À neuf heures précises, personne ne parla pendant plusieurs secondes. Je regardais encore la photographie de Claire, incapable de détacher mes yeux de son visage. Trois ans de deuil venaient de s’effondrer en quelques secondes. Je me souvenais de son cercueil fermé, de la pluie ce jour-là, de la poignée de terre que j’avais laissée tomber sur le bois et de cette sensation de vide qui ne m’avait jamais quittée. Et maintenant elle était vivante. Elle avait vécu tout ce temps quelque part, en sachant que je la croyais morte.
« Je veux lui parler », dis-je.
Alessandro secoua la tête.
« C’est exactement ce qu’ils veulent. »
« Ils ont Julien. »
« Peut-être. »
Je me retournai brusquement.
« Vous avez vu la photographie. »
« Une photographie prouve qu’il est vivant. Pas qu’il est libre, ni qu’il n’a pas été forcé d’envoyer ce message. »
Vittorio prit la tablette.
« Claire n’aurait jamais envoyé une photographie pareille si elle voulait rester cachée. »
« Pourquoi ? »
Il fixa l’image.
« Parce qu’elle veut que nous sachions qu’elle a cessé de fuir. »
Je regardai l’heure.
21 h 07.
« Je vais à Cassis. »
« Non », répondit Alessandro.
« Vous pouvez continuer à me dire non, mais je partirai quand même. »
Il s’approcha.
« Vous venez d’être opérée. Vous êtes épuisée, vous avez perdu du sang et vous tenez un nouveau-né. Ce n’est pas une question de courage. »
« Et c’est ma mère. »
Cette fois, il ne répondit pas.
Je vis son regard se poser sur Lucie.
Puis quelque chose changea dans ses yeux.
« Alors je viens avec vous. »
Vittorio se redressa.
« Alessandro, tu ne comprends pas ce que tu fais. »
« Si. »
« Si elle retrouve Claire, tout ce que nous avons essayé de cacher pendant vingt-huit ans risque de sortir. »
Alessandro se tourna vers lui.
« Peut-être qu’il est temps. »
Nous quittâmes la maison quelques minutes plus tard. Lucie était installée dans un siège sécurisé à côté de moi. Alessandro conduisait lui-même. Deux voitures suivaient à distance.
La route vers Cassis était presque vide. Les lumières de Marseille disparaissaient progressivement derrière nous, remplacées par les silhouettes sombres des collines.
Je regardais Lucie dormir.
« Vous saviez qu’Isabella avait eu un enfant ? »
« Non. »
« Vous l’aimiez ? »
Ses mains se resserrèrent sur le volant.
« C’était ma petite sœur. »
Il marqua une pause.
« Quand elle est morte, j’avais vingt-deux ans. J’ai passé des années à chercher celui qui était responsable. »
« Et vous n’avez jamais pensé qu’elle avait pu survivre ? »
« J’ai retrouvé sa tombe. »
Je tournai la tête vers lui.
« Une tombe vide peut être fabriquée. »
Il me regarda brièvement.
« Vous commencez à parler comme ma famille. »
« Peut-être que votre famille m’a appris à ne plus croire les tombes. »
Un léger sourire passa sur ses lèvres.
C’était la première fois que je le voyais sourire.
Puis son téléphone sonna.
Marco.
Alessandro décrocha.
« Parle. »
Son expression changea presque immédiatement.
« Quoi ? »
Il écouta.
« Ne faites rien. Suivez-les. »
Il raccrocha.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« La maison de mon père vient d’être évacuée. »
« Par qui ? »
« Des hommes qui ne travaillent pas pour lui. »
Une sensation glaciale me traversa.
« Ils savent que nous sommes partis. »
« Oui. »
« Et Vittorio ? »
Alessandro regarda la route.
« Il est resté. »
Je me redressai malgré la douleur.
« Vous l’avez laissé seul ? »
« Il savait que quelqu’un viendrait. »
« Vous pensez qu’il savait ? »
Alessandro ne répondit pas.
Quelques minutes plus tard, le téléphone sonna de nouveau.
Cette fois, c’était un numéro inconnu.
Alessandro activa le haut-parleur.
Une voix masculine déformée résonna dans l’habitacle.
« Vous avez pris la fille. »
Alessandro resta silencieux.
« Rendez-la et personne d’autre ne mourra. »
Je sentis mon sang se glacer.
« Qui êtes-vous ? » demandai-je.
La voix eut un léger rire.
« Tu devrais poser cette question à ta mère. »
Puis l’appel s’interrompit.
Alessandro accéléra.
Nous arrivâmes près de la chapelle à 21 h 43.
Le bâtiment était abandonné depuis des années. La porte en bois était entrouverte. Une lumière faible brillait à l’intérieur.
Alessandro sortit le premier.
Je descendis avec précaution, Lucie dans mes bras.
« Restez derrière moi. »
« Non. »
Il me regarda.
« Cette fois, je dois être devant. »
Nous entrâmes.
La chapelle sentait la pierre humide et la poussière. Les bancs étaient recouverts de draps blancs. Une vieille croix était suspendue au-dessus de l’autel.
Puis une voix s’éleva dans l’obscurité.
« Émilie. »
Je cessai de respirer.
« Maman ? »
Une silhouette apparut au fond de la chapelle.
Elle retira lentement son foulard.
Claire.
Ma mère.
Elle avait vieilli. Ses cheveux étaient presque entièrement gris. Son visage portait des années de fatigue. Mais ses yeux étaient exactement les mêmes.
Je fis un pas vers elle.
« Maman… »
Elle porta une main à sa bouche.
Des larmes coulèrent sur ses joues.
« Mon Dieu… tu es devenue une femme. »
Je voulus courir vers elle, mais la douleur de ma cicatrice me força à ralentir.
Claire s’approcha.
Puis elle regarda Lucie.
Son expression changea.
« C’est elle. »
Je serrai mon bébé contre moi.
« Qui ? »
Elle regarda Alessandro.
« Isabella avait raison. »
Alessandro s’avança.
« Vous êtes Claire Lefèvre. »
« Je suis Claire. Mais Lefèvre n’était jamais mon vrai nom. »
Il fixa son visage.
« Vous avez sauvé ma sœur. »
« J’ai essayé. »
« Vous m’avez laissé croire qu’elle était morte. »
Claire baissa les yeux.
« Parce que ton père me surveillait. »
Alessandro serra les poings.
« Et vous m’avez laissé passer vingt-huit ans à chercher un assassin qui n’existait peut-être même pas. »
Claire leva les yeux vers lui.
« L’assassin existait. Mais ce n’était pas celui que tu croyais. »
Un bruit de moteur retentit dehors.
Claire pâlit.
« Ils sont là. »
Alessandro se retourna vers la porte.
« Combien ? »
« Assez. »
Je regardai ma mère.
« Pourquoi m’avoir abandonnée ? »
Elle s’approcha de moi.
« Je ne t’ai jamais abandonnée. Je t’ai cachée. »
« Pendant trois ans après ta mort ? »
Elle ferma les yeux.
« Parce que je devais te laisser croire que j’étais morte. Si tu savais que j’étais vivante, tu aurais essayé de me retrouver. Et ceux qui nous surveillaient auraient su que tu connaissais la vérité. »
« Alors pourquoi revenir maintenant ? »
Claire regarda Lucie.
« Parce que ta fille est née. »
Des phares apparurent à travers les vitraux cassés.
Alessandro sortit son arme, mais Claire lui attrapa le bras.
« Pas ici. »
Il la fixa.
« Pourquoi ? »
Elle désigna Lucie.
« Parce qu’ils ne veulent pas seulement son ADN. Ils veulent savoir si elle possède la même marque que sa grand-mère. »
Je fronçai les sourcils.
« Quelle marque ? »
Claire regarda ma fille.
Puis elle prit doucement la petite main de Lucie et retourna son poignet.
Sous le bracelet de naissance, une petite tache sombre apparaissait sur la peau.
Je l’avais prise pour une simple marque de naissance.
Claire se mit à pleurer.
« Je pensais qu’elle ne l’aurait jamais. »
Alessandro s’approcha.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Claire murmura :
« Le signe des Bellandi. »
Un bruit de verre brisé éclata derrière nous.
Les portes de la chapelle furent violemment ouvertes.
Des silhouettes apparurent dans l’entrée.
Claire se plaça devant moi.
« Émilie, écoute-moi bien. Si quelque chose m’arrive, ne retourne surtout pas chez Vittorio. »
« Pourquoi ? »
Elle me regarda avec une peur que je n’avais encore jamais vue dans ses yeux.
« Parce que l’homme qui dirige tout ça n’est ni un Bellandi ni un Moretti. »
Elle sortit alors une petite photographie de sa poche et me la tendit.
Je reconnus immédiatement l’homme qui y figurait.
C’était Julien.
Mais il était beaucoup plus jeune.
Et à côté de lui se tenait un homme dont le visage me fit perdre toute couleur.
Mon père.
Celui que ma mère m’avait toujours affirmé être mort avant ma naissance.
Il était vivant.
Et sur la photographie, il souriait à Julien comme à son propre fils.







No comments yet