Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
La main d’Éthan restait refermée autour du poignet de Claire avec une force surprenante pour un homme qui venait de passer neuf mois dans le coma. Ses yeux, encore troubles, étaient pourtant fixés sur Julien avec une lucidité qui ne laissait aucune place au doute. Julien demeurait dans l’encadrement de la porte, le visage fermé. Le docteur Valois fut le premier à réagir.
« Éthan, ne forcez pas. Vous venez à peine de reprendre conscience. »
Éthan ne semblait même pas l’entendre.
« La photo… » répéta-t-il difficilement.
Claire posa sa main libre sur la sienne.
« Elle est avec moi. »
Ses doigts se détendirent légèrement.
Julien entra enfin dans la chambre.
« Quelle photo ? »
Claire sentit immédiatement le regard de Viviane se poser sur elle. La vieille femme ne connaissait pas encore l’existence du cliché trouvé dans la bibliothèque.
« Ce n’est pas le moment », déclara sèchement Viviane.
« Mon cousin se réveille après neuf mois et parle d’une photographie que sa femme cache dans sa poche. Je pense au contraire que c’est exactement le moment. »
Éthan tenta de se redresser.
Le moniteur accéléra aussitôt.
« Julien… dehors. »
Cette fois, tout le monde entendit clairement les mots.
Le visage de Julien se décomposa pendant une fraction de seconde.
« Éthan… »
« Dehors. »
Le docteur Valois intervint immédiatement.
« Tout le monde sort, sauf l’équipe médicale. Maintenant. »
Claire voulut rester, mais l’infirmière la conduisit doucement vers le couloir. Lorsque la porte se referma, Julien se tourna vers elle.
« Montrez-moi cette photographie. »
« Non. »
« Claire, vous ne savez pas dans quoi vous mettez les pieds. »
Elle eut un rire bref, sans joie.
« C’est intéressant. Depuis mon arrivée, tout le monde me répète exactement cette phrase. »
Julien fit un pas vers elle.
Viviane s’interposa.
« Tu as entendu ton cousin. »
Il regarda sa grand-mère.
« Vous êtes donc de son côté, maintenant ? »
« Je suis du côté de celui qui vient de se réveiller après neuf mois pendant lesquels certains se sont montrés remarquablement pressés de récupérer ses affaires. »
Le coup porta.
Julien pâlit.
Puis son expression redevint parfaitement calme.
« Faites attention, grand-mère. Les accusations sans preuve coûtent parfois très cher. »
Il s’éloigna.
Claire le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au bout du couloir.
Viviane murmura :
« Maintenant, montrez-moi cette photo. »
Elles retournèrent dans la bibliothèque. Claire sortit le cliché et le posa sur la table.
Viviane resta longtemps silencieuse.
« Vous reconnaissez l’endroit ? »
« Oui. J’y travaillais. Mais je ne me souviens pas d’Éthan. »
Viviane retourna la photographie et lut les mots : Elle ne sait toujours rien.
Son visage se durcit.
« Cette écriture est celle d’Éthan. »
Claire sentit une pression douloureuse dans sa poitrine.
« Pourquoi me photographiait-il ? »
« Je l’ignore. »
« Vous saviez qu’il me connaissait ? »
Viviane hésita.
« Je savais qu’il avait parlé d’une Claire quelques semaines avant son accident. Je ne savais pas qu’il s’agissait de vous. »
Claire se leva brusquement.
« Et pourtant votre famille m’a choisie parmi toutes les femmes possibles pour l’épouser ? »
« Ce n’est pas moi qui vous ai choisie. »
Claire s’immobilisa.
« Alors qui ? »
Viviane la regarda droit dans les yeux.
« Le contrat de mariage avait été préparé par le cabinet juridique d’Éthan avant son accident. »
Claire sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Neuf mois avant notre mariage ? »
« Il contenait une clause particulière. Si Éthan devenait incapable de prendre lui-même certaines décisions avant ses trente ans, une liste de personnes pouvait être contactée pour protéger ses intérêts. »
« Une liste ? »
Viviane hocha lentement la tête.
« Votre nom était le premier. »
Claire recula jusqu’à la bibliothèque.
Tout ce qu’elle croyait savoir venait de s’effondrer.
Son père lui avait affirmé que la famille Delcourt avait cherché une épouse rapidement pour empêcher Julien de récupérer l’empire. Il avait présenté leur rencontre comme une transaction désespérée.
Mais Éthan avait inscrit son nom avant même son accident.
« Pourquoi personne ne me l’a dit ? »
« Parce que cette partie du dossier a disparu. Je ne l’ai découverte qu’après le mariage, lorsque mon avocat a retrouvé une ancienne copie numérique. »
Claire pensa soudain à son père.
Aux dettes.
À la manière dont il avait évité son regard devant la chapelle.
Une question terrible naquit dans son esprit.
« Comment mon père est-il entré en contact avec votre famille ? »
Viviane ne répondit pas immédiatement.
Ce silence suffit.
Claire sortit son téléphone.
Elle appela son père.
Une sonnerie.
Deux.
Trois.
Aucune réponse.
Elle recommença.
Messagerie.
« Claire », dit Viviane doucement, « attendez avant de tirer des conclusions. »
« Mon père savait quelque chose. »
« Peut-être. »
« Il m’a menti. »
Claire descendit précipitamment vers le hall. Elle voulait partir immédiatement pour Créteil.
Mais lorsqu’elle arriva près de l’entrée, un homme de la sécurité l’attendait.
« Madame Delcourt ? »
« Oui ? »
« Votre père est ici. »
Claire s’arrêta.
Quelques secondes plus tard, son père entra.
Elle sut immédiatement que quelque chose n’allait pas.
Il n’avait pas de manteau malgré la fraîcheur de la nuit. Ses cheveux étaient humides. Ses mains tremblaient.
« Papa ? »
Il se précipita vers elle.
« Il faut que tu partes d’ici. »
Claire resta interdite.
« Quoi ? »
« Maintenant. Prends tes affaires et viens avec moi. »
« Pourquoi ? »
Son père regarda autour de lui comme s’il craignait d’être observé.
« Parce que j’ai fait quelque chose de terrible. »
Claire sentit son cœur se serrer.
« Tu connaissais Éthan avant le mariage ? »
Son père ferma les yeux.
Ce fut sa réponse.
« Depuis quand ? »
« Claire… »
« Depuis quand ? »
« Deux ans. »
Elle resta sans voix.
« Deux ans ? »
« Éthan est venu me voir après la mort de ta mère. »
Claire sentit immédiatement les larmes lui monter aux yeux.
« Pourquoi ? »
Son père ouvrit la bouche.
Mais des pas descendirent l’escalier.
Julien apparut.
Le père de Claire devint livide.
« Lui », murmura-t-il.
Claire regarda Julien.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Son père lui saisit le bras.
« C’est lui qui m’a donné l’argent. »
Julien s'arrêta sur la dernière marche.
« Bernard, vous devriez réfléchir avant de continuer. »
Claire sentit la peur de son père à travers ses doigts.
« Quel argent ? »
Bernard regarda sa fille.
« Les dettes n’étaient pas la raison de ton mariage. »
Claire ne respirait presque plus.
« Alors pourquoi m’as-tu forcée à épouser Éthan ? »
Bernard baissa la voix.
« Parce qu’Éthan me l’avait demandé avant son accident. »
Même Viviane, arrivée derrière Claire, resta figée.
« Il avait demandé quoi exactement ? »
Bernard tremblait maintenant.
« Si quelque chose lui arrivait, je devais faire tout ce qui était nécessaire pour que Claire devienne légalement sa femme avant son trentième anniversaire. »
Claire recula.
« Pourquoi moi ? »
« Je ne sais pas toute la vérité. »
« Arrête de me mentir ! »
« Je ne mens pas ! » cria Bernard. « Il m’a seulement dit qu’en t’épousant, il pourrait te protéger. »
Le silence tomba.
Claire sentit son sang se glacer.
« Me protéger de quoi ? »
Son père tourna lentement les yeux vers Julien.
Mais avant qu’il puisse répondre, toutes les lumières de la demeure s’éteignirent.
Le hall plongea dans l’obscurité.
Un cri retentit à l’étage.
Puis la voix d’une infirmière traversa la maison.
« Docteur ! Éthan ! »
Claire se précipita vers l’escalier.
Lorsque l’éclairage de secours s’alluma quelques secondes plus tard, Julien n’était plus dans le hall.
Elle courut jusqu’à la chambre.
La porte était ouverte.
L’infirmière se tenait devant le lit, horrifiée.
Éthan avait disparu.
Sur l’oreiller, à l’endroit où reposait sa tête quelques minutes auparavant, quelqu’un avait laissé une petite enveloppe.
Claire l’ouvrit avec des doigts tremblants.
À l’intérieur se trouvait une seconde photographie.
Cette fois, elle représentait sa mère.
Et à côté d’elle se tenait Éthan.
Au dos, une seule phrase avait été écrite :
« Demande à Claire ce que sa mère lui a laissé avant de mourir. »







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