Alexandre resta figé devant l’écran. Pendant quelques secondes, personne ne parla. Le visage de Julien apparaissant dans le reflet de la photographie semblait irréel, comme si le jeune homme venait de traverser la pièce sans que personne ne s’en aperçoive. Camille porta une main à sa bouche, puis secoua lentement la tête.
« Non… Ce n’est pas possible. »
Alexandre agrandit encore l’image. Le reflet était imparfait, légèrement déformé par la vitre, mais il n’y avait aucun doute. C’était bien Julien.
« Il est allé à Neuilly », murmura Élodie.
Alexandre releva les yeux vers elle.
« Et il savait exactement où chercher. »
Camille sentit son cœur se serrer. Elle revit son mari quelques heures plus tôt, impeccable dans son costume, lui tenant la main devant tous les invités, souriant lorsque le photographe leur demandait de se rapprocher. Elle avait cru que ce sourire appartenait à l’homme avec lequel elle allait passer le reste de sa vie. Maintenant, chaque souvenir semblait contenir une menace qu’elle n’avait pas su voir.
« Il était derrière la porte quand sa mère me frappait », dit-elle d’une voix presque inaudible. « Et maintenant il est allé chercher ce que maman avait caché il y a dix-huit ans. »
Alexandre s’approcha d’elle.
« Camille, écoute-moi. À partir de maintenant, tu ne dois plus chercher à comprendre seule ce qu’ils veulent. Tu dois simplement rester avec nous. »
« Mais papa, pourquoi mon appartement ? Pourquoi moi ? »
Il n’eut pas le temps de répondre.
Un bruit violent résonna dans le couloir.
Quelqu’un venait de frapper contre leur porte.
« Élodie ! »
C’était Véronique.
« Vous avez cinq minutes pour me rendre les documents ! »
Alexandre regarda sa montre.
« Elle pense que nous avons le registre. »
Élodie secoua la tête.
« Nous ne l’avons pas. »
« Elle ne le sait pas. »
Alexandre prit l’enveloppe contenant les anciennes copies et la glissa dans la doublure de sa veste.
« Il faut partir. Maintenant. »
Ils passèrent par la petite porte donnant sur l’escalier de service. Élodie soutenait Camille par la taille tandis qu’Alexandre descendait quelques marches devant elles. Chaque pas de Camille provoquait une douleur sourde, mais elle refusait de se plaindre. Elle avait compris quelque chose cette nuit-là : la peur pouvait vous faire courir, mais elle pouvait aussi vous empêcher de réfléchir. Et elle ne voulait plus laisser Véronique décider à sa place.
Lorsqu’ils atteignirent le rez-de-chaussée, une voiture noire les attendait dans une rue adjacente. Alexandre ouvrit la portière arrière.
« Montez. »
À peine avaient-ils quitté l’immeuble qu’Élodie aperçut, dans le rétroviseur, deux hommes sortir par l’entrée principale.
« Ils nous ont vus. »
Le chauffeur accéléra.
Alexandre resta silencieux pendant plusieurs minutes, les yeux fixés sur son téléphone. Puis il ouvrit un dossier contenant des documents anciens.
« Je dois vous dire quelque chose », déclara-t-il.
Élodie se tourna vers lui.
« Quoi ? »
« Lorsque j’ai acheté l’appartement de Camille, je savais qu’il y avait un problème avec l’ancien propriétaire. Mais je ne savais pas qu’il était lié aux Delcourt. »
« Qu’est-ce que tu savais ? »
Alexandre hésita.
« Que le propriétaire avait refusé de vendre son immeuble à une société immobilière. Quelques mois plus tard, il a disparu. »
Camille fixa son père.
« Et tu as quand même acheté cet appartement ? »
« Je l’ai acheté pour le protéger. »
« De qui ? »
Alexandre regarda sa fille dans les yeux.
« De ceux qui voulaient le récupérer. »
Le silence s’installa dans la voiture.
Élodie comprit alors pourquoi Alexandre avait toujours refusé de parler de cet appartement après leur divorce. Il ne l’avait pas seulement transmis à Camille par générosité. Il avait essayé de mettre le bien hors de portée de certaines personnes.
Mais une question restait.
« Pourquoi Véronique attend-elle aujourd’hui pour agir ? »
Alexandre répondit sans détour :
« Parce que quelque chose a changé après ton mariage. »
Camille fronça les sourcils.
« Quoi ? »
Il ouvrit un document récent.
« Ton contrat de mariage. »
Elle se pencha.
« Je ne comprends pas. »
« Regarde la dernière page. »
Camille lut attentivement les clauses. Son visage devint progressivement livide.
« Cette clause… »
« Oui. »
Alexandre posa son doigt sur une ligne.
« Si le mariage était annulé dans certaines circonstances précises, plusieurs dispositions patrimoniales entraient automatiquement en vigueur. »
Élodie comprit avant Camille.
« Ils voulaient provoquer une rupture après avoir obtenu une signature. »
Alexandre acquiesça.
« Et si Camille refusait de signer, ils avaient besoin d’un autre moyen de pression. »
Camille murmura :
« Les violences. »
Personne ne répondit.
La voiture s’arrêta finalement devant un cabinet discret où Alexandre avait décidé de rencontrer son ancien contact juridique. Mais avant qu’ils ne descendent, le téléphone de Camille vibra.
Un message de Julien.
Elle resta immobile.
« Qu’est-ce qu’il dit ? » demanda Élodie.
Camille ouvrit le message.
« Je sais où tu es. Tu dois entendre ma version avant de croire ton père. »
Un second message arriva immédiatement.
« Et demande-lui pourquoi il a réellement acheté ton appartement. »
Camille leva lentement les yeux vers Alexandre.
« Papa… »
Alexandre regardait déjà l’écran.
Pour la première fois depuis son arrivée, il semblait véritablement déstabilisé.
Puis un troisième message apparut.
Une photo.
On y voyait un registre ancien posé sur une table.
À côté du registre se trouvait une alliance.
Celle de Camille.
Elle porta instinctivement sa main à son doigt.
Son alliance avait disparu.
Et elle comprit alors que quelqu’un l’avait prise dans la suite de l’hôtel avant qu’elle ne s’enfuie.







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