La salle entière semblait s’être figée. Mathieu me fixait comme s’il regardait un fantôme. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit. Chloé, elle, avait reculé jusqu’à heurter le bord de la table. Son visage était devenu si pâle qu’on aurait dit qu’elle allait s’évanouir. Quant à moi, je sentais mon cœur battre violemment contre mes côtes encore douloureuses. J’avais imaginé cette rencontre des dizaines de fois pendant mes nuits d’hôpital. Dans certaines versions, je lui criais dessus. Dans d’autres, je le frappais. Mais maintenant qu’il était devant moi, je compris que je n’avais besoin ni de cris ni de gestes violents. Il suffisait qu’il me voie vivante.
« Émilie… » finit-il par souffler.
Je ne répondis pas.
Il fit un pas vers moi, mais l’un des hommes en costume se plaça immédiatement entre nous. « Vous restez où vous êtes, Monsieur Delorme. »
Mathieu regarda Richard. Son expression passa de la stupeur à la méfiance. « Qu’est-ce que vous faites ? »
Richard ne répondit pas tout de suite. Il s’avança lentement jusqu’à se tenir à mes côtés. « Je protège ma fille. »
Le silence qui suivit fut plus violent que n’importe quel cri.
Mathieu fronça les sourcils. « Votre… fille ? »
« Biologique », précisa Richard. « Et contrairement à vous, je ne l’ai jamais considérée comme une police d’assurance. »
Chloé porta une main à sa bouche.
Je vis alors quelque chose changer dans les yeux de Mathieu. Il venait de comprendre que l’homme qu’il avait peut-être considéré comme un simple dirigeant d’entreprise était directement lié à moi. Mais il ignorait encore l’ampleur de cette relation.
« Vous saviez », murmura Mathieu. « Vous saviez qu’elle était vivante. »
Richard esquissa un sourire sans chaleur. « Depuis le jour où je l’ai retrouvée au fond de cette montagne. »
Mathieu se tourna vers moi. « Pourquoi ne m’avoir rien dit ? »
Cette question me fit presque rire.
« Parce que tu aurais essayé de finir ce que tu avais commencé. »
Il baissa les yeux.
Pas un démenti.
Pas une protestation.
Rien.
Et ce silence fut la première véritable confession.
L’avocat posa alors une tablette sur la table et fit apparaître plusieurs images. « Nous avons récupéré les données du véhicule utilisé le jour de l’accident. Le système de navigation montre que vous avez modifié votre itinéraire trois heures avant la chute. Vous avez également désactivé la fonction d’appel automatique d’urgence. »
Mathieu secoua la tête. « Je ne savais pas que cette fonction existait. »
« Pourtant, votre empreinte digitale apparaît dans les paramètres. »
Chloé intervint brusquement. « Mathieu, tu m’avais dit que personne ne pouvait retrouver ces données ! »
Cette fois, Mathieu se retourna vers elle avec une expression glaciale.
« Tais-toi. »
Chloé comprit immédiatement son erreur.
Je la regardai. Pendant des années, elle avait partagé mes repas, mes secrets, mes inquiétudes. Elle connaissait les prénoms des médecins qui suivaient ma grossesse. Elle avait même posé sa main sur mon ventre quelques semaines avant de participer à ma mort.
« Combien ? » lui demandai-je.
Elle me fixa sans comprendre.
« Combien devait-il te donner ? »
Ses yeux se remplirent de larmes.
« Je… je ne voulais pas que ça aille aussi loin. »
« Mais tu savais. »
Elle baissa la tête.
« Oui. »
Un seul mot.
Mais il me brisa davantage que je ne l’aurais imaginé.
Richard fit signe à l’avocat, qui sortit un nouvel élément du dossier. « Il y a également un transfert bancaire de vingt-cinq millions d’euros vers une société écran appartenant indirectement à Madame Chloé Martin. »
Mathieu se tourna brutalement vers Chloé.
« Tu avais ton propre compte ? »
Elle ne répondit pas.
Je compris alors que quelque chose clochait.
Si Mathieu avait promis vingt-cinq millions à Chloé, pourquoi l’argent venait-il d’une société qu’elle contrôlait déjà ?
Richard sembla avoir la même pensée.
Il prit le document et le parcourut rapidement. Son visage se durcit.
« Ce compte n’a pas été créé pour recevoir l’argent de Mathieu. »
Je le regardai.
« Alors pourquoi ? »
Richard leva les yeux vers moi.
« Parce que quelqu’un avait déjà commencé à déplacer l’argent avant même ton accident. »
Mon estomac se noua.
« Qui ? »
Il ne répondit pas immédiatement.
L’avocat fit apparaître l’historique complet des transactions.
Une première somme.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
Toutes avaient été transférées plusieurs mois avant ma chute.
Et le dernier bénéficiaire n’était ni Mathieu, ni Chloé.
Le nom qui apparut à l’écran me glaça.
**Caron Holdings — Compte confidentiel 17.**
Je regardai Richard.
Pour la première fois depuis notre rencontre dans la montagne, son visage perdit toute assurance.
« Ce compte », murmura-t-il, « n’est accessible qu’à trois personnes dans tout mon groupe. »
« Qui ? »
Il resta silencieux.
Puis son téléphone vibra.
Richard décrocha.
Il écouta pendant quelques secondes avant de devenir complètement immobile.
« Quand ? » demanda-t-il.
Une pause.
« Vous êtes certain ? »
Il raccrocha.
Je vis ses doigts trembler légèrement.
« Richard ? »
Il me regarda.
« Quelqu’un vient d’essayer d’accéder au dossier médical de ton fils. »
Mon sang se glaça.
« Mais personne ne sait qu’il est vivant… »
Richard fixa Mathieu.
Puis Chloé.
Et enfin moi.
« C’est justement le problème. »
À cet instant, une infirmière apparut derrière la porte vitrée, essoufflée.
« Madame Émilie… il faut que vous veniez immédiatement. »
« Pourquoi ? »
Elle hésita.
« Le berceau de votre bébé est vide. »







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