Derrière la paroi de verre sans tain, je les observais. Mathieu avait posé une main sur le dossier d’un fauteuil, l’air parfaitement détendu. Il ne ressemblait pas à un homme qui venait de perdre sa femme et son enfant. Il ressemblait à un homme venu récupérer un argent qu’il considérait déjà comme acquis. Chloé, elle, gardait les yeux baissés, mais je voyais bien que ses doigts tremblaient légèrement autour de son sac. Elle avait peur. Pas de moi. Pas encore. Elle avait peur que quelque chose échappe à leur contrôle.
Richard se tenait à côté de moi, les bras croisés, le visage fermé. « Voilà donc l’homme qui prétendait l’aimer », murmura-t-il. Je n’ai pas répondu. Mes yeux étaient rivés sur Mathieu. Je connaissais chaque expression de son visage. Je savais quand il mentait, quand il était nerveux et quand il jouait la comédie. Et aujourd’hui, il était extraordinairement calme. Cela me fit plus peur que sa colère sur la montagne.
La porte de la salle s’ouvrit. L’un des avocats de Richard entra avec un dossier épais à la main. « Monsieur Delorme, merci d’être venu. Nous avons quelques éléments à vérifier avant de procéder au règlement. » Mathieu sourit poliment. « Je comprends parfaitement. Je veux simplement que cette affaire soit réglée rapidement. Émilie et notre enfant ont suffisamment souffert. » J’ai senti mes ongles s’enfoncer dans ma paume.
Notre enfant.
Il avait prononcé ces mots sans même hésiter.
L’avocat s’assit face à lui. « Nous allons donc reprendre les circonstances du décès. Vous affirmez que votre épouse a chuté accidentellement lors d’une randonnée près de Chamonix ? » « Exactement. La visibilité était presque nulle. Elle a glissé. J’ai essayé de la retenir, mais… » Mathieu marqua une pause parfaitement calculée. « Je n’ai rien pu faire. »
Chloé détourna la tête.
Je regardai Richard. Il ne bougeait pas.
« Et vous êtes certain de n’avoir vu personne d’autre dans cette zone ? » demanda l’avocat.
Mathieu fronça légèrement les sourcils. « Personne. »
« Aucun guide ? Aucun randonneur ? Aucun véhicule ? »
« Non. »
« Même pendant les heures qui ont précédé l’accident ? »
« Non. »
L’avocat referma lentement son stylo.
« Très bien. »
Mathieu se détendit davantage.
Puis l’avocat sortit une photographie.
« Nous avons cependant retrouvé ceci. »
Le visage de Mathieu changea.
La photo montrait le bord de la falaise.
Et dans la neige, plusieurs mètres sous l’endroit où j’étais tombée, on distinguait nettement des traces de pas.
Deux séries.
L’une appartenait à Mathieu.
L’autre à Chloé.
Mathieu resta silencieux quelques secondes avant de répondre : « Nous avons cherché ma femme. Évidemment que nous avons marché autour de la zone. »
« Bien sûr », répondit calmement l’avocat. « Mais pourquoi vos empreintes s’arrêtent-elles exactement au bord de la falaise ? »
Le silence devint lourd.
Chloé leva brusquement les yeux.
Je vis Mathieu lui lancer un regard bref, presque imperceptible.
Un regard qui disait : tais-toi.
Mais je venais de comprendre quelque chose.
Ils n’avaient pas préparé toutes les réponses.
L’avocat ouvrit alors un second dossier. « Il y a autre chose. »
Mathieu se redressa.
« Nous avons reçu le rapport préliminaire concernant le corps supposément retrouvé. »
Je cessai de respirer.
Supposément.
L’avocat continua : « Le problème est qu’aucun corps n’a été retrouvé. »
Le visage de Mathieu devint livide.
Chloé se leva presque brusquement.
« Mais… vous aviez dit que— »
Elle s’arrêta.
Mathieu tourna lentement la tête vers elle.
Trop tard.
L’avocat ne la quittait pas des yeux.
« Que nous avions dit quoi, Madame ? »
Chloé resta bouche ouverte.
Mathieu se leva.
« Cette réunion est terminée. »
« Pas encore », répondit l’avocat.
Deux hommes en costume apparurent alors devant la porte.
Mathieu recula d’un pas.
Et pour la première fois depuis que je le connaissais, je vis la peur véritable traverser son visage.
Richard posa doucement une main sur mon épaule.
« Maintenant », murmura-t-il, « ils vont comprendre que les morts peuvent parfois revenir témoigner. »
La porte intérieure s’ouvrit.
Je fis un pas dans la salle.
Mathieu se retourna.
Son regard rencontra le mien.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Son visage se vida complètement de ses couleurs.
Chloé porta une main à sa bouche.
Moi, je restai immobile, soutenue par ma canne, le poignet encore immobilisé et une cicatrice visible sur ma joue.
Puis je regardai Mathieu droit dans les yeux.
« Tu avais raison sur une chose », dis-je d’une voix faible mais parfaitement audible. « Notre fils et moi sommes revenus de très loin. »
Mathieu recula.
Et lorsqu’il aperçut Richard derrière moi, son expression changea une seconde fois.
Car il comprit que ce n’était pas seulement son mensonge qui venait de s’effondrer.
C’était toute la raison pour laquelle il avait cru pouvoir me tuer.







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