Élodie resta figée devant le message, le pouce suspendu au-dessus de l’écran. Ne rentre pas chez toi. Monique sait que tu as découvert Orion. Pendant quelques secondes, elle oublia presque de respirer. Ce n’était plus seulement une histoire d’argent, de cartes bloquées ou même d’identité utilisée sans son consentement. Quelqu’un savait ce qu’elle venait d’apprendre. Quelqu’un suivait les événements presque en temps réel.
« Claire, attendez. Je viens de recevoir un message. »
Elle le lut à voix haute.
Cette fois, son avocate ne chercha pas à la rassurer.
« Faites-moi une capture d’écran et transférez-la-moi. Ensuite, ne répondez surtout pas. »
« Et si c’était Camille ? »
« Justement. Nous ne savons pas qui se trouve derrière ce numéro. »
Élodie obéit, puis agrandit la photo de profil associée au compte de messagerie. Rien. Une silhouette grise par défaut. Elle vérifia le numéro : indicatif français, aucune correspondance dans ses contacts. Pourtant, quelque chose dans la formulation la troublait. Ne rentre pas chez toi. Pas chez vous. Quelqu’un qui lui parlait comme s’il la connaissait.
Son téléphone sonna presque aussitôt. Julien.
Elle refusa l’appel.
Il rappela.
Puis une troisième fois.
Enfin, un message apparut.
Maman dit qu’il faut qu’on parle. Tu rentres à quelle heure ?
Élodie sentit un frisson lui parcourir les bras. Quelques minutes auparavant, Julien exigeait qu’elle rétablisse ses cartes. Maintenant, son ton avait changé.
« Claire, ils savent peut-être vraiment. »
« Alors nous allons utiliser cet avantage. Faites comme si vous n’aviez rien découvert. »
Élodie hésita avant d’écrire à Julien :
Réunion imprévue. Je rentrerai tard. Pour les cartes, la banque vérifie un problème technique.
La réponse arriva presque immédiatement.
D’accord. Tiens-moi au courant.
Pas de colère. Pas de reproche.
Cela l’inquiéta davantage.
À dix-sept heures trente, Élodie quitta discrètement les bureaux par le parking souterrain. Claire lui avait réservé une chambre dans un hôtel près de Saint-Cloud et conseillé de ne prévenir personne. Dans sa voiture, Élodie posa son sac sur le siège passager, mais avant de démarrer, elle aperçut une enveloppe blanche coincée sous l’essuie-glace.
Son prénom était écrit dessus.
À la main.
Elle regarda autour d’elle. Le parking était presque vide.
À l’intérieur se trouvait seulement une photographie.
Élodie la retourna et sentit immédiatement son estomac se nouer.
La photo avait été prise devant une maison qu’elle connaissait parfaitement : celle de son père, à Meudon, vendue quelques mois après sa mort.
Trois personnes se tenaient devant l’entrée.
Son père.
Monique.
Et Camille.
La date imprimée au dos remontait à sept ans plus tôt, environ dix mois avant la mort de son père.
Élodie observa longuement Camille. Sa sœur souriait à peine. Monique, elle, tenait une chemise cartonnée contre sa poitrine. Son père semblait beaucoup plus fatigué qu’Élodie ne se souvenait de lui à cette époque.
Au dos, quelqu’un avait écrit au stylo :
Demande pourquoi Camille n’est jamais partie au Canada.
Élodie appela immédiatement Claire.
« Quelqu’un était près de ma voiture. »
« Vous avez vu quelqu’un ? »
« Non. Mais on m’a laissé une photo. »
Après avoir entendu sa description, Claire lui demanda de ne plus toucher l’enveloppe et de venir directement à son cabinet plutôt qu’à l’hôtel.
Quarante minutes plus tard, Élodie était assise face à elle dans une petite salle de réunion. Claire portait des gants fins et examinait la photographie.
« Votre sœur vous a-t-elle déjà dit elle-même qu’elle partait au Canada ? »
La question surprit Élodie.
Elle chercha dans ses souvenirs.
Après les funérailles de leur père, Camille avait disparu presque immédiatement. Élodie était alors absorbée par le deuil, son travail et les tensions liées à la succession. Quelques semaines plus tard, Monique lui avait expliqué que Camille avait accepté un poste à Montréal et souhaitait couper les ponts quelque temps.
« Non », murmura Élodie.
Elle releva brusquement les yeux.
« C’est Monique qui me l’a dit. »
Pour la première fois depuis le début de l’affaire, Claire sembla véritablement troublée.
Elle ouvrit son ordinateur.
« J’ai reçu une partie de l’historique de Morel Investissements pendant votre trajet. Votre père n’avait pas prévu de liquider la société. »
Élodie sentit sa gorge se serrer.
« Pourtant, le notaire m’avait dit que les actifs avaient été vendus pour régler les dettes. »
« Certains actifs, oui. Mais pas tous. Votre père avait préparé une transmission des parts à ses deux filles. »
Claire fit pivoter l’écran.
Deux noms apparaissaient sur un projet d’acte.
Élodie Morel : 50 %.
Camille Morel : 50 %.
« Cet acte n’a jamais été finalisé, poursuivit Claire. Trois semaines avant sa mort, un document différent a été enregistré. Il accordait temporairement un pouvoir de gestion à une personne extérieure à la famille. »
Élodie connaissait déjà la réponse avant même de poser la question.
« Monique ? »
Claire acquiesça.
« Votre père lui aurait donné mandat pour administrer certaines opérations en attendant que Camille et vous régliez la succession. »
« Mon père ne lui faisait pas confiance. »
« Alors il faut envisager que ce mandat ne reflète pas sa volonté. »
Élodie se leva brusquement. Elle marcha jusqu’à la fenêtre, incapable de rester assise.
Depuis six ans, elle avait cru que Camille l’avait abandonnée après leur dispute aux funérailles. Leur dernière conversation avait été terrible. Camille lui avait reproché de ne jamais être présente pour leur père. Élodie lui avait répondu qu’elle était irresponsable, qu’elle apparaissait seulement lorsque les choses devenaient graves. Camille était partie en larmes.
Élodie n’avait jamais essayé de la retenir.
Cette culpabilité lui revint brutalement.
Son téléphone vibra.
Encore le numéro inconnu.
Cette fois, un fichier audio accompagnait le message.
Claire lui fit signe de ne pas l’ouvrir sur son téléphone. Elles transférèrent le fichier sur un ordinateur isolé. L’enregistrement durait vingt-sept secondes.
Au début, seulement des bruits étouffés.
Puis une voix masculine.
Élodie pâlit.
Son père.
Faible, mais reconnaissable.
« Camille, écoute-moi. Si quelque chose m’arrive, ne signe rien que Monique te donnera. Les parts doivent rester entre toi et Élodie. Il y a un compte qu’elle ne connaît pas encore… »
Un bruit violent interrompit la phrase.
Puis une voix féminine retentit au loin.
Monique.
L’enregistrement s’arrêta.
Élodie porta une main à sa bouche.
« Camille avait ça depuis six ans ? »
Claire ne répondit pas.
Un troisième message apparut presque immédiatement.
Je n’ai pas pu te contacter plus tôt. Ils surveillaient tout. Si tu veux comprendre ce que ton père protégeait, viens demain à 8 h 30 au café en face de la gare de Meudon. Seule.
Puis une photo récente se téléchargea.
Camille.
Plus âgée, les traits tirés, mais parfaitement reconnaissable.
Elle tenait devant l’objectif un exemplaire du journal daté de ce matin.
Élodie sentit les larmes lui monter aux yeux.
Sa sœur n’était pas au Canada.
Elle était à quelques kilomètres.
Mais Claire, qui observait toujours l’écran, remarqua quelque chose qu’Élodie n’avait pas vu.
Elle agrandit lentement le coin inférieur de la photographie.
Sur la table devant Camille reposait un dossier bleu.
Le même type de dossier que Monique tenait sur la vieille photographie devant la maison de leur père.
Et sur sa couverture apparaissaient trois mots manuscrits :
SUCCESSION MOREL — CONFIDENTIEL.







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