Claire relut trois fois les messages de Viviane avant de parvenir à respirer normalement. Bernard avait disparu. Valois aussi. Sur la table métallique devant elle, la photographie où les deux hommes se tenaient aux côtés de sa mère semblait soudain moins être un souvenir qu’un avertissement laissé vingt-sept ans plus tôt.
« Ils sont partis ensemble ? » demanda Julien.
Claire appela immédiatement Viviane.
Elle décrocha dès la première sonnerie.
« Où êtes-vous ? »
« Encore à la banque. Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Bernard était dans le petit salon. Valois devait examiner certains dossiers médicaux d’Éthan. Lorsque je suis revenue vingt minutes plus tard, ils avaient disparu. Une voiture manque dans le garage. »
« Laquelle ? »
« Une berline appartenant au personnel médical. »
Claire ferma les yeux.
« Les caméras ? »
« Cette fois, elles fonctionnent. Ils sont sortis ensemble. Personne ne semblait les contraindre. »
Cette dernière phrase lui fit plus mal que le reste.
Son père était parti volontairement.
« Claire », reprit Viviane, « qu’avez-vous trouvé ? »
Elle regarda Julien.
« Des raisons de ne plus faire confiance à personne. »
Puis elle raccrocha.
Julien posa les mains sur la table.
« Nous devons écouter la cassette. »
Au fond du coffre reposait encore la petite cassette audio. La directrice leur apporta un ancien lecteur conservé dans les archives. Claire introduisit la bande.
Un souffle grésilla.
Puis la voix de sa mère emplit la petite salle.
Claire porta instinctivement une main à ses lèvres.
« Si quelqu’un écoute ceci, j’espère que c’est toi, Claire. »
Sa voix était plus jeune, mais parfaitement reconnaissable.
« J’ai découvert que Valmont Gestion servait depuis des années à détourner des fonds du groupe Delcourt. Lorsque j’ai voulu prévenir Alexandre, on m’a expliqué qu’il était malade, puis qu’il était mort. Pourtant, certains documents continuaient à être signés en son nom après son décès. Quelqu’un préparait déjà une guerre de succession. »
Julien devint livide.
La voix continua.
« Bernard m’a aidée à copier les dossiers. Il n’a jamais participé aux détournements. S’il t’a menti un jour, souviens-toi au moins de cela. »
Claire ferma les yeux une seconde.
Son père lui avait caché énormément de choses, mais sa mère avait voulu le protéger.
Puis Hélène prononça une phrase qui changea l’atmosphère de la pièce.
« Le véritable danger n’est pas celui qui héritera des Delcourt. C’est celui qui contrôle les héritiers. »
Julien fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que ça signifie ? »
L’enregistrement se poursuivit.
« J’ai compris trop tard que les accidents, les maladies et les décisions médicales autour de cette famille avaient un point commun. Je n’écrirai pas son nom ici. Si la cassette tombe entre de mauvaises mains, Claire sera en danger. La preuve se trouve ailleurs. Éthan saura où regarder lorsqu’il sera assez vieux. »
La bande s’arrêta.
Claire resta silencieuse.
« Éthan était enfant à cette époque », murmura-t-elle.
« Douze ans », répondit Julien.
« Alors pourquoi maman comptait-elle sur lui ? »
Julien réfléchit.
« Peut-être qu’elle lui a laissé quelque chose qu’il n’a découvert que plus tard. »
Claire pensa immédiatement à la première photographie.
Elle ne sait toujours rien.
Éthan enquêtait donc probablement sur Hélène avant son accident.
Elle prit les relevés médicaux.
« Valois. Il a signé le protocole de maman. Il s’occupait d’Éthan après son accident. Et maintenant il disparaît avec mon père. »
« Trop évident », répondit Julien.
« Vous le défendez ? »
« Non. Je dis simplement que si Valois contrôlait réellement tout depuis vingt-sept ans, laisser son nom sur un document serait stupide. »
Claire allait répondre lorsque son téléphone sonna.
Numéro masqué.
Elle décrocha.
« Claire ? »
La voix était faible.
Mais elle la reconnut.
« Éthan ! »
Julien se rapprocha.
« Où êtes-vous ? »
« Je me suis échappé. »
Claire ferma les yeux de soulagement.
« Donnez-moi votre adresse. »
« Non. Pas encore. »
« Éthan, vous pouvez à peine tenir debout ! »
Un silence.
Puis :
« Est-ce que Julien est avec vous ? »
Claire regarda son cousin.
« Oui. »
« Mettez le haut-parleur. »
Elle obéit.
« Julien », dit Éthan, « ton père utilisait Valmont Gestion. Pourquoi ? »
Julien pâlit.
« Je n’en sais rien. Il est mort quand j’avais dix-sept ans. »
« Tu as accès à ses archives privées ? »
« Certaines. »
« Alors cherche le nom Gabriel Vasseur. »
Julien se figea.
Claire le remarqua.
« Qui est-ce ? »
Julien ne répondit pas.
Éthan le fit.
« L’ancien directeur financier des Delcourt. Officiellement mort il y a vingt-deux ans. »
« Officiellement ? »
« J’ai découvert avant mon accident que Gabriel Vasseur avait utilisé une nouvelle identité après sa prétendue mort. »
Claire sentit son cœur accélérer.
« Quelle identité ? »
Un bruit retentit à l’autre bout de la ligne.
Éthan se tut.
« Éthan ? »
Une porte claqua.
Puis la communication fut coupée.
Claire rappela.
Impossible.
« Il faut le retrouver. »
Julien regardait toujours le téléphone.
« D’abord, nous devons comprendre pourquoi il m’a demandé de chercher Vasseur. »
Ils quittèrent la banque avec des copies des documents, laissant les originaux dans le coffre. Julien conduisit Claire vers un appartement privé qu’il possédait dans le huitième arrondissement, un endroit dont, selon lui, presque personne dans la famille ne connaissait l’existence.
Pendant près d’une heure, il fouilla d’anciennes archives numérisées de son père.
Claire, elle, relisait la lettre d’Hélène.
Une phrase la dérangeait.
Éthan n’est pas ton ennemi.
Pourquoi sa mère avait-elle ressenti le besoin de préciser cela ?
« J’ai quelque chose », dit soudain Julien.
Il tourna l’ordinateur.
Un contrat datant de vingt-trois ans liait Valmont Gestion à un cabinet de conseil suisse. Le représentant légal portait le nom de Gabriel Vasseur.
Plus bas figurait une photographie d’identité ancienne.
Claire se pencha.
L’homme avait une cinquantaine d’années, des cheveux grisonnants et un visage qu’elle n’avait jamais vu.
Julien ouvrit ensuite un dossier plus récent.
« Regardez. »
Même homme.
Plus âgé.
Mais vivant.
Photographié six mois auparavant à Genève.
« Donc Éthan avait raison. »
Julien acquiesça.
Claire parcourut le document.
Une ligne indiquait son identité actuelle.
Paul Vernet.
« Ce nom vous dit quelque chose ? » demanda Julien.
Claire secoua la tête.
Puis son téléphone vibra.
Un message de Bernard.
Ma chérie, pardonne-moi. Valois n’est pas celui que tu dois craindre. Je suis parti avec lui parce qu’il essaie de réparer ce que nous avons fait. Ne cherche pas Éthan. Celui qui l’a pris savait qu’il se réveillerait.
Claire sentit un frisson.
Elle appela immédiatement.
Aucune réponse.
Un second message arriva.
Ta mère n’est pas morte à cause du protocole. Elle avait découvert qui était réellement ton père. C’est pour cela qu’elle devait disparaître.
Claire se leva brusquement.
« Il recommence avec cette histoire de père. »
Julien regarda l’écran.
« Demandez-lui le nom. »
Claire écrivit :
QUI EST MON PÈRE ?
Trois petits points apparurent.
Puis disparurent.
Revinrent.
Enfin, un message.
Je ne peux pas l’écrire. Il surveille peut-être ce téléphone.
Claire tapa :
ALORS DONNE-MOI UN INDICE.
La réponse arriva quelques secondes plus tard.
Tu l’as rencontré aujourd’hui.
Claire sentit son sang se glacer.
Elle repensa à tous les hommes croisés depuis le matin.
Valois.
Julien.
Les gardes.
Le prêtre.
Les employés de la propriété.
Puis son téléphone sonna de nouveau.
Cette fois, c’était Éthan.
« Claire, écoutez-moi très attentivement. J’ai trouvé un endroit sûr, mais il faut que vous veniez seule. »
« Où ? »
Il lui donna l’adresse d’un petit hôtel à Boulogne-Billancourt.
« Et Julien ? »
« Surtout pas Julien. »
Claire regarda celui-ci.
Il avait entendu.
« Pourquoi ? »
Éthan resta silencieux quelques secondes.
« Parce que j’ai enfin compris pourquoi votre mère avait inscrit son nom dans ses dossiers. »
« Le nom de qui ? »
« Celui de Julien. »
Julien se leva brusquement.
« C’est absurde. J’avais huit ans ! »
Éthan reprit :
« Pas comme suspect. Comme héritier. »
Claire fronça les sourcils.
« Héritier de quoi ? »
« De la même chose que vous. »
Puis il ajouta, d’une voix presque brisée :
« Claire, Julien n’est pas mon cousin biologique. »
Personne ne parla.
« Et ce n’est pas tout », poursuivit Éthan. « J’ai retrouvé le dossier original de votre naissance. Celui du coffre est faux. »
Claire serra le téléphone.
« Alors qui est mon père ? »
Éthan inspira difficilement.
« Venez me rejoindre. Je vous montrerai le document. Mais avant de partir, regardez la date de naissance de Julien. »
Julien pâlit.
Claire le fixa.
« Pourquoi ? »
Éthan répondit doucement :
« Parce que vous êtes nés le même jour, dans la même clinique. »
Le regard de Claire se posa sur Julien.
Et, pour la première fois, elle remarqua quelque chose qu’elle n’avait jamais cherché jusque-là.
La même fossette discrète près du menton.
Les mêmes yeux gris.
Exactement les mêmes que ceux de sa mère.







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