« Par moi. »
Les deux mots restèrent suspendus dans la cave.
Nathanaël regardait la feuille comme s’il ne reconnaissait plus sa propre signature.
Maman fut la première à réagir.
« Tu as autorisé ce virement ? »
« Non. »
« Ton nom est pourtant là. »
« J’ai dit non. »
Pour la première fois depuis que je l’avais rencontré, Nathanaël semblait réellement déstabilisé.
Il tendit le document à son avocate.
« Photographiez-le. Ne modifiez rien. Faites vérifier la signature, l’horodatage, le compte destinataire et l’identifiant interne ayant validé l’opération. »
Elle sortit immédiatement son téléphone.
Je m’approchai de maman.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Elle passa un bras autour de moi.
« Que quelqu’un a peut-être utilisé le nom de Monsieur Grégoire. »
Nathanaël secoua la tête.
« Pas seulement mon nom. »
Il montra une série de chiffres imprimée près de la signature.
« À l’époque, les virements de cette importance exigeaient une validation physique avec un dispositif attribué personnellement à chaque dirigeant. Celui-ci correspond au mien. »
Maman le fixa.
« Qui pouvait l’utiliser ? »
Nathanaël ne répondit pas.
Son silence fut suffisant.
Quelqu’un avait eu accès à quelque chose que presque personne n’aurait dû pouvoir toucher.
L’un des agents de sécurité inspecta le compartiment forcé.
« Ils sont venus récemment. Regardez la poussière. »
Une zone rectangulaire beaucoup plus claire apparaissait au fond.
Quelque chose d’assez grand y avait été conservé pendant des années.
Et quelqu’un venait de l’emporter.
« Il y avait quoi ici ? » demanda Nathanaël.
Maman secoua la tête.
« Je ne sais pas. Jonathan ne me l’a jamais dit. »
« Mais tu savais qu’il fallait venir ici. »
« Seulement si quelqu’un tentait de prendre l’immeuble. »
L’avocate releva les yeux de la feuille.
« Monsieur Grégoire, le compte destinataire appartient à une société appelée Valmont Gestion. »
Nathanaël fronça les sourcils.
« Je ne connais pas cette société. »
« Elle a été dissoute il y a onze ans. »
« Retrouvez ses bénéficiaires effectifs. »
Elle hocha la tête.
Un bruit résonna soudain à l’étage.
Tous les adultes se figèrent.
L’agent de sécurité porta la main à sa radio.
« Mon collègue vérifie l’appartement. »
Quelques secondes plus tard, une voix grésilla.
« Appartement vide. Fenêtre arrière ouverte. Quelqu’un est passé par là. »
Maman me serra davantage contre elle.
La personne que j’avais aperçue derrière mon rideau avait disparu.
Mais pourquoi entrer chez nous alors que le vrai secret était caché dans la cave ?
Cette question me traversa l’esprit au moment où je pensai à mon sac à dos.
Je le retirai brusquement de mes épaules.
La fermeture éclair de la petite poche avant était ouverte.
« Maman… »
« Quoi ? »
« Je l’avais fermée. »
Je fouillai rapidement.
Mes crayons étaient là.
Mon carnet aussi.
L’avis d’expulsion avait disparu.
« Ils l’ont pris. »
Nathanaël s’accroupit immédiatement.
« Quoi ? »
« Le papier rose. »
Il échangea un regard avec maman.
« Pourquoi voler un avis dont ils possèdent forcément une copie ? »
Je retournai mon sac.
Un petit morceau de papier tomba par terre.
Ce n’était pas l’avis.
C’était un bout d’enveloppe ancienne, jauni sur les bords.
Maman le ramassa.
« Ça n’était pas dans ton sac avant ? »
« Non. »
Elle le retourna.
Trois caractères étaient écrits au stylo.
**B-17.**
Nathanaël photographia le papier.
« Quelqu’un l’a mis dans son sac. »
« Ou l’a perdu en fouillant », répondit son avocate.
Je pensai à l’homme qui s’était fait passer pour Marc Delorme.
Il avait été près de moi dans le hall.
Il aurait pu toucher mon sac sans que je le remarque.
« B-17 », répéta maman.
Puis son expression changea.
« Attendez. »
Elle sortit la vieille photographie de Jonathan et elle que Nathanaël lui avait rendue.
Elle examina le dos.
À côté des mots écrits à l’encre bleue se trouvait une minuscule marque que je n’avais pas remarquée.
**B17.**
Nathanaël prit la photo.
« Ce n’est donc pas un hasard. »
Maman fixa le mur vide.
« Jonathan voulait peut-être que quelqu’un trouve ça. »
« Alors pourquoi l’homme nous aurait-il donné la photographie ? »
Personne n’avait de réponse.
Nathanaël rangea soigneusement le morceau d’enveloppe dans une pochette que lui tendait son avocate.
« Nous quittons cet immeuble. Élena et Ruby ne restent pas ici ce soir. »
Maman ouvrit la bouche pour protester.
« Non », dit-il. « Quelqu’un est entré chez vous et a forcé cette cache. Ils savent qui est Ruby. La discussion est terminée. »
Étrangement, maman ne se disputa pas avec lui.
Une demi-heure plus tard, nous étions de retour à La Défense.
Cette fois, personne ne me regarda comme une enfant perdue.
On nous conduisit directement à un étage privé.
Des avocats travaillaient déjà autour d’une longue table couverte de documents.
L’un d’eux se leva dès que Nathanaël entra.
« Nous avons identifié Valmont Gestion. »
Nathanaël posa sa veste.
« Parlez. »
« La société appartenait officiellement à deux prête-noms. Mais les archives bancaires indiquent qu’elle recevait ses instructions d’une structure luxembourgeoise. »
« Et derrière cette structure ? »
L’avocat hésita.
« Nous vérifions encore. »
Nathanaël posa les deux mains sur la table.
« Vérifiez plus vite. »
Une autre avocate s’approcha.
« Nous avons également obtenu le dossier concernant la vente actuelle de l’immeuble. »
Elle fit glisser plusieurs pages vers lui.
« Le vendeur affirme contrôler le bien grâce à une modification de la fiducie enregistrée il y a quatre mois. »
Maman se leva brusquement.
« Quelle modification ? »
« Un document affirme que Ruby Élena Caron a renoncé à ses droits de bénéficiaire. »
Je clignai des yeux.
« Mais je n’ai rien signé. »
L’avocate me regarda.
« Justement. »
Elle retourna la dernière page.
Une signature maladroite apparaissait au-dessus de mon nom.
Ruby Élena Caron.
J’avais huit ans.
Même moi, je voyais que cette signature n’était pas la mienne.
« C’est faux », dis-je.
« Nous le savons », répondit Nathanaël.
Son ton avait changé.
La peur avait laissé place à quelque chose de beaucoup plus froid.
« Et maintenant, nous avons une fraude documentée. »
Un téléphone sonna.
L’avocat qui enquêtait sur Valmont Gestion décrocha.
Nous le regardâmes écouter en silence.
Puis il posa lentement le téléphone.
« Nous avons trouvé le bénéficiaire économique de la structure luxembourgeoise. »
Nathanaël ne bougea pas.
« Nom. »
L’avocat hésita.
« Avant de vous le donner, il y a quelque chose que vous devez comprendre. Les documents ont été volontairement fragmentés entre plusieurs juridictions. Quelqu’un a consacré énormément d’argent à cacher cette identité. »
« Le nom. »
L’homme inspira.
« Auguste Grégoire. »
Nathanaël devint livide.
Je regardai maman.
Elle semblait tout aussi bouleversée.
« Qui est Auguste ? » demandai-je.
Nathanaël s’assit lentement.
Pendant quelques secondes, il ne parvint pas à me regarder.
Puis il répondit.
« Mon père. »
Je restai silencieuse.
« Donc… mon grand-père ? »
Nathanaël ferma les yeux.
« Oui. »
Maman porta une main à sa bouche.
« Mais Auguste est mort », murmura-t-elle.
Nathanaël hocha lentement la tête.
« Il y a six ans. »
L’avocat posa alors un second document devant lui.
« C’est précisément le problème. »
Il indiqua la date de la modification frauduleuse de la fiducie.
Quatre mois plus tôt.
Six ans après la mort d’Auguste Grégoire.
Quelqu’un continuait donc à utiliser son identité.
Nathanaël regarda les documents pendant un long moment.
Puis son téléphone vibra.
Un message venait d’un numéro inconnu.
Il l’ouvrit.
Une photographie apparut.
On y voyait une rangée de petites consignes métalliques.
Au-dessus de l’une d’elles était inscrit :
**B-17.**
Sous la photo, une seule phrase :
**Si vous voulez savoir ce qui est arrivé à Jonathan, venez avec Ruby. Pas de police.**
Et tout en bas figurait une heure.
**22 h 00.**
**À suivre — cliquez sur la Partie 6 pour continuer.**







No comments yet