Richard n’a pas répondu tout de suite. Il fixait encore la photographie sur mon téléphone, comme si le simple fait de regarder ce vieux portrait pouvait faire surgir vingt-sept années de souvenirs qu’il avait soigneusement enterrés. « Cette maison se trouvait à une quarantaine de kilomètres d’ici », finit-il par dire. « Ta mère y a vécu pendant plusieurs années. C’est là que je l’ai rencontrée. C’est aussi là que… » Il s’interrompit. Je le regardai attentivement. « Que quoi ? » Richard détourna les yeux. « Que j’ai perdu le droit de te connaître. » Sa voix avait changé. Pour la première fois depuis notre rencontre, il ne parlait plus comme un milliardaire habitué à contrôler chaque situation. Il parlait comme un homme qui regrettait quelque chose depuis des décennies.
Nous avons quitté l’hôpital sous escorte, mais avant de partir, Richard insista pour que mon fils soit placé dans une unité sécurisée dont seuls quatre membres du personnel connaissaient l’emplacement exact. La peur me serrait la gorge tandis que je regardais les portes se refermer derrière nous. « Je veux mon fils près de moi », ai-je dit. « Tu l’auras », répondit Richard. « Mais si quelqu’un connaît cette maison, il est possible qu’il connaisse aussi l’existence de ton enfant. Nous devons comprendre pourquoi. » Je montai dans la voiture en silence. Une question me rongeait depuis plusieurs minutes. « Richard, pourquoi cette femme a-t-elle emporté mon fils ? » Il me regarda dans le rétroviseur. « Parce qu’elle n’a probablement pas agi pour Mathieu. » Mon cœur se serra. « Alors pour qui ? » Richard ne répondit pas.
Une heure plus tard, nous nous sommes arrêtés devant une propriété abandonnée au milieu d’une forêt enneigée. Le portail était rouillé. Les fenêtres de la maison étaient condamnées par des planches. Pourtant, quelque chose me frappa immédiatement. La neige devant la porte était récente et parfaitement dégagée. Quelqu’un venait régulièrement ici. Richard descendit de voiture et resta immobile quelques secondes. « C’est ici », murmura-t-il. Je descendis à mon tour malgré la douleur qui traversait encore mes côtes. À chaque pas, une sensation étrange me gagnait. Je n’avais jamais vu cette maison auparavant, mais quelque chose en moi la reconnaissait.
La porte d’entrée n’était pas verrouillée.
À l’intérieur, l’air sentait le bois humide et la poussière. Le mobilier avait disparu depuis longtemps, mais plusieurs objets étaient encore là. Une vieille horloge. Une cheminée couverte de cendres. Et, au-dessus du manteau, une photographie encadrée représentant ma mère lorsqu’elle était jeune. Je m’approchai lentement. Elle souriait. À côté d’elle se tenait Richard, beaucoup plus jeune.
Mais il y avait quelqu’un d’autre sur la photo.
Un petit garçon.
Je me retournai vers Richard.
« Qui est-ce ? »
Il ne répondit pas.
« Richard. Qui est cet enfant ? »
Son visage s’était complètement fermé.
« Je ne sais pas. »
Je le fixai.
« Tu mens. »
Il soupira profondément. « J’avais peur que tu finisses par trouver cette photographie. »
Je pris le cadre entre mes mains. Au dos, une date était inscrite à l’encre bleue. Dix-neuf ans avant ma naissance.
Puis je remarquai quelque chose d’autre.
Une petite enveloppe était glissée derrière la photographie.
Mon prénom y était écrit.
**Émilie.**
Mes doigts se mirent à trembler.
« Pourquoi ma mère aurait-elle laissé une lettre portant mon prénom avant même ma naissance ? »
Richard s’approcha.
« Ouvre-la. »
Je déchirai lentement l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une seule feuille, jaunie par le temps.
L’écriture de ma mère était immédiatement reconnaissable.
*Ma chère Émilie, si tu lis cette lettre, c’est que Richard t’a finalement retrouvée. Mais s’il t’a retrouvée, cela signifie également qu’ils ont commencé à chercher ton enfant.*
Je cessai de respirer.
Je continuai.
*Ne fais confiance à personne dans l’entourage de Richard. Pas même à ceux qui prétendront vouloir te protéger.*
Je levai lentement les yeux vers lui.
Richard était devenu livide.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Il ne répondit pas.
Je relus les dernières lignes.
*Ton père biologique n’est pas la seule chose que Richard t’a cachée. Le jour où tu apprendras pourquoi les cinquante millions d’euros ont été assurés sur ta vie, tu comprendras pourquoi Mathieu n’était qu’un pion.*
Le papier trembla entre mes doigts.
Puis un bruit sourd retentit à l’étage.
Nous nous sommes figés.
Un pas.
Puis un deuxième.
Quelqu’un était dans la maison.
Richard fit signe à ses hommes de rester silencieux.
Je reculai instinctivement.
Une silhouette apparut alors au sommet de l’escalier.
Une femme.
Elle portait un manteau sombre et tenait quelque chose contre elle.
Je reconnus immédiatement le visage.
**Claire Moreau.**
L’ancienne infirmière.
Celle qui avait enlevé mon fils.
Elle me regarda droit dans les yeux.
Puis elle prononça une phrase qui me glaça :
« Émilie, je n’ai pas kidnappé votre fils. Je l’ai sauvé de la personne qui veut réellement votre mort. »
Elle posa alors sur la rampe une petite couverture bleue.
Celle de mon bébé.
Et derrière elle, une deuxième personne apparut dans l’ombre.
Une personne que Richard connaissait.
À en juger par son visage, il aurait préféré mourir plutôt que de la voir là.







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