Maître Vasseur ne me donna pas immédiatement le nom du propriétaire de la société.
Il ouvrit un autre dossier.
Plus ancien.
Plus épais.
Sur la couverture, Alain avait écrit lui-même trois mots :
Dossier Julien — privé.
Je sentis quelque chose se serrer dans ma poitrine.
« Depuis combien de temps mon mari enquêtait-il là-dessus ? »
« Presque deux ans. »
« Deux ans ? »
« Il n’était pas certain de ce qu’il voyait au début. »
Maître Vasseur sortit plusieurs relevés bancaires.
« Cette société s’appelle Aramis Conseil Patrimoine. Elle a été créée il y a quatre ans. Sur le papier, elle fait du conseil en investissement immobilier. »
« Et dans la réalité ? »
« Dans la réalité, elle apparaît chaque fois que votre fils a un problème financier qu’il ne veut pas expliquer. »
Il me montra trois virements.
Quatre-vingt mille euros.
Soixante mille.
Puis quarante mille.
Tous liés, de près ou de loin, à des opérations menées par Julien.
« Alain pensait que votre fils utilisait cette structure pour déplacer des dettes et masquer certains engagements. »
Je relus les lignes sans parvenir à leur donner un sens humain.
Ce n’étaient que des chiffres.
Et pourtant, derrière chaque chiffre, je voyais mon fils.
Le petit garçon qui grimpait dans le cerisier.
L’adolescent qui rentrait trop tard.
L’homme qui, quelques heures plus tôt, m’avait dit de ne pas faire de scène devant ma propre maison.
« Qui possède Aramis ? »
Maître Vasseur resta silencieux une seconde.
« Officiellement, un homme nommé Nicolas Renard. »
Je ne connaissais pas ce nom.
« Et officieusement ? »
« Alain soupçonnait que Renard agissait pour quelqu’un d’autre. »
« Julien ? »
« Peut-être. Mais il n’avait pas réussi à le prouver. »
Je regardai les documents.
« Alors pourquoi Alain m’a-t-il laissée seule avec ça ? »
La question sortit plus durement que je ne l’aurais voulu.
Maître Vasseur ne se vexa pas.
« Parce qu’il est tombé malade au moment où il commençait à comprendre l’ampleur du problème. »
Il ouvrit la lettre d’Alain.
« Il m’avait donné des instructions précises. Si Julien tentait un jour de disposer de la maison, je devais vous montrer tout ce dossier. Pas avant. »
Je secouai la tête.
« Il aurait pu me prévenir. »
« Oui. »
« Il aurait dû. »
« Oui. »
Cette réponse simple me fit plus mal qu’une justification.
Je détournai les yeux.
Je n’étais pas seulement en colère contre Julien.
Je l’étais aussi contre Alain.
Contre son silence.
Contre sa façon de vouloir encore me protéger après sa mort en décidant à ma place de ce que j’étais capable d’entendre.
« Et maintenant ? »
Maître Vasseur referma le dossier.
« Maintenant, nous sécurisons d’abord la maison. Ensuite seulement, nous cherchons à comprendre qui se trouve derrière la vente. »
Il appela immédiatement l’étude qui avait enregistré la promesse.
Il parla avec une fermeté que je ne lui avais pas encore entendue.
Il signala la contestation de la procuration.
Demanda la suspension de toute opération.
Puis il exigea qu’aucun fonds ne soit transféré.
Lorsqu’il raccrocha, il me regarda.
« À partir de cet instant, la vente est bloquée. »
Je ressentis un soulagement si brutal que mes épaules s’affaissèrent.
Puis il ajouta :
« Mais votre fils ne le sait pas encore. »
Je compris.
« Vous voulez qu’il continue comme si de rien n’était. »
« Quelques heures seulement. »
« Pourquoi ? »
« Parce que s’il pense que tout est découvert, il effacera ce qu’il peut encore effacer. »
Je pensai à Élodie.
À sa signature comme témoin.
À son regard honteux dans mon salon.
« Et ma belle-fille ? »
« Ne l’appelez pas non plus. »
« Elle est complice. »
« Peut-être. »
Je le fixai.
« Son nom est sur le document. »
« Oui. Mais cela ne nous dit pas encore si elle a participé volontairement, si elle a signé autre chose, ou si son propre nom a été utilisé comme le vôtre. »
Cette possibilité me troubla.
Je revoyais Élodie dire :
Julien…
Deux fois.
Comme si elle voulait l’arrêter.
Comme si elle savait quelque chose.
Mon téléphone vibra.
Julien.
Je regardai l’écran.
Maître Vasseur dit simplement :
« Répondez. Naturellement. »
J’acceptai l’appel.
« Oui ? »
La voix de Julien était tendue.
« Où es-tu ? »
« À Bordeaux. »
« Chez qui ? »
Je regardai le notaire.
« J’avais des choses à régler. »
« Quelles choses ? »
« Julien, j’ai soixante-huit ans. Je peux encore prendre un tramway sans remplir un formulaire. »
Silence.
Puis :
« Tu as parlé à quelqu’un au sujet de la maison ? »
Mon cœur battit plus vite.
« Pourquoi cette question ? »
« Parce que l’agent immobilier vient de m’appeler. Il dit qu’il y a un problème administratif. »
Maître Vasseur nota quelque chose sur une feuille.
Je répondis :
« Alors règle ton problème administratif. »
« Maman, écoute-moi. Est-ce que tu as contacté un notaire ? »
Je laissai passer deux secondes.
« Pourquoi aurais-je fait ça ? »
Le silence à l’autre bout fut suffisamment long pour devenir une réponse.
Puis Julien reprit, plus doucement.
« Rentre à la maison. On doit parler calmement. »
« Ce soir. »
« Maintenant. »
« Ce soir, Julien. »
Je raccrochai.
Maître Vasseur me regarda.
« Il est inquiet. »
« Tant mieux. »
Je me surpris moi-même en disant cela.
Le notaire glissa plusieurs copies dans une chemise.
« Je vous conseille également de changer immédiatement les serrures. »
« Julien possède une clé. »
« Justement. »
En quittant l’étude, j’appelai un serrurier.
Il pouvait venir en fin d’après-midi.
Je rentrai chez moi un peu avant dix-sept heures.
La pancarte À VENDRE avait disparu.
La voiture de Julien aussi.
Mais celle d’Élodie était encore là.
Je m’arrêtai devant le portail.
Elle était assise dans sa Peugeot.
Seule.
Lorsqu’elle me vit, elle descendit.
« Geneviève. »
Je restai à distance.
« Julien est où ? »
« Parti. »
« Pourquoi es-tu encore ici ? »
Elle serra son sac contre elle.
« Parce qu’il faut que je vous parle avant qu’il revienne. »
Mon instinct me cria de ne rien lui dire.
Je pensai aux consignes de Maître Vasseur.
Puis je regardai son visage.
Elle avait pleuré.
« Vous avez cinq minutes. »
Elle jeta un regard vers la rue.
« Pas dehors. »
« Si. »
« S’il revient… »
« Élodie, vous avez signé comme témoin d’une procuration que je n’ai jamais signée. Vous n’êtes pas en position de choisir l’endroit. »
Elle pâlit.
« C’est justement pour ça que je suis là. »
Je ne répondis pas.
Elle ouvrit son sac.
En sortit une enveloppe blanche.
« Julien m’a demandé de signer une page il y a trois semaines. »
Je sentis mon ventre se nouer.
« Donc vous avez bien signé. »
« Oui. Mais la page ne ressemblait pas à celle que vous avez vue aujourd’hui. »
Elle me tendit une photocopie.
« J’ai gardé ça parce que quelque chose me paraissait étrange. »
Je pris la feuille.
Il s’agissait d’un simple formulaire attestant qu’Élodie avait vérifié l’identité d’un client lors d’un rendez-vous.
Aucun nom.
Aucune mention de moi.
Aucune procuration.
Mais sa signature était là.
Exactement la même que sur le document montré par Maître Vasseur.
« Julien m’a dit que c’était une formalité interne pour l’agence. »
Elle inspira difficilement.
« Puis ce matin, j’ai vu mon nom sur la procuration. »
Je levai les yeux.
« Et vous n’avez rien dit. »
« J’ai essayé. »
« Vous avez murmuré son prénom deux fois. Ce n’est pas essayer. »
Elle encaissa la remarque.
« Vous avez raison. »
Ses yeux se remplirent de larmes.
« J’ai eu peur. »
« De quoi ? »
Elle regarda encore la rue.
« De découvrir jusqu’où il est allé. »
Je serrai la feuille.
« Vous connaissez Aramis Conseil Patrimoine ? »
Son visage changea instantanément.
Ce fut très léger.
Mais je le vis.
« Oui. »
Mon cœur accéléra.
« Qui est Nicolas Renard ? »
Elle ne répondit pas.
« Élodie. »
« Je ne devrais pas être ici. »
« Trop tard. »
Elle ferma les yeux.
« Renard n’est pas le vrai problème. »
« Alors qui l’est ? »
Elle hésita.
Puis elle dit quelque chose que je n’avais pas envisagé une seule seconde.
« Votre fils doit beaucoup plus d’argent que ce qu’Alain avait découvert. »
Je restai immobile.
« Combien ? »
« Je ne sais pas exactement. »
« Combien ? »
Sa voix devint presque inaudible.
« Plus d’un million. Peut-être davantage. »
Le monde sembla se réduire autour de nous.
« À qui ? »
Élodie ouvrit la bouche.
Mais une voiture tourna au coin de la rue.
Une berline noire.
Elle se figea.
« Mon Dieu. »
« Quoi ? »
« Ce n’est pas Julien. »
La voiture ralentit devant ma maison.
Puis s’arrêta.
Un homme d’une cinquantaine d’années descendit.
Manteau sombre.
Cheveux poivre et sel.
Il nous regarda toutes les deux avant même de fermer sa portière.
Élodie recula d’un pas.
« C’est lui. »
« Qui ? »
Elle murmura :
« Nicolas Renard. »
L’homme s’avança jusqu’au portail.
Il ne regarda presque pas Élodie.
Ses yeux restèrent fixés sur moi.
Puis il sourit.
Pas chaleureusement.
Comme quelqu’un qui venait vérifier si un problème avait été réglé.
« Madame Laurent, je suppose. »
Je ne répondis pas.
Il sortit une carte de sa poche.
« Nicolas Renard. »
Puis il ajouta tranquillement :
« Votre fils aurait dû me prévenir que vous étiez déjà rentrée de l’hôpital. »
À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.







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