Claire eut l’impression que l’air venait de disparaître de la chambre.
« Qu’est-ce que vous venez de dire ? »
Au bout du téléphone, la respiration d’Éthan était irrégulière. Claire entendait des bruits métalliques, puis quelque chose ressemblant au grondement lointain d’un moteur.
« Éthan, où êtes-vous ? »
« Je n’ai pas beaucoup de temps. La clé… garde-la. »
Julien serra le téléphone.
« Éthan, écoute-moi. Dis-moi où tu es. »
« Certainement pas à toi. »
La communication fut brusquement coupée.
Claire resta immobile. Une seule phrase tournait dans sa tête.
Ce n’est pas ce qu’on t’a laissé croire.
« Ma mère est morte devant moi », murmura-t-elle. « J’étais là pendant ses traitements. J’étais là quand les médecins ont dit qu’il n’y avait plus rien à faire. »
Elle regarda Julien.
« Expliquez-moi. »
« Je ne peux pas. »
« Vous entrez chez moi en pleine nuit, vous exigez une clé, vous avez le téléphone de mon mari disparu et vous ne pouvez rien expliquer ? »
« Je peux seulement vous dire que si vous ouvrez le coffre 317 sans comprendre ce qu’il contient, vous risquez de mettre plusieurs personnes en danger. »
Bernard s’avança.
« Sortez de chez moi. »
Julien ne bougea pas.
Claire observa son visage. Depuis leur première rencontre, elle avait vu en lui un homme arrogant, calculateur, peut-être dangereux. Pourtant, quelque chose ne correspondait plus. S’il avait organisé l’enlèvement, pourquoi Éthan l’appelait-il ? Pourquoi Julien semblait-il aussi surpris qu’elle ?
« Comment avez-vous obtenu son téléphone ? »
Julien hésita.
« Je l’ai trouvé dans le couloir de service après la panne. »
« Et vous l’avez gardé ? »
« Parce qu’un message avait été envoyé depuis cet appareil trente secondes avant la coupure électrique. »
Il ouvrit l’historique et lui tendit l’écran.
Un message adressé à un numéro inconnu :
CE SOIR. PROCÉDURE B.
Claire releva les yeux.
« Éthan était à peine conscient. Il n’a pas envoyé ça. »
« Exactement. Quelqu’un avait son téléphone avant même qu’il disparaisse. »
Bernard fixa Julien.
« Pourquoi vouliez-vous la clé ? »
Cette fois, Julien ne répondit pas immédiatement.
« Parce que je connais le coffre 317. »
Claire sentit ses doigts se refermer autour de la petite clé.
« Où est-il ? »
« Dans une ancienne agence de la Banque Saint-Honoré, près de la place Vendôme. »
« Et qu’y a-t-il dedans ? »
Julien détourna brièvement les yeux.
« Quelque chose qu’Éthan cherchait avant son accident. »
« Vous savez quoi ? »
« Non. Mais je sais que votre mère y est entrée trois jours avant de quitter définitivement le groupe Delcourt. »
Claire se tourna vers Bernard.
Son père semblait abasourdi.
« Tu savais ça ? »
« Non. »
Pour la première fois, elle le crut.
Elle rangea la clé dans sa poche.
« Nous allons à cette banque demain matin. »
Julien secoua la tête.
« Mauvaise idée. »
« Alors donnez-m’en une meilleure. »
« Attendre qu’Éthan soit retrouvé. »
Claire s’approcha.
« Mon mari vient de m’appeler depuis l’endroit où quelqu’un le retient, et il m’annonce que la mort de ma mère cache quelque chose. Je n’attendrai pas. »
Julien la fixa longuement.
« Vous lui ressemblez beaucoup. »
Claire se raidit.
« À qui ? »
« À Hélène. »
Bernard se retourna brutalement.
« Vous connaissiez ma femme ? »
Julien comprit trop tard ce qu’il venait de révéler.
« Je l’ai rencontrée quand j’étais enfant. »
« Tu avais huit ans lorsqu’elle a quitté le groupe », murmura Bernard.
Julien pâlit.
Claire remarqua immédiatement le changement.
« Comment savez-vous exactement quand elle est partie ? »
Silence.
Julien recula.
« Je dois retourner à la propriété. »
« Vous ne partez pas. »
Mais il était déjà dans le couloir.
Claire voulut le suivre lorsque son téléphone vibra.
Un nouveau message du numéro inconnu.
DEMAIN. 9 H 30. COFFRE 317. SEULE.
Puis une photographie apparut.
Éthan était assis contre un mur, enveloppé dans une couverture médicale. Ses yeux étaient ouverts. À côté de lui se trouvait un journal portant la date du jour.
Claire porta une main à sa bouche.
Sous l’image :
SI LA POLICE VIENT, IL DISPARAÎT POUR DE BON.
Julien revint vers elle en voyant son expression.
Claire lui montra l’écran.
« Ils savent pour le coffre. »
Il lut le message et jura à voix basse.
« Donc quelqu’un nous écoute ou nous observe. »
Tous les regards se tournèrent vers l’appartement.
Claire pensa aux agents de Viviane stationnés dans la rue.
À la rapidité avec laquelle Julien les avait retrouvés.
À la panne parfaitement organisée.
À son mariage lui-même.
« Personne ne peut savoir que j’irai demain », dit-elle.
Julien eut un rire sans joie.
« Trop tard. »
Le lendemain matin, Claire entra seule dans l’ancienne agence Saint-Honoré.
Du moins, c’était ce que devait croire la personne qui la surveillait.
Viviane avait discrètement placé deux hommes dans les rues voisines. Julien avait promis de rester à distance. Bernard était retourné à la propriété.
À neuf heures vingt-huit, Claire descendit avec un employé dans la salle des coffres.
« Numéro 317 », dit-elle.
L’homme consulta son registre.
Son expression changea.
« Il y a un problème, madame. »
« Lequel ? »
« Ce coffre n’est pas enregistré à votre nom. »
Claire sortit l’acte trouvé dans la boîte.
L’employé l’examina longuement.
Puis il releva les yeux.
« Attendez ici. »
Il disparut.
Cinq minutes plus tard, une femme âgée en tailleur gris apparut.
« Madame Delcourt ? »
Claire acquiesça.
« Je suis la directrice de l’agence. Votre mère a laissé des instructions très précises concernant ce coffre. »
« Lesquelles ? »
« Il ne pouvait être ouvert qu’en présence de sa fille et d’un membre de la famille Delcourt. »
Claire sentit son estomac se nouer.
« Mon mari n’est pas disponible. »
« Il n’est pas nécessaire que ce soit votre mari. »
La directrice regarda derrière Claire.
Des pas résonnèrent dans l’escalier.
Julien apparut.
Claire serra les dents.
« Je vous avais dit de rester dehors. »
« Et moi, je vous avais dit que ce coffre ne serait pas aussi simple à ouvrir. »
La directrice vérifia son identité.
Quelques minutes plus tard, deux clés tournèrent simultanément.
Le coffre 317 s’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient trois dossiers, une petite cassette audio et une enveloppe portant l’inscription :
POUR CLAIRE, SI ÉTHAN A ÉCHOUÉ.
Ses mains tremblèrent lorsqu’elle l’ouvrit.
Une lettre de sa mère.
Claire,
Si tu lis ceci, Éthan n’a probablement pas réussi à empêcher ce que je redoutais. Ne crois pas que je lui ai demandé de te protéger parce qu’il est riche. Je lui ai demandé parce qu’il est le seul Delcourt à avoir découvert la vérité.
Claire s’arrêta.
Julien lisait au-dessus de son épaule.
Elle continua.
Ce que j’ai trouvé concerne les comptes du groupe, mais aussi ta naissance. Les actions placées à mon nom n’étaient pas un cadeau. Elles appartenaient à quelqu’un d’autre et devaient te revenir le jour où tu découvrirais pourquoi.
Claire ouvrit le premier dossier.
Des relevés bancaires.
Des transferts de plusieurs millions d’euros.
Tous validés par une société appelée Valmont Gestion.
Julien pâlit.
« Impossible… »
« Vous connaissez cette société ? »
« Elle appartenait à mon père. »
Claire tourna une autre page.
Plusieurs versements avaient été effectués vers une clinique privée où sa mère avait été soignée.
Puis elle trouva un rapport médical.
Elle le parcourut.
Son cœur s’arrêta presque.
Le diagnostic initial d’Hélène n’était pas un cancer en phase terminale.
Claire chercha la date.
Six mois avant la mort de sa mère.
« Ce document dit qu’elle pouvait être soignée. »
Julien ne répondit pas.
Une annotation manuscrite apparaissait sur la dernière page :
Transfert vers protocole V-17 autorisé.
Signature : Dr Marc Valois.
Claire reconnut immédiatement le nom.
Le médecin d’Éthan.
Elle sentit une nausée monter.
« Valois soignait ma mère ? »
Julien regardait déjà le second dossier.
« Claire… »
Sa voix avait changé.
Elle leva les yeux.
Il tenait un certificat de naissance.
Le sien.
Claire le lui arracha.
Nom : Claire Moreau.
Mère : Hélène Moreau.
La ligne concernant le père avait été officiellement laissée vide.
Mais un second document était agrafé derrière.
Une déclaration manuscrite, jamais enregistrée.
Je reconnais être le père biologique de Claire.
Alexandre Delcourt.
Claire resta totalement immobile.
« Alexandre Delcourt… »
Julien recula comme s’il venait de recevoir un coup.
« C’était mon grand-père. »
Claire releva lentement les yeux.
Si ce document disait vrai, elle n’avait pas simplement épousé un homme dont la famille avait connu sa mère.
Elle venait d’épouser un descendant direct d’Alexandre Delcourt.
Son esprit refusa d’aller plus loin.
« Non. Il doit y avoir une erreur. »
Julien prit le document et examina la date.
Puis son expression changea.
« Attendez. »
« Quoi ? »
« Alexandre ne peut pas avoir écrit ça. »
« Pourquoi ? »
Julien retourna la feuille.
« Parce qu’à cette date, mon grand-père était déjà mort depuis onze jours. »
Un silence terrible envahit la salle.
Quelqu’un avait donc fabriqué cette déclaration.
Mais dans quel but ?
Claire se précipita vers le troisième dossier.
Il était presque vide.
Une seule photographie se trouvait à l’intérieur.
Elle représentait sa mère devant la propriété Delcourt.
À côté d’Hélène se tenait un homme que Claire reconnut immédiatement.
Le docteur Marc Valois.
Et entre eux se trouvait Bernard, son père.
Au dos, une phrase écrite par Hélène :
« Bernard connaît le véritable père de Claire. Il a promis de ne jamais lui dire son nom. »
Le téléphone de Claire vibra au même instant.
Un message de Viviane.
CLAIRE, NE RENTREZ PAS À LA MAISON.
Un deuxième arriva immédiatement.
VOTRE PÈRE A DISPARU.
Puis un troisième.
LE DOCTEUR VALOIS AUSSI.







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