Pendant quelques secondes, personne ne parla. Je regardais la photographie d’Étienne sur mon téléphone, puis Richard. L’homme que ma mère avait aimé, celui dont la voix enregistrée m’avait guidée jusqu’au coffre, celui que j’avais commencé à imaginer comme une victime de cette famille, était maintenant accusé d’avoir tué mon père biologique.
— Tu as passé vingt-trois ans à mentir, dis-je. Pourquoi te croirais-je maintenant ?
Richard ne détourna pas les yeux.
— Tu ne dois pas me croire. Tu dois vérifier.
Cette réponse me déstabilisa davantage qu’une protestation.
— Alors prouve-le.
Il hésita avant de sortir de son portefeuille une vieille clé USB.
— J’espérais ne jamais avoir à te montrer ça.
Nous trouvâmes une salle d’attente vide. Richard brancha la clé sur l’ordinateur portable de ma mère. Un dossier unique apparut : 14 JUIN 2003 — VALMONT.
À l’intérieur se trouvait une vidéo de surveillance.
L’image était mauvaise, mais suffisamment nette.
Un couloir. Une heure affichée dans le coin : 01 h 47.
Gabriel Moreau apparut.
Je le reconnus grâce à la photographie montrée par Richard. Il avançait rapidement avec une mallette à la main. Quelques secondes plus tard, Étienne entra dans le champ.
Ils se disputaient.
Sans son, impossible de savoir pourquoi.
Gabriel tenta de partir. Étienne lui barra le passage. La confrontation devint physique, confuse. Puis ils disparurent derrière une porte.
À 02 h 03, Étienne ressortit seul.
Du sang tachait sa manche.
Je cessai de respirer.
— Ce n’est pas une preuve qu’il l’a tué.
— Non, répondit Richard. Mais Gabriel a été retrouvé mort dans cette pièce vingt minutes plus tard.
Madeleine semblait sur le point de s’effondrer.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais montré cette vidéo ?
— Parce qu’Auguste m’a ordonné de la détruire.
— Et tu lui obéissais ?
— À cette époque, oui.
Ma mère regarda l’heure affichée.
— Nathalie est née à 2 h 14.
Un détail me frappa.
— Gabriel était donc à Valmont onze minutes avant ma naissance alors que maman était à la clinique.
Madeleine essuya ses larmes.
— Parce que je n’ai pas accouché à la clinique.
Nous nous tournâmes vers elle.
— Nathalie est née à Valmont.
Tout ce que je croyais avoir compris s’effondra encore une fois.
Madeleine expliqua qu’elle était entrée en travail prématurément cette nuit-là. Gabriel avait refusé de l’emmener à l’hôpital parce qu’il craignait que Victor ou Auguste ne découvre immédiatement l’existence du bébé. Une sage-femme travaillant pour l’Institut l’avait aidée.
— Alors pourquoi le registre de la clinique ?
— Parce qu’après la mort de Gabriel, on m’a administré un sédatif. Quand je me suis réveillée, on m’a annoncé que mon bébé était mort. Plus tard, j’ai découvert que mon dossier avait été transféré administrativement à la clinique.
Je regardai Richard.
— Et toi, tu as récupéré le bébé.
Il acquiesça.
— Auguste voulait que Victor commence immédiatement les examens. Étienne voulait également savoir si tu possédais le marqueur. J’ai compris qu’aucun d’eux ne te laisserait vivre normalement.
— Alors tu m’as donnée à Élisabeth ?
Ma mère répondit à sa place.
— Il est arrivé avec toi juste avant l’aube.
Ses yeux se remplirent de larmes.
— Il m’a dit qu’Étienne avait disparu et que tu étais sa fille. J’étais enceinte depuis plusieurs mois, Nathalie.
Je compris.
— Camille.
— Oui. Mais j’ai perdu ce bébé quelques semaines plus tard.
Je restai immobile.
— Alors la Camille que je connais…
Richard ferma les yeux.
— Est arrivée deux ans plus tard. Notre fille biologique.
Une partie du registre falsifié prenait enfin sens.
Mon téléphone vibra de nouveau.
Camille.
**« Nat, tu viens ? Étienne devient nerveux. »**
Je répondis simplement :
**« Oui. »**
Richard secoua la tête.
— Non.
— Je dois la récupérer.
— Alors nous appelons la police.
— Si Étienne voit arriver la police, que fera-t-il ?
Personne ne répondit.
Finalement, nous décidâmes que j’irais, mais pas seule comme demandé. Richard et Madeleine resteraient à distance tandis que ma mère contacterait discrètement l’officier chargé de l’affaire.
L’ancien Institut Valmont se trouvait à une trentaine de kilomètres de Versailles, derrière une propriété abandonnée envahie par la végétation. Lorsque j’entrai dans le bâtiment principal, l’odeur d’humidité et de poussière me prit à la gorge.
— Camille ?
— Ici.
Sa voix venait d’une ancienne salle de conférence.
Je la trouvai debout près d’une fenêtre. Elle semblait aller bien.
À côté d’elle se tenait Étienne.
En personne.
Il me regarda longtemps.
— Nathalie.
Sa voix était celle de la cassette.
— Vous avez connu Gabriel Moreau ?
Son visage changea.
— Richard t’a montré la vidéo.
— Répondez.
— Oui.
— Vous l’avez tué ?
Camille me regarda, horrifiée.
Étienne s’approcha lentement.
— J’ai essayé de le sauver.
— Vous aviez son sang sur votre manche.
— Parce que lorsque je suis entré dans cette pièce, il était déjà blessé.
— La vidéo montre que vous êtes entrés ensemble.
— Non.
Il sortit une tablette de son sac.
— La vidéo que Richard possède commence trop tard.
Il lança un autre enregistrement.
Même couloir.
Mais cette fois, l’horodatage indiquait 01 h 39.
Gabriel apparaissait avec Victor.
Ils entrèrent dans la pièce.
Victor ressortit seul à 01 h 45.
Deux minutes plus tard, Gabriel réapparut dans le couloir, titubant. Puis Étienne arriva et le soutint.
Je sentis mes jambes faiblir.
— Pourquoi Richard possède-t-il une version différente ?
— Parce que quelqu’un a supprimé huit minutes.
— Victor ?
Étienne secoua la tête.
— Auguste.
Il ouvrit ensuite une chemise cartonnée.
— Gabriel avait découvert que Victor falsifiait les résultats du Programme Héritage. Le marqueur génétique existe, mais sa prétendue importance était largement inventée pour convaincre Auguste de financer ses recherches.
— Alors pourquoi Victor s’intéresse-t-il encore à moi ?
Étienne me tendit un document.
— Parce que Gabriel avait caché les preuves dans un endroit auquel Victor ne pouvait accéder sans toi.
Je parcourus la première page. Il s’agissait d’un contrat créé quelques jours avant ma naissance.
Un dépôt sécurisé.
Ouverture conditionnée par deux identifications biologiques.
**Gabriel Moreau.**
Et son descendant direct.
Moi.
— Si Gabriel est mort, comment l’ouvrir ?
Étienne me regarda.
— Voilà ce que Richard ignore.
Il posa devant moi une photographie récente.
Je reconnus immédiatement Gabriel.
Plus âgé, cheveux gris, mais vivant.
La photo portait une date datant de trois semaines auparavant.
— Richard a vu un corps, expliqua Étienne. Mais ce n’était pas celui de Gabriel.
Mon cœur battait à m’en faire mal.
— Où est-il ?
Étienne ouvrit la bouche.
Un bruit sec retentit derrière nous.
La porte venait de se refermer.
Puis une voix s’éleva dans le couloir.
— Étienne, tu as toujours parlé quelques minutes trop tôt.
Victor.
Étienne devint livide.
Camille attrapa ma main.
Victor apparut derrière la vitre de la porte verrouillée, parfaitement calme.
Il leva un téléphone.
Sur l’écran, une vidéo en direct montrait un homme assis dans une pièce inconnue.
Gabriel.
Et cette fois, il bougeait.
Victor sourit.
— Nathalie, votre père est effectivement vivant.
Il approcha l’écran de la vitre.
— Mais il ne le restera pas assez longtemps pour ouvrir ce qu’il a caché si vous continuez à écouter Étienne.







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