il resta silencieux.
Ce fut Julien qui répondit.
« Il en avait une. »
Le regard de Moretti se fixa sur lui avec une telle intensité que Julien recula presque malgré lui.
« Tu devrais mesurer chaque mot que tu prononces maintenant », murmura Moretti.
Mon estomac se contracta malgré la douleur de l’opération.
« Quel rapport avec ma fille ? »
Julien ferma les yeux une seconde.
« Aucun. Normalement aucun. »
« Normalement ? »
Ma voix se brisa.
Je sentis la colère remplacer peu à peu la peur. Pendant des mois, Julien avait disparu. Pas un appel. Pas une visite. Pas même un message pour demander si la grossesse se passait bien. Et maintenant il se tenait devant moi en prétendant détenir une vérité qui concernait mon enfant.
« Tu m’as abandonnée », dis-je. « Tu m’as bloquée. Tu m’as laissé traverser toute cette grossesse seule. Et maintenant tu viens ici en parlant de ma fille comme si tu savais quelque chose que j’ignore ? »
« Je suis parti parce qu’on m’a dit de partir. »
La phrase tomba lourdement.
Je fronçai les sourcils.
« Qui ? »
Julien regarda Moretti.
Cette fois, l’expression de l’homme changea réellement.
Pas beaucoup.
Mais assez pour que je le voie.
De la surprise.
« Ne le regardez pas », dis-je. « Regardez-moi. Qui vous a dit de partir ? »
Julien passa une main tremblante dans ses cheveux.
« Ta mère. »
Je cessai de respirer.
« Ma mère est morte il y a trois ans. »
« Je sais. »
« Alors ne prononce pas son nom pour inventer une excuse. »
« Elle m’a parlé avant sa mort. »
Je le fixai, incapable de comprendre.
« Tu ne l’as rencontrée qu’une fois. »
« Non. »
Ce simple mot me donna l’impression que le sol se dérobait sous moi.
Julien baissa la tête.
« Je l’ai vue plusieurs fois sans te le dire. Elle m’avait demandé de garder ça secret. »
Moretti fit soudain un pas vers lui.
« Quand ? »
Julien leva les yeux.
« Les six mois avant sa mort. »
La pièce devint glaciale.
Moretti saisit lentement la vieille photographie posée sur le lit.
« Et qu’est-ce qu’elle vous a dit ? »
Julien hésita.
« Que si Émilie tombait enceinte un jour… certains hommes risqueraient de revenir. »
Mon cœur se mit à battre plus vite.
« Quels hommes ? »
Il ne répondit pas immédiatement.
J’eus envie de lui hurler dessus.
« Julien ! »
« Elle ne m’a jamais donné tous les détails. Elle disait seulement qu’Émilie devait rester loin de Marseille si elle avait un enfant. »
Je me tournai vers Moretti.
Son visage était devenu parfaitement immobile.
Trop immobile.
« Vous savez de quoi il parle. »
« J’ai une idée. »
« Ce n’est pas une réponse. »
Ses yeux rencontrèrent les miens.
« Votre mère ne vous a jamais parlé de Naples ? »
Je secouai la tête.
« Elle est née à Toulon. »
« Non. »
Ce fut la deuxième fois en moins de cinq minutes qu’un homme détruisait une chose que j’avais toujours tenue pour vraie.
Moretti posa la photo entre nous.
« Votre mère est arrivée en France à dix-neuf ans. Elle utilisait déjà le nom Lefèvre. Mais ce n’était pas son nom de naissance. »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Quel était son nom ? »
Avant qu’il puisse répondre, un bruit aigu retentit dans le couloir.
Une voix appela un médecin.
Puis des pas précipités traversèrent l’étage.
L’un des gardes du corps reçut un appel, écouta quelques secondes et s’approcha immédiatement de Moretti.
Il lui murmura quelque chose à l’oreille.
Je vis son expression changer.
Pour la première fois depuis son arrivée, il semblait véritablement inquiet.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demandai-je.
Il ne répondit pas tout de suite.
Puis il regarda ma fille.
« Quelqu’un vient de tenter d’accéder au dossier de naissance de votre bébé depuis un terminal extérieur à l’hôpital. »
Julien devint livide.
« Ils savent déjà. »
Moretti se tourna brusquement vers lui.
« Qui ? »
Julien resta figé.
Ses lèvres tremblaient.
« Je ne voulais pas qu’ils la trouvent. C’est pour ça que je suis parti. »
Je sentis quelque chose se briser en moi.
« Qui cherche ma fille ? »
Julien regarda le bracelet portant le nom Moretti.
Puis il murmura :
« Les mêmes personnes qui ont tué la sœur de cet homme. »
Le silence qui suivit fut terrible.
Moretti s’approcha lentement de Julien.
« Ma sœur est morte dans un accident. »
Julien secoua la tête.
« Non. »
Une tension presque physique emplit la chambre.
« Tu mens », dit Moretti.
Julien sortit précipitamment son téléphone de sa poche.
« J’aurais préféré. »
Ses doigts tremblèrent lorsqu’il ouvrit une photographie et tendit l’écran vers nous.
On y voyait un document jauni, photographié à la hâte. En haut figurait une date vieille de vingt-sept ans.
En dessous, deux noms.
Le premier était celui de ma mère.
Le second, celui d’une femme dont je n’avais jamais entendu parler.
Isabella Moretti.
Et juste sous leurs noms, une phrase tapée à la machine :
**Enfants biologiques du même père.**
Je relevai lentement les yeux vers l’homme debout à côté de mon lit.
Sa sœur.
Ma mère.
Le même père.
Moretti fixa le document sans cligner des yeux.
Puis son regard se posa sur ma fille.
Quand il parla, sa voix n’était plus parfaitement calme.
« Votre mère était ma sœur. »
Julien secoua immédiatement la tête.
« Non. C’est justement là que vous vous trompez. »
Il agrandit la partie inférieure du document.
Une troisième ligne apparaissait.
Un nom avait été barré à l’encre noire, mais pas assez soigneusement.
Moretti lut le prénom.
Et son visage perdit toute couleur.
Je ne connaissais pas cet homme.
Mais lui, manifestement, connaissait très bien ce nom.
« Impossible », souffla-t-il.
Julien me regarda.
« Émilie… ta mère n’était pas sa sœur. »
Sa voix trembla.
« Elle était la fille de son père. »







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