Marianne resta longtemps à fixer la photographie, incapable de détacher ses yeux du visage de sa mère. Elle l’avait connue comme une femme discrète, presque effacée, qui évitait toujours de parler de sa jeunesse et répondait aux questions par des phrases vagues. Pourtant, sur cette image jaunie, elle ne ressemblait en rien à la femme prudente dont Marianne gardait le souvenir. Elle se tenait droite devant une immense propriété entourée de cyprès, vêtue d’une robe claire, une main posée sur l’épaule d’Alexandre Beaumont, beaucoup plus jeune. Derrière eux, gravé dans la pierre au-dessus d’un portail, figurait exactement le même blason que celui imprimé sur le dossier.
— Où cette photo a-t-elle été prise ? demanda Marianne d’une voix rauque.
Alexandre hésita avant de répondre.
— Au domaine de Valombre, près de Fontainebleau.
Ce nom ne signifiait rien pour elle, mais la manière dont il le prononça lui fit comprendre qu’il aurait dû.
Il sortit une seconde enveloppe du dossier et la posa entre eux.
— Votre mère ne s’appelait pas Claire Martin à sa naissance.
Marianne releva brusquement la tête.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
— Elle s’appelait Claire de Beaumont.
Un silence lourd envahit la voiture. Marianne eut presque envie de rire, tant la phrase semblait absurde. Sa mère avait travaillé pendant des années comme secrétaire dans une petite entreprise de Montrouge. Elle comptait chaque dépense, achetait ses vêtements en promotion et refusait toujours que Marianne dépense trop pour ses anniversaires. Rien dans leur existence n’avait jamais évoqué une famille ancienne, un domaine ou un héritage.
— Beaumont… comme vous ?
Alexandre acquiesça lentement.
— Claire était ma cousine. Mais surtout, elle était l’unique héritière directe d’une branche de notre famille qui possédait encore une part considérable du patrimoine Beaumont.
Marianne sentit son estomac se nouer.
— Alors pourquoi a-t-elle vécu comme si elle n’avait rien ?
Alexandre détourna un instant le regard vers la vitre.
— Parce qu’on lui a tout pris.
Il lui expliqua qu’à vingt-deux ans, Claire était tombée enceinte d’un homme que la famille refusait d’accepter. Une dispute avait éclaté. Peu après, un scandale financier avait été fabriqué autour d’elle. Des documents falsifiés avaient laissé croire qu’elle avait détourné de l’argent appartenant à une fondation familiale. Menacée de poursuites et convaincue que personne ne la croirait, Claire avait disparu. Quelques mois plus tard, son nom avait été officiellement retiré de plusieurs actes de succession.
Marianne sentit ses doigts se refermer sur le bord du dossier.
— Qui a fait ça ?
Alexandre ne répondit pas tout de suite.
— J’ai longtemps pensé que c’était votre grand-oncle Étienne. Mais je n’en suis plus certain.
Cette réponse ne fit qu’augmenter son malaise.
— Et vous m’avez cherchée pendant toutes ces années ?
— Oui. Après la mort de Claire, j’ai découvert une lettre qu’elle m’avait envoyée sans jamais savoir si elle était arrivée. Elle disait qu’elle avait une fille. Vous.
Alexandre sortit alors une photocopie pliée en quatre. L’écriture inclinée était celle de sa mère. Marianne la reconnut immédiatement. Ses mains se mirent à trembler.
« Si un jour quelque chose m’arrive, protège Marianne. Elle ne doit jamais retourner vers eux tant que tu ne sais pas qui a réellement détruit notre famille. »
Marianne relut la phrase plusieurs fois.
— “Eux” ?
— C’est précisément ce que je cherche encore à comprendre.
Une douleur sourde traversa alors son ventre. Marianne porta instinctivement la main sous son manteau. Alexandre remarqua son geste.
— Vous êtes blessée ?
Elle hésita. Depuis qu’elle avait quitté la villa, elle n’avait prononcé les mots à personne. Même dans son esprit, la grossesse semblait encore fragile, irréelle, comme quelque chose que la cruauté de Romain pouvait lui arracher s’il l’apprenait.
— Non.
Elle inspira profondément.
— Je suis enceinte.
Alexandre resta immobile.
— Enceinte ?
Marianne acquiesça, puis les larmes revinrent malgré elle.
— Je l’ai appris ce matin. Je rentrais justement pour l’annoncer à mon mari.
Elle lui raconta tout. Les traitements. Les humiliations. Les accusations de Béatrice. Vanessa dans leur salon. Les valises devant la porte. Le divorce.
Alexandre ne l’interrompit pas une seule fois. Pourtant, plus elle parlait, plus son expression changeait. Lorsqu’elle prononça le nom complet de son mari, il se redressa.
— Vous avez dit Romain de Montfort ?
Marianne essuya ses joues.
— Oui. Pourquoi ?
Alexandre devint silencieux.
— Alexandre ?
Il ouvrit brusquement son téléphone, chercha quelque chose, puis lui montra une ancienne photographie prise lors d’un gala. Béatrice de Montfort y apparaissait, plus jeune, debout à côté d’un homme que Marianne ne connaissait pas.
— Cet homme s’appelait Étienne Beaumont.
Le souffle de Marianne se coupa.
— Celui que vous soupçonniez d’avoir détruit ma mère ?
— Oui.
Elle sentit soudain le froid envahir tout son corps.
— Pourquoi Béatrice le connaissait-elle ?
Alexandre fixa encore l’image.
— Elle ne le connaissait pas simplement.
Il agrandit la photographie. Sur la main de Béatrice apparaissait une bague portant le même blason que celui du dossier.
— Pendant presque deux ans, ils ont été associés dans plusieurs sociétés privées. Juste avant que Claire soit accusée.
Marianne se rappela alors quelque chose qui, jusque-là, lui avait semblé insignifiant : la première fois que Béatrice avait rencontré sa mère, des années avant le mariage, elle était devenue étrangement pâle. Elle avait pourtant affirmé ne jamais l’avoir vue.
— Elle connaissait ma mère…
Alexandre ne répondit pas.
Son téléphone vibra soudain.
Un message venait d’arriver d’un numéro inconnu.
Il le lut, et son visage se ferma aussitôt.
Marianne se pencha légèrement.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Sans parler, Alexandre tourna l’écran vers elle.
Une seule phrase était affichée :
« Si Marianne est avec vous, ne l’emmenez surtout pas à Valombre. Quelqu’un sait déjà qu’elle est vivante. »







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