L’homme derrière les portes vitrées continuait de me désigner du doigt.
Pendant quelques secondes, personne ne bougea.
Puis Nathanaël Grégoire fit un pas en avant.
« Faites-le entrer. Mais personne d’autre ne passe ces portes. »
Deux agents de sécurité déverrouillèrent uniquement l’une des portes. L’inconnu entra aussitôt dans le hall.
Il devait avoir une quarantaine d’années. Sa chemise était froissée, ses cheveux sombres collaient à son front et une fine cicatrice descendait de sa tempe gauche jusqu’à sa joue.
Mais ce fut le visage de Nathanaël qui me fit peur.
Il regardait cet homme comme on regarde un fantôme.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il.
L’homme ne répondit pas immédiatement.
Ses yeux restèrent fixés sur moi.
« Elle s’appelle Ruby ? »
Nathanaël se plaça instinctivement entre nous.
« Je vous ai demandé qui vous êtes. »
L’homme sortit lentement une vieille photographie de la poche intérieure de sa veste.
Un agent fit aussitôt un mouvement vers lui, mais Nathanaël leva la main.
L’homme posa la photo sur le comptoir de la réception.
Je m’approchai malgré moi.
On y voyait un homme beaucoup plus jeune, souriant devant un petit immeuble. À côté de lui se tenait une femme aux longs cheveux bruns.
Je reconnus ma mère immédiatement.
« Maman… »
Ma voix sortit à peine.
Nathanaël saisit la photographie.
Au dos, quelques mots avaient été écrits à l’encre bleue presque effacée.
**Élena et Jonathan — rue d’Aubervilliers.**
Nathanaël releva brusquement les yeux.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
« Jonathan me l’a donnée. »
Le silence retomba.
« Impossible », répondit Nathanaël.
L’homme eut un sourire triste.
« C’est exactement ce que certaines personnes espéraient que vous continueriez à croire. »
Nathanaël pâlit.
« Votre nom. »
« Marc Delorme. »
L’un des avocats tapa rapidement quelque chose sur sa tablette.
Marc continua.
« J’étais le comptable de Jonathan. Pas celui du Groupe Grégoire. Son comptable personnel. »
Nathanaël secoua lentement la tête.
« Je connaissais tous les gens qui travaillaient pour mon frère. »
« Non. Vous connaissiez ceux que votre famille savait qu’il employait. »
Cette phrase changea quelque chose dans le regard de Nathanaël.
Je ne comprenais presque rien, mais je savais désormais que ma mère était au centre de cette histoire.
Et qu’elle ne m’avait jamais parlé de Jonathan.
Nathanaël posa la photographie devant l’avocat.
« Vérifiez cet homme. Maintenant. »
Puis il se tourna vers Marc.
« Si vous mentez, vous allez avoir de sérieux problèmes. »
« Je le sais. »
Marc me regarda encore.
« Mais si je suis venu aujourd’hui, c’est parce que Ruby est sur le point de perdre quelque chose que Jonathan a passé ses derniers mois à essayer de protéger. »
Mon cœur se mit à battre plus vite.
« Notre appartement ? »
Marc secoua la tête.
« Pas seulement votre appartement. »
L’avocat de Nathanaël releva soudain la tête.
« Monsieur Grégoire… »
Il venait apparemment de recevoir de nouveaux documents.
« La fiducie ne détient pas un seul appartement. Elle détient l’intégralité de l’immeuble. »
Je regardai Nathanaël.
« Ça veut dire quoi ? »
Il hésita avant de répondre.
« Cela signifie que, si ces documents sont authentiques, Ruby… le propriétaire n’avait peut-être aucun droit de vous expulser. »
Je pensai immédiatement à maman.
À ses heures supplémentaires.
Aux enveloppes qu’elle ouvrait le soir en croyant que je ne regardais pas.
À la peur qui apparaissait sur son visage chaque fois que quelqu’un frappait à notre porte.
« Alors pourquoi il nous chasse ? »
Personne ne répondit.
Marc, lui, baissa les yeux.
« Parce que quelqu’un essaie de vendre l’immeuble. »
Nathanaël se retourna vers lui.
« Qui ? »
« Je ne connais pas son nom actuel. Les sociétés ont changé plusieurs fois. Mais depuis quelques mois, quelqu’un tente de faire disparaître toute trace de la fiducie créée par Jonathan. »
L’avocat fit défiler rapidement les documents.
« Il a raison sur un point. Une promesse de vente a été enregistrée il y a six semaines. »
« Bloquez-la », ordonna Nathanaël.
« Nous devons d’abord établir votre qualité pour intervenir. »
Nathanaël posa la main sur le comptoir.
« Alors trouvez-la. »
Sa voix était calme maintenant.
Et cela me sembla presque plus inquiétant que lorsqu’il avait crié.
Marc s’approcha d’un pas.
« Il existe une autre personne qui peut prouver tout ça. »
Je savais déjà ce qu’il allait dire avant même que les mots sortent de sa bouche.
« Élena Caron. »
Je reculai.
« Ma mère n’a rien fait. »
Marc me regarda doucement.
« Je n’ai jamais dit qu’elle avait fait quelque chose de mal. »
« Alors pourquoi elle ne m’a jamais parlé de Jonathan ? »
Cette fois, Marc resta silencieux.
Nathanaël regarda sa montre.
« Ruby, nous allons aller voir ta mère. »
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Il se tourna vers son assistant.
« Prévenez l’hôpital. Pas la direction. Trouvez simplement où travaille Élena Caron. Et personne ne contacte la presse. »
Quelques minutes plus tard, je me retrouvai à l’arrière d’une voiture noire avec Nathanaël.
Marc était resté à la tour avec les avocats.
Je tenais mon sac à dos sur mes genoux.
Le portefeuille de Nathanaël était toujours dedans.
Je venais seulement de m’en rendre compte.
« Monsieur Grégoire… »
Je le lui tendis.
« J’avais oublié. »
Il regarda le portefeuille, puis moi.
Pendant une seconde, quelque chose ressemblant presque à un sourire traversa son visage.
« Tu as traversé Paris, sans déjeuner, pour me rendre neuf cents euros alors que ta famille risque d’être expulsée. »
Je baissai les yeux.
« Ce n’était pas mon argent. »
Il prit le portefeuille.
« Jonathan aurait dit exactement la même chose. »
Je relevai brusquement la tête.
Mais il regardait déjà par la fenêtre.
Lorsque nous arrivâmes à l’hôpital, ma mère poussait un chariot rempli de draps propres dans un couloir.
« Maman ! »
Elle se retourna.
Son visage s’éclaira d’abord.
Puis elle vit Nathanaël derrière moi.
Le chariot s’arrêta net.
Un drap blanc glissa lentement jusqu’au sol.
« Ruby… »
Sa voix tremblait.
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
« Rien ! J’ai trouvé son portefeuille et— »
« Élena », interrompit Nathanaël.
Ma mère ferma les yeux.
Comme si elle avait attendu douze ans pour entendre cette voix.
Lorsqu’elle les rouvrit, elle semblait soudain beaucoup plus vieille.
« Tu n’aurais jamais dû venir ici, Nathanaël. »
Il sortit la photographie de sa veste.
« Jonathan t’a acheté cet immeuble. Il a créé une fiducie au nom de Ruby. Et quelqu’un essaie aujourd’hui de la faire disparaître. »
Maman fixa la photo.
Ses lèvres tremblèrent.
« Je sais. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Tu savais ? »
Elle me regarda.
Des larmes remplirent ses yeux.
« Ruby, je voulais te protéger. »
« De quoi ? »
Elle s’approcha de moi, mais je reculai instinctivement.
Nathanaël posa alors la question que personne n’avait encore osé prononcer.
« Ruby est-elle la fille de Jonathan ? »
Ma mère resta parfaitement immobile.
Une seconde.
Deux secondes.
Puis elle murmura :
« Oui. »
Le monde sembla devenir silencieux.
Nathanaël porta une main à sa bouche.
Moi, je ne pouvais plus respirer.
Mais ma mère n’avait pas terminé.
Elle regarda autour d’elle, comme si quelqu’un pouvait encore nous écouter après toutes ces années.
Puis elle saisit mon bras.
« Nathanaël, si l’avis d’expulsion est arrivé, ce n’est pas seulement parce que quelqu’un veut récupérer l’immeuble. »
Son visage était rempli d’une peur que je ne lui avais jamais vue.
« Cela signifie qu’ils savent que Ruby existe. »
À cet instant précis, le téléphone de Nathanaël vibra.
Il décrocha.
Son expression changea presque immédiatement.
« Quoi ? »
Il écouta quelques secondes.
Puis il me regarda.
« L’avocat vient de vérifier Marc Delorme. »
Maman pâlit.
Nathanaël baissa lentement son téléphone.
« Marc Delorme est mort il y a onze ans. »
**À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.**







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