Isabelle resta figée, les yeux rivés sur la photographie. Pendant un instant, elle refusa de comprendre les mots de Madeleine. Son mari était mort depuis neuf ans. Elle avait elle-même assisté à ses derniers jours, tenu sa main dans une chambre d’hôpital et vu son cercueil descendre dans la terre. Pourtant, l’homme sur la photographie avait son visage.
« Vous êtes en train de dire que mon mari avait un frère ? » demanda-t-elle.
Madeleine secoua la tête.
« Non. Je dis qu’Henri avait un fils dont personne ne parlait. »
Julien pâlit.
« Mon grand-père avait un autre enfant ? »
« Oui. »
« Comment s’appelait-il ? »
Madeleine regarda Isabelle.
« Adrien. »
Le nom provoqua chez Isabelle un vertige brutal. Elle recula jusqu’à l’autel.
« Adrien… »
Elle connaissait ce prénom.
Pas comme celui d’un homme de sa famille, mais comme celui d’un enfant dont elle avait découvert l’existence des années plus tôt dans une vieille lettre appartenant à Henri. À l’époque, elle avait interrogé son beau-père. Il lui avait répondu que cette histoire concernait une personne morte depuis longtemps et qu’elle n’avait aucune raison de s’en mêler.
Elle n’avait jamais imaginé qu’Adrien était son fils.
« Pourquoi mon mari ne m’en a-t-il jamais parlé ? »
Madeleine répondit doucement :
« Parce qu’il ne le connaissait pas vraiment. Adrien avait été éloigné de la famille avant sa naissance. Henri ne voulait pas qu’il porte le nom Delcourt. »
Marc prit la photographie et observa attentivement l’homme dans l’ombre.
« S’il est vivant, il faut comprendre pourquoi il nous surveille. »
Claire regarda Isabelle.
« Et surtout, pourquoi il me surveille, moi. »
Personne ne répondit.
La question resta au milieu de la chapelle.
Puis Madeleine prit soudain Claire par le bras.
« Il faut partir. Maintenant. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’Adrien ne voulait pas que vous sachiez que vous étiez une Delcourt. »
Claire fronça les sourcils.
« Comment le savez-vous ? »
Madeleine regarda Isabelle avec une expression presque coupable.
« Parce que c’est lui qui est venu chercher le deuxième bébé cette nuit-là. »
Isabelle sentit son sang se glacer.
« Vous l’avez vu ? »
« Oui. »
« Vous venez de dire qu’il avait été éloigné de la famille. »
« Il l’avait été. Mais il connaissait l’hôpital. Il y travaillait comme technicien. »
Marc ouvrit rapidement le vieux dossier.
« Son nom apparaît quelque part ? »
Madeleine secoua la tête.
« Il utilisait un autre nom. »
« Lequel ? »
Elle hésita.
« Antoine Morel. »
Claire recula.
Le nom résonna dans son esprit.
Morel.
Son nom de naissance.
« Non… »
Julien prit sa main.
« Claire, regarde-moi. »
Elle tremblait.
« Mes parents adoptifs… »
« Peut-être qu’ils n’étaient pas tes vrais parents adoptifs », murmura Madeleine.
Cette phrase fit plus mal que tout le reste.
Claire se tourna vers elle.
« Alors qui étaient-ils ? »
Madeleine baissa les yeux.
« Je ne sais pas. »
« Vous savez forcément quelque chose ! »
« Je sais seulement qu’Adrien a remis un bébé à une femme portant le nom de Morel. Mais je ne savais pas lequel des deux enfants il avait emporté. »
Isabelle ferma les yeux.
Pendant vingt-deux ans, elle avait cherché une enfant disparue.
Et si elle s’était trompée depuis le début ?
Et si Claire n’était pas l’enfant qu’on lui avait volée, mais celle qu’on lui avait laissée volontairement ?
Marc remarqua alors une petite tache rouge sur le dossier.
« Quelqu’un a fouillé dans mes affaires. »
Il retourna les pages.
Une feuille manquait.
« La page sur la deuxième naissance. »
Julien regarda vers la porte.
« Il était ici. »
Au même moment, un bruit métallique retentit dans le couloir.
Puis un claquement de porte.
Marc partit immédiatement dans cette direction.
« Restez ici ! »
Isabelle attrapa Claire par la main.
« Ne bouge pas. »
Quelques secondes plus tard, un cri étouffé retentit.
Julien courut après Marc.
Isabelle voulut les suivre, mais Madeleine l’arrêta.
« Pas par là. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il veut que vous alliez dans ce couloir. »
Madeleine désigna une petite porte située derrière l’autel.
« Il existe une autre sortie. »
Ils traversèrent une pièce étroite qui sentait la poussière et le bois humide. Madeleine avançait avec une étonnante précision, comme si elle connaissait encore chaque recoin du bâtiment.
Claire marchait derrière elle.
Soudain, elle s’arrêta.
Sur le mur, sous plusieurs couches de peinture ancienne, quelqu’un avait gravé deux petites étoiles.
Une grande.
Une petite.
Claire posa ses doigts dessus.
Une douleur sourde lui traversa la tête.
Puis un souvenir apparut.
Une femme en blouse blanche.
Un bébé dans ses bras.
Et une voix d’homme :
« Celle-ci reste ici. L’autre part avec moi. »
Claire ouvrit brusquement les yeux.
« J’ai vu quelque chose. »
Isabelle se retourna.
« Quoi ? »
« Deux bébés. »
Elle porta une main à sa tempe.
« Et un homme… Il avait une bague. Une bague noire avec une étoile gravée dessus. »
Madeleine devint livide.
« Non… »
« Vous la connaissez ? »
La vieille femme ne répondit pas.
Claire insista.
« Madeleine, vous la connaissez ? »
Elle finit par hocher la tête.
« Ce n’était pas la bague d’Adrien. »
« Alors à qui appartenait-elle ? »
Madeleine fixa Claire comme si elle venait enfin de comprendre quelque chose.
« À votre père. »
Isabelle se figea.
« Mon mari n’avait jamais porté de bague noire. »
Madeleine secoua lentement la tête.
« Pas votre mari. »
Elle regarda Claire.
« Votre père biologique. »
Un bruit de pas résonna soudain derrière eux.
Madeleine attrapa Claire et l’attira vers la porte.
Mais avant de la refermer, Claire aperçut une silhouette dans le couloir.
Un homme.
Il tenait quelque chose dans sa main.
Une vieille photographie.
Et sur son doigt brillait une bague noire ornée d’une étoile.







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