Je suis restée longtemps les yeux fixés sur le nom d’Élodie, incapable de détourner le regard. La douleur de mon bassin semblait soudain lointaine, remplacée par une autre sensation, plus froide, plus profonde. Pendant deux ans, j’avais envoyé de l’argent à mon fils parce que je pensais l’aider à maintenir sa famille à flot. Mais si Maître Delorme avait raison, quelqu’un avait peut-être utilisé mon nom pour aller beaucoup plus loin que de simples virements mensuels.
« Qu’est-ce que cette autorisation ? » ai-je demandé finalement.
Ma voix était presque inaudible.
Maître Delorme a repris le document.
« C’est une procuration bancaire. Elle permettait à la personne désignée d’effectuer certaines opérations sur un compte lié à votre patrimoine. »
« Et je l’ai signée ? »
Il m’a regardée droit dans les yeux.
« La signature ressemble à la vôtre. Mais je vous connais depuis quinze ans, Madame Moreau. Et surtout, je connais votre manière de signer. Celle-ci comporte deux différences très précises. »
Il a sorti une loupe de sa mallette et m’a montré les deux signatures côte à côte.
« Quelqu’un a probablement essayé de reproduire votre signature. »
J’ai senti mes doigts se crisper sur le drap.
« Pourquoi Élodie aurait-elle fait ça ? »
« Je ne sais pas encore. »
Cette réponse m’a terrifiée davantage qu’une accusation.
Je me suis souvenue de toutes ces années où Élodie m’appelait lorsqu’une facture devenait trop lourde, lorsqu’un enfant avait besoin de quelque chose, lorsqu’une dépense imprévue apparaissait. Je m’étais toujours dit qu’elle était dépassée. Jamais je n’avais imaginé qu’elle pouvait me cacher quelque chose.
« Thomas est-il au courant ? »
Maître Delorme a hésité.
« Je ne peux pas vous le dire avec certitude. Mais il existe une autre anomalie. »
Il a ouvert son ordinateur portable et fait défiler plusieurs relevés.
« Regardez ces mouvements. »
Je me suis penchée malgré la douleur.
Plusieurs sommes avaient quitté un compte que je connaissais bien. Certaines étaient modestes. D’autres dépassaient vingt mille euros.
« Je n’ai jamais effectué ces virements. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi personne ne m’a prévenue ? »
« Parce que les opérations ont été enregistrées comme autorisées. »
Mon estomac s’est noué.
« Par qui ? »
Il a tourné l’écran vers moi.
Le nom affiché était celui d’une société financière située à Paris.
Je l’ai reconnu immédiatement.
« Cette société… »
« Oui. »
« Elle appartient à quelqu’un de la famille de Thomas ? »
« Pas directement. »
Il a marqué une pause.
« Mais son principal dirigeant est le frère d’Élodie. »
J’ai fermé les yeux.
Tout semblait soudain s’emboîter, mais quelque chose résistait encore. Pourquoi utiliser ma signature ? Pourquoi passer par une société extérieure ? Et surtout, pourquoi avoir continué à me demander cinq mille cinq cents euros chaque mois si davantage d’argent avait déjà été prélevé ailleurs ?
« Combien ? » ai-je demandé.
Maître Delorme n’a pas répondu immédiatement.
« Combien m’a-t-on pris ? »
Il a finalement prononcé le montant.
J’ai cessé de respirer pendant quelques secondes.
Ce n’était pas cinq mille cinq cents euros.
C’était plusieurs centaines de milliers.
Je me suis laissée retomber contre mon oreiller.
« Non… »
« C’est ce que nous devons vérifier. Certains mouvements pourraient être légitimes, d’autres non. Je ne veux pas vous alarmer inutilement. »
Mais j’étais déjà alarmée.
Et une question revenait sans cesse dans ma tête.
Si quelqu’un avait accès à mon patrimoine, depuis combien de temps cela durait-il ?
Comme s’il avait lu dans mes pensées, Maître Delorme a sorti une enveloppe blanche.
« J’ai demandé un relevé complet. Il y a quelque chose que je n’ai pas encore compris. »
Il a ouvert l’enveloppe et en a extrait une photocopie.
« Cette opération date de six mois avant le début des virements de cinq mille cinq cents euros. »
Je l’ai regardé.
« Quel rapport ? »
« Je l’ignore. Mais la somme a été transférée vers un compte qui n’est ni celui de Thomas, ni celui d’Élodie. »
Il m’a tendu le document.
Un numéro de compte.
Une date.
Et une référence.
Je l’ai lue trois fois.
Puis mon cœur s’est serré.
La référence contenait quatre chiffres que je connaissais parfaitement.
C’étaient les quatre derniers chiffres d’un ancien compte que mon mari avait ouvert avant sa mort.
« Ce compte n’existe plus », ai-je murmuré.
Maître Delorme s’est penché vers moi.
« C’est ce que je pensais aussi. »
La porte de ma chambre s’est alors ouverte brusquement.
Une infirmière est entrée avec mon plateau-repas, mais derrière elle se tenait un homme que je n’avais jamais vu auparavant.
Il avait une cinquantaine d’années, un manteau sombre trempé par la pluie et une expression extrêmement grave.
Il a regardé Maître Delorme, puis moi.
« Madame Moreau ? »
« Oui. »
Il a sorti une carte de son portefeuille.
« Je m’appelle Antoine Renaud. Je travaille au service conformité de votre banque. »
Maître Delorme s’est immédiatement levé.
« Pourquoi êtes-vous ici ? »
Antoine Renaud a regardé vers le couloir avant de refermer doucement la porte.
« Parce que nous avons découvert ce matin quelque chose qui ne concerne pas seulement votre compte. »
Il s’est approché du lit.
« Madame Moreau, quelqu’un essaie actuellement de transférer la propriété d’un de vos biens. »
J’ai senti mon sang se glacer.
« Quel bien ? »
Il a sorti une feuille pliée de sa poche.
« Votre maison. »
Je suis restée immobile.
Cette maison était celle où j’avais élevé Thomas.
La maison que mon mari avait achetée avant sa mort.
La maison dont je n’avais jamais envisagé de me séparer.
Antoine Renaud a posé le document devant moi.
« Une demande de transfert a été déposée hier. Et elle est accompagnée d’un mandat portant votre signature. »
Maître Delorme a pâli.
« Hier ? »
« Oui. »
J’ai regardé la signature imprimée au bas de la page.
Elle ressemblait à la mienne.
Presque parfaitement.
Puis j’ai remarqué la date.
Le document avait été préparé avant même mon accident.
Et, pour la première fois, une pensée beaucoup plus inquiétante m’a traversé l’esprit.
Ma chute n’était peut-être pas le début de cette histoire.
C’était peut-être simplement le moment où quelqu’un avait compris que je risquais enfin de découvrir la vérité.







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