Claire ne parvenait plus à détourner les yeux de Julien. Jusqu’à cet instant, elle n’avait jamais cherché la moindre ressemblance entre eux. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Julien Delcourt appartenait à une famille dont elle ignorait presque tout vingt-quatre heures plus tôt. Pourtant, maintenant qu’Éthan venait de prononcer ces mots, certains détails semblaient impossibles à ne plus voir : la même nuance grise dans leurs iris, la même fossette près du menton, même cette façon de contracter légèrement la mâchoire lorsqu’ils étaient sous pression.
« C’est impossible », souffla Julien.
Claire regardait toujours son visage.
« Votre date de naissance. »
« Claire… »
« Montrez-moi votre pièce d’identité. »
Julien eut un mouvement de recul.
« Vous pensez sérieusement que nous sommes… »
« Montrez-la-moi. »
Après quelques secondes, il sortit son portefeuille.
14 mars 1999.
Claire sentit ses jambes faiblir.
C’était également sa date de naissance.
« Dans quelle clinique ? »
« Clinique Sainte-Apolline. Paris. »
Claire ferma les yeux.
Elle était née exactement au même endroit.
Éthan était toujours au téléphone.
« Venez me rejoindre, Claire. Maintenant. »
« Et Julien ? »
« Il reste où il est. »
Julien se rapprocha du téléphone.
« Si tu sais quelque chose sur moi, tu me le dis maintenant. »
« Je sais seulement ce que j’ai retrouvé. »
« Alors parle ! »
Un silence suivit.
« Pas au téléphone. »
La communication se coupa.
Julien jeta son portefeuille sur la table.
« Je viens avec vous. »
« Non. »
« Il parle de ma naissance ! »
« Et il m’a demandé de venir seule. »
« Vous lui faites confiance après une journée de mariage ? »
Claire soutint son regard.
« Il m’a avertie contre vous alors qu’il pouvait à peine parler. Jusqu’ici, chaque chose qu’il m’a dite s’est révélée importante. »
Cette phrase blessa visiblement Julien.
Mais il n’insista pas.
Quarante minutes plus tard, Claire entra dans un petit hôtel discret de Boulogne-Billancourt. Elle monta au troisième étage et frappa à la chambre 312.
Aucune réponse.
« Éthan ? »
La porte s’entrouvrit.
Elle entra.
Éthan était assis dans un fauteuil près de la fenêtre. Il avait changé de vêtements, mais son visage restait extrêmement pâle. Une canne reposait contre l’accoudoir. Claire sentit immédiatement une colère presque absurde monter en elle.
« Vous êtes inconscient ? »
Un léger sourire apparut sur son visage.
« Techniquement, plus maintenant. »
Elle resta interdite une seconde, puis s’approcha.
« Vous venez de sortir d’un coma de neuf mois et vous trouvez le moyen de plaisanter ? »
« J’essaie de reprendre de bonnes habitudes. »
Claire voulut rester en colère.
Elle n’y parvint pas complètement.
Puis elle aperçut les tremblements dans ses mains.
« Comment avez-vous réussi à vous échapper ? »
Le sourire disparut.
« La camionnette s’est arrêtée dans un parking souterrain. Deux hommes discutaient dehors. J’ai réussi à sortir par la porte arrière. Ils ne pensaient pas que je pouvais marcher. »
« Vous pouvez à peine tenir debout. »
« Ça a été une très mauvaise idée. »
« Qui vous a enlevé ? »
« Je ne sais pas. Ils portaient des masques. Mais l’un d’eux a prononcé le nom Vasseur. »
Claire s’assit face à lui.
« Pourquoi connaissiez-vous mon prénom avant notre mariage ? »
Éthan baissa les yeux.
« Parce que je vous cherchais depuis presque trois ans. »
Cette réponse lui coupa le souffle.
« Pourquoi ? »
Il ouvrit un dossier posé sur la table.
« Votre mère m’a sauvé la vie lorsque j’avais douze ans. »
Claire resta silencieuse.
Éthan continua.
« Après la mort de mon grand-père, elle avait découvert que quelqu’un manipulait les comptes du groupe. Elle avait aussi compris que plusieurs membres de ma famille étaient surveillés. Un soir, elle m’a trouvé dans le garage de notre ancienne maison. Je devais monter dans une voiture avec mon père. Elle m’en a empêché. »
« Pourquoi ? »
« Les freins avaient été sabotés. »
Claire sentit un frisson.
« Votre père ? »
« Il est parti sans moi. La voiture a quitté la route quarante minutes plus tard. Il est mort sur le coup. »
Elle resta figée.
« Et personne n’a soupçonné quoi que ce soit ? »
« L’enquête a conclu à une défaillance mécanique. Votre mère, elle, savait que ce n’était pas vrai. Quelques jours plus tard, elle a disparu de notre vie. »
« Elle vous a parlé de moi ? »
« Une seule fois. Elle m’a dit qu’elle avait une fille et que, si quelque chose lui arrivait, je devais m’assurer que personne dans ma famille ne vous approche. »
Claire eut un rire amer.
« Et vous avez fini par m’épouser. »
« Parce que j’ai échoué à vous tenir loin d’eux. »
Il sortit une photographie.
Claire la reconnut : celle prise devant son ancien café.
« Trois semaines avant mon accident, j’avais découvert votre identité. Je voulais vous parler. Mais j’ai vu quelqu’un entrer dans le café juste après vous. »
« Qui ? »
« Valois. »
Claire fronça les sourcils.
« Il m’a dit qu’il surveillait votre santé parce que votre mère lui avait demandé de veiller sur vous. Je ne l’ai pas cru. J’ai commencé à enquêter. »
Éthan prit une grande enveloppe.
« Et j’ai retrouvé ça. »
Il lui tendit un dossier médical jauni.
Clinique Sainte-Apolline.
14 mars 1999.
Deux naissances étaient enregistrées à seulement onze minutes d’intervalle.
Premier enfant : sexe féminin.
Mère : Hélène Moreau.
Nom : Claire Moreau.
Deuxième enfant : sexe masculin.
Mère : Hélène Moreau.
Aucun prénom.
Claire cessa de respirer.
« Non… »
Éthan ne dit rien.
Elle tourna la page.
Une annotation indiquait que le second enfant avait été transféré vers une autre chambre quelques minutes après sa naissance.
Plus bas apparaissait une signature.
Dr Marc Valois.
Claire posa brutalement le document.
« Julien est mon frère ? »
« Tout l’indique. »
Elle se leva et marcha jusqu’à la fenêtre.
« Ma mère aurait eu des jumeaux et personne ne me l’aurait jamais dit ? »
« Bernard le savait probablement. »
Cette idée fut presque plus douloureuse que la découverte elle-même.
« Pourquoi lui prendre son fils ? »
« C’est là que ça devient compliqué. »
Éthan sortit une seconde feuille.
« La femme officiellement enregistrée comme mère de Julien, Isabelle Delcourt, avait perdu son bébé le même soir. »
Claire se retourna.
« Vous pensez qu’ils ont remplacé son enfant ? »
« Je pense que quelqu’un l’a fait. »
« Pourquoi ? »
« Pour introduire un enfant extérieur dans la ligne successorale Delcourt. »
Claire regarda de nouveau le dossier.
« Mais pourquoi Julien ? Pourquoi le fils de ma mère ? »
Éthan resta silencieux.
« Parce que son père biologique avait probablement un lien avec les Delcourt. »
Le téléphone de Claire vibra.
Julien.
Elle hésita, puis décrocha.
Sa voix était paniquée.
« Claire, où êtes-vous ? »
« Avec Éthan. »
« Partez immédiatement. »
« Quoi ? »
« J’ai retrouvé les archives de mon père. Il y avait un dossier caché derrière celui de Vasseur. »
Claire regarda Éthan.
« Quel dossier ? »
« Sur Éthan. »
Le visage de celui-ci changea.
Julien continua :
« Son accident n’était pas destiné à le tuer. »
« Comment pouvez-vous le savoir ? »
« Parce que quelqu’un payait Valois chaque mois depuis neuf mois pour modifier ses traitements. »
Claire sentit son sang se glacer.
Éthan se redressa.
« Modifier comment ? »
« Je ne sais pas. Mais le dernier paiement comporte une note : maintenir le sujet jusqu’au mariage. »
Silence.
Claire regarda son mari.
« Jusqu’au mariage ? »
Julien reprit, presque essoufflé :
« Claire, quelqu’un voulait qu’Éthan reste dans le coma exactement jusqu’à ce que vous deveniez sa femme. »
Un bruit éclata soudain dans le couloir de l’hôtel.
Éthan tourna la tête.
La poignée de leur porte descendit lentement.
Claire recula.
Éthan attrapa sa canne et se leva difficilement.
Mais la porte ne s’ouvrit pas.
Une enveloppe blanche venait simplement d’être glissée dessous.
Claire la ramassa.
À l’intérieur se trouvait une photographie prise quelques minutes plus tôt.
Elle et Éthan, visibles à travers la fenêtre de la chambre.
Quelqu’un les observait depuis l’immeuble d’en face.
Au dos, une phrase :
« Le mariage est accompli. Maintenant, Claire possède exactement ce dont nous avons besoin. »
Claire releva les yeux vers Éthan.
« Qu’est-ce que je possède ? »
Cette fois, il ne détourna pas le regard.
« Cinquante et un pour cent du groupe Delcourt. »
Claire resta pétrifiée.
Éthan poursuivit d’une voix basse :
« Ils ne vous ont pas fait entrer dans cette famille pour mon argent. Ils vous ont fait entrer parce que, depuis votre naissance, l’entreprise vous appartient légalement. »







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