« L’homme que votre père a fait disparaître des archives de cette maison. »
Je suis resté immobile. Pendant quelques secondes, j’ai eu l’impression que le temps s’était arrêté dans cette petite pièce cachée derrière la bibliothèque. Le silence était si profond que j’entendais le léger bourdonnement de l’ampoule au plafond.
« Vous êtes en train de me dire que mon père a fait disparaître un homme ? »
Laurent a secoué la tête.
« Pas physiquement. »
« Alors expliquez-vous. »
Il a regardé Sophie avant de répondre.
« Édouard Martin était le mari de Claire. »
Sophie a fait un pas en arrière.
« Ce n’est pas possible. »
« Si. »
« Ma mère m’a toujours dit qu’elle avait été veuve avant ma naissance. Elle m’a dit que mon père était mort avant que je puisse le connaître. »
Laurent a fermé les yeux.
« C’est ce qu’on lui avait demandé de vous dire. »
Sophie est devenue livide.
« Qui lui avait demandé ? »
Laurent n’a pas répondu immédiatement.
J’ai frappé du plat de la main sur le bureau.
« Assez. Vous avez passé quinze ans à cacher des choses dans cette maison. Vous avez manipulé Sophie, vous avez laissé sa fille croire qu’elle allait perdre son logement et vous avez participé à des transferts d’argent. Maintenant, vous allez parler. »
Il m’a regardé longuement.
« Votre père avait découvert qu’Édouard Martin travaillait pour un concurrent qui cherchait à récupérer certains de ses contrats. »
« Donc mon père l’a payé pour qu’il se taise ? »
« Non. C’était plus compliqué. »
Laurent s’est approché du coffre métallique.
« Édouard n’était pas un espion. Il avait découvert quelque chose concernant les comptes de votre père. Des sommes qui disparaissaient déjà à cette époque. »
Mon cœur s’est serré.
« Quelqu’un volait déjà mon père ? »
« Oui. »
« Qui ? »
Il a posé la main sur le coffre.
« C’est justement ce que je ne peux pas vous dire. »
« Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ? »
Laurent a baissé les yeux.
« Les deux. »
J’ai regardé Sophie.
Elle pleurait silencieusement.
« Et ma mère ? » demanda-t-elle. « Pourquoi mon père a-t-il disparu des archives ? »
Laurent a enfin levé les yeux.
« Parce qu’Édouard voulait parler. Et parce que Claire avait découvert la même chose que lui. »
« Quoi ? »
« Que l’argent détourné ne quittait pas seulement les comptes de votre père. Il servait à financer quelqu’un de votre propre famille. »
Je me suis figé.
Élodie.
Son nom est apparu immédiatement dans mon esprit.
Mais je n’ai pas prononcé un mot.
Laurent a continué.
« Votre père soupçonnait quelqu’un. Il a commencé à surveiller les transferts. Claire l’a aidé. Édouard aussi. Puis, un jour, Édouard a disparu. »
« Il est mort ? »
Laurent a hésité.
« C’est ce que les documents officiels indiquent. »
« Vous n’y croyez pas ? »
« Je ne sais plus à quoi croire. »
Cette réponse m’a profondément troublé.
Je me suis approché du coffre.
« Ouvrez-le. »
Laurent n’a pas bougé.
« Monsieur… »
« Ouvrez-le. »
Il a finalement introduit sa clé.
Le couvercle s’est soulevé dans un grincement.
À l’intérieur, il y avait plusieurs enveloppes, une montre ancienne, des relevés bancaires et un petit carnet noir.
J’ai pris le carnet.
Les premières pages étaient couvertes de chiffres et de dates.
Puis j’ai reconnu l’écriture de mon père.
**« 14 mars — paiement à Claire. Elle refuse de partir. Elle affirme qu’Édouard est vivant. »**
Je me suis arrêté.
La page suivante.
**« 22 avril — Laurent confirme qu’aucune trace officielle d’Édouard n’existe. Claire ne croit toujours pas à sa mort. »**
Puis :
**« 3 juin — quelqu’un continue d’utiliser le compte d’Édouard. »**
Mon cœur s’est emballé.
Je me suis tourné vers Laurent.
« Vous saviez qu’Édouard avait un compte encore actif ? »
« Oui. »
« Et vous m’avez laissé croire qu’il était mort depuis quinze ans. »
« Parce que votre père le croyait lui-même. »
« Alors pourquoi le compte a-t-il été réactivé il y a quatre mois ? »
Laurent n’a pas répondu.
Je lui ai tendu mon téléphone avec le relevé bancaire.
« Répondez. »
Il a regardé l’écran.
Son visage a changé.
« Je ne savais pas. »
« Vous mentez. »
« Non. »
« Alors qui savait ? »
Il a reculé.
À cet instant, mon téléphone vibra.
Étienne venait d’envoyer un nouveau message.
**« J’ai identifié la personne qui a effectué la dernière opération sur le compte d’Édouard Martin. Ce n’est pas Élodie. »**
J’ai immédiatement appelé.
« Qui est-ce ? »
« Je vous envoie un nom. »
Quelques secondes plus tard, une pièce jointe apparut.
Je l’ai ouverte.
Le nom m’a laissé sans voix.
**Antoine Delorme.**
Je connaissais cet homme.
Tout le monde dans mon entourage le connaissait.
C’était mon avocat personnel depuis douze ans.
Celui qui avait géré mes contrats les plus sensibles.
Celui qui avait accès à une partie de mes archives.
Celui qui avait préparé, quelques mois plus tôt, plusieurs documents financiers concernant la Fondation Saint-Clair.
Je me suis tourné vers Laurent.
« Antoine Delorme. Vous le connaissez ? »
Il est devenu livide.
« Oui. »
« Depuis quand ? »
« Depuis l’époque de votre père. »
Un froid brutal m’a traversé.
« Pourquoi mon père travaillait-il avec lui ? »
Laurent a regardé Sophie.
Puis Camille.
Puis moi.
« Parce qu’Antoine Delorme était la personne chargée de faire disparaître les preuves. »
Je n’ai pas eu le temps de répondre.
Un bruit violent a retenti dans le couloir.
Quelqu’un venait de tomber.
Nous sommes sortis précipitamment de la pièce.
Camille était debout près de la bibliothèque, complètement figée.
À ses pieds se trouvait un téléphone.
Un téléphone qui ne lui appartenait pas.
L’écran était encore allumé.
Un appel était en cours.
Et avant que je puisse le ramasser, une voix a retenti dans le haut-parleur :
« Monsieur Martin… vous auriez vraiment dû laisser les morts tranquilles. »
Puis la communication s’est coupée.







No comments yet