Julien resta longtemps à regarder les deux chevalières, celle de la photographie et celle qu’il tenait dans sa paume. Pour la première fois depuis le début de cette histoire, Élodie vit sur son visage autre chose que de la peur pour son argent ou pour les conséquences juridiques de ses actes. C’était une douleur plus ancienne, presque enfantine. Celle d’un homme qui venait de comprendre que le récit sur lequel reposait toute son identité pouvait être faux.
« Ton père s’appelait comment ? » demanda Claire.
« Philippe Delmas. »
« Et Jacques Dervaux ? »
Julien secoua la tête.
« Maman disait que c’était un ami de Philippe. Elle disait qu’après sa mort, Jacques nous avait beaucoup aidés. »
Camille observait la photographie.
« Pourtant, ton beau-père écrivait déjà ses initiales dans ses notes financières. »
Julien releva les yeux.
« Pourquoi le père d’Élodie connaissait-il Jacques ? »
C’était la question centrale.
Claire photographia chaque page du carnet avant de replacer les originaux dans des pochettes de protection. Le commissaire de justice consignait méthodiquement chaque élément découvert. Élodie reprit la lettre de son père et continua là où elle s’était arrêtée.
Les dernières lignes étaient plus difficiles à lire.
Si vous trouvez Jacques, écoutez-le avant de juger. Il a participé à quelque chose qu’il regrette aujourd’hui. Orion n’a pas été créée pour voler notre famille. À l’origine, elle devait protéger un patrimoine que Monique ne devait jamais pouvoir contrôler.
Élodie s’arrêta.
« Alors Orion existait avant que Monique l’utilise. »
Claire acquiesça.
« Ce qui expliquerait pourquoi elle n’a jamais essayé de la supprimer. Elle a détourné une structure déjà en place. »
La lettre se terminait par une phrase :
La preuve se trouve à Genève, mais Jacques est le seul à savoir sous quel nom elle a été déposée.
Julien se leva.
« Il faut le retrouver. »
« S’il est encore vivant », répondit Camille.
Claire avait déjà commencé ses recherches. Plusieurs minutes passèrent avant qu’elle trouve une trace récente. Jacques Dervaux avait quitté la France en 2020. Une société de conseil portant son nom avait ensuite été enregistrée en Suisse, puis dissoute.
Mais une adresse apparaissait dans un ancien document.
Lausanne.
« Je peux demander une vérification par l’intermédiaire d’un confrère suisse », expliqua Claire. « En attendant, personne ne contacte Monique. »
Julien eut un rire amer.
« Elle me contactera avant. »
Il avait raison.
Son téléphone vibra quelques secondes plus tard.
Maman.
Julien hésita puis décrocha, le haut-parleur activé.
« Où es-tu ? »
La voix de Monique semblait parfaitement calme.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu es parti avec Élodie alors que cette femme est en train de détruire notre famille. »
Julien regarda Élodie.
« Qui est Jacques Dervaux ? »
Silence.
À peine deux secondes.
Mais assez.
« Je ne sais pas de quoi tu parles. »
« Arrête. »
La voix de Julien se brisa.
« J’ai vu une photo. Il porte la même chevalière que moi. »
Monique inspira lentement.
« Julien, rentre à la maison. Nous parlerons. »
« Est-ce que Philippe Delmas était vraiment mon père ? »
Cette fois, le silence dura beaucoup plus longtemps.
Puis Monique raccrocha.
Julien regarda l’écran.
Quelques secondes plus tard, un message arriva.
Certaines vérités ne te donneront rien. Elles te prendront seulement ce qu’il te reste.
Julien s’assit.
Élodie aurait autrefois posé une main sur son épaule. Elle ne le fit pas. La compassion n’effaçait pas ce qu’il lui avait fait. Pourtant, elle comprenait ce vertige.
Elle venait elle-même de découvrir que six années de son histoire familiale avaient été construites sur des mensonges.
Claire reçut alors un mail.
Elle le lut rapidement.
« J’ai les premières données techniques de la transaction effectuée après le décès de votre père. »
Élodie se rapprocha.
« Et ? »
« La signature numérique n’a pas été réalisée depuis son ordinateur. »
« Celui de Monique ? »
« Non. Depuis un terminal professionnel appartenant à Bernard Lemaître. »
Camille serra les mâchoires.
« Donc Bernard a signé. »
« Peut-être. Mais l’authentification nécessitait également un code envoyé sur le téléphone de votre père. »
Élodie fronça les sourcils.
« Son téléphone avait disparu à l’hôpital. »
Camille se tourna brusquement vers elle.
« Quoi ? »
« Après sa mort, j’avais demandé ses affaires. Son portefeuille était là, ses clés aussi. Mais pas son téléphone. On m’avait dit qu’il avait probablement été égaré pendant son transfert. »
Claire nota immédiatement l’information.
« Qui était présent à l’hôpital ? »
Élodie réfléchit.
Elle-même était arrivée après l’annonce du décès.
Camille était venue plus tard.
Bernard n’avait officiellement aucune raison d’être là.
Mais une personne avait accompagné leur père lors de son admission.
Monique.
La pièce sembla se refroidir.
À ce moment-là, le téléphone de Claire sonna. Elle décrocha, écouta quelques secondes puis activa le haut-parleur.
Un homme parlait avec un léger accent suisse.
« Maître Vasseur ? J’ai vérifié Jacques Dervaux comme demandé. Il est vivant. »
Julien se redressa immédiatement.
« Où est-il ? »
« Toujours en Suisse. Mais il ne réside plus à Lausanne. »
Claire prit un stylo.
« Pouvez-vous obtenir une adresse ? »
« Je n’en aurai pas besoin. »
« Pourquoi ? »
« Parce que monsieur Dervaux a demandé à vous parler. »
Personne ne bougea.
L’homme poursuivit :
« Votre demande a déclenché une alerte déposée chez son avocat il y a plusieurs années. Il avait laissé des instructions précises : si quelqu’un portant le nom Morel cherchait à accéder aux anciens documents Orion, il devait être prévenu immédiatement. »
Élodie échangea un regard avec Camille.
« Quand peut-il nous parler ? »
« Maintenant. »
Quelques secondes plus tard, un appel vidéo sécurisé fut établi.
L’écran resta noir un instant.
Puis le visage d’un homme âgé apparut.
Julien devint livide.
Même vingt ans plus vieux que dans ses souvenirs, il reconnut Jacques immédiatement.
Jacques, lui, ne regarda ni Élodie ni Camille.
Ses yeux se posèrent directement sur Julien.
Il sembla perdre toute contenance.
« Mon Dieu… »
Julien approcha lentement son visage de l’écran.
« Est-ce que vous êtes mon père ? »
Jacques ferma les yeux.
Lorsqu’il les rouvrit, ils étaient humides.
« Julien… ce n’est pas la première question que tu dois me poser. »
« Alors laquelle ? »
Jacques inspira profondément.
« Demande-moi pourquoi Monique a épousé Philippe Delmas alors qu’elle était déjà enceinte de moi. »
Julien ne bougea plus.
Mais Jacques poursuivit avant qu’il puisse parler.
« Et ensuite, demande à Élodie pourquoi son père a payé Monique pendant presque vingt-cinq ans pour que personne ne découvre la vérité. »







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