Le lendemain matin, je n’avais presque pas dormi.
À sept heures trente, Maître Vasseur était déjà devant ma porte.
Claire l’accompagnait.
Julien n’était plus là.
La police l’avait laissé repartir après son audition préliminaire, mais avec l’interdiction de revenir chez moi sans mon accord.
Michel Dervaux, lui aussi, avait été entendu puis relâché.
Cela me révoltait.
Maître Vasseur me l’expliqua avant même que je pose la question.
« La procédure prendra du temps. Les enregistrements, les faux documents, les mouvements financiers… tout doit être authentifié. »
« Et en attendant, il rentre chez lui. »
« Oui. »
Je serrai les mâchoires.
« Alors montrons-moi ce qu’Alain a laissé. »
Nous partîmes pour l’étude.
Claire avait travaillé toute la nuit sur les deux clés USB.
Elle avait isolé les fichiers, vérifié leurs dates, comparé les documents avec les archives officielles disponibles.
Lorsqu’elle alluma l’écran dans la salle de réunion, une carte cadastrale apparut.
Ma maison était entourée en bleu.
Derrière le vieux mur de pierre s’étendait une parcelle beaucoup plus grande.
« Aujourd’hui, cette parcelle appartient à une société contrôlée par Michel Dervaux », expliqua Vasseur.
« Aujourd’hui ? »
« Officiellement depuis 1995. »
Claire afficha un ancien acte.
« Mais Alain avait conservé une copie antérieure. »
Je me penchai.
Le terrain appartenait autrefois à un couple nommé Robert et Madeleine Perrin.
Je ne connaissais pas ces gens.
« Qu’est-ce qui leur est arrivé ? »
Maître Vasseur tourna une page.
« Robert est mort en 1993. Madeleine avait soixante-dix-neuf ans lorsqu’elle a vendu. »
Claire plaça deux actes côte à côte.
« Celui-ci est la copie conservée par Alain. Celui-là est l’acte enregistré officiellement. »
Je regardai.
À première vue, ils semblaient identiques.
Puis Claire agrandit les dernières pages.
« Le prix. »
Sur la copie d’Alain : 1 250 000 francs.
Sur l’acte officiel : 420 000 francs.
Je levai les yeux.
« Le prix a été changé ? »
« C’est ce qu’indiquent les documents », répondit Vasseur.
« Et la différence ? »
Claire ouvrit un relevé bancaire.
« Une partie a été versée à une société aujourd’hui disparue. L’un de ses dirigeants était Michel Dervaux. »
Je sentis ma gorge se serrer.
« Alain savait ça depuis trente ans ? »
« Pas exactement. Il semble avoir découvert la modification après la vente. »
Vasseur ouvrit le carnet noir.
À côté du nom Perrin, Alain avait écrit :
Madeleine voulait récupérer le terrain. Refus de Michel. J’ai laissé faire trop longtemps.
Je fermai les yeux.
Mon mari avait porté ce poids toutes ces années.
« Pourquoi ce terrain intéresse-t-il encore autant Dervaux ? »
Claire changea d’écran.
Un projet immobilier apparut.
Plusieurs immeubles modernes.
Des routes d’accès.
Un parking souterrain.
« Parce qu’un permis de restructuration important est en préparation sur tout le secteur », dit-elle.
« La parcelle de Dervaux constitue l’accès principal envisagé. »
Maître Vasseur ajouta :
« Et votre maison se trouve à l’extrémité stratégique de l’ensemble. »
Je compris soudain.
« Il voulait les deux propriétés. »
« Oui. »
« Ma maison n’était pas seulement une garantie pour les dettes de Julien. »
« Non. »
Vasseur posa les mains sur la table.
« Elle était aussi la dernière pièce permettant à Dervaux de contrôler l’accès complet au futur projet. »
La colère monta lentement.
Tout devenait plus clair.
Julien avait été endetté.
Renard avait exploité cette faiblesse.
Dervaux avait transformé la dette de mon fils en moyen d’accéder à ma maison.
Mais il y avait encore quelque chose qui me dérangeait.
« Si Alain possédait ces preuves, pourquoi Dervaux n’a-t-il pas essayé de les détruire plus tôt ? »
Claire répondit :
« Il ne savait probablement pas où elles étaient. »
« Mais il savait qu’Alain les avait. »
« Oui. »
Je regardai Vasseur.
« Et vous ? »
Il resta silencieux.
« Vous saviez davantage que ce que vous m’avez dit. »
« Je savais qu’Alain avait découvert des anomalies sur plusieurs ventes. Je ne savais pas où il avait caché les pièces originales. »
« Pourquoi personne n’a rien fait ? »
Il encaissa la question.
« Parce qu’Alain refusait d’aller plus loin tant qu’il ne pouvait pas démontrer tout le mécanisme. Et parce qu’il craignait aussi sa propre responsabilité. »
Je fronçai les sourcils.
« Sa responsabilité ? »
Vasseur ouvrit un dernier dossier.
« Alain avait signé deux documents comme témoin à l’époque. »
Je restai immobile.
« Il faisait partie de tout ça ? »
« Pas comme Dervaux. Mais il avait participé aux premières opérations sans comprendre, selon ses notes, ce qui se passait réellement. Quand il l’a compris, il s’est tu. »
Cela me fit mal.
Pas parce qu’Alain était devenu un monstre dans mon esprit.
Parce qu’il redevenait humain.
Avec une faute.
Une vraie.
« Il avait honte », murmurai-je.
Vasseur hocha la tête.
« Oui. »
Claire fit défiler les fichiers.
« Il y a encore quelque chose. »
Un enregistrement audio apparut.
Daté de huit mois avant la mort d’Alain.
La voix de mon mari remplit la pièce.
Fatiguée.
Mais ferme.
« Michel, si tu touches à Geneviève ou si tu utilises Julien pour approcher la maison, je remets tout à Vasseur. »
Puis la voix de Dervaux.
« Tu crois vraiment que ton fils ne finira pas par venir me voir tout seul ? »
Silence.
Alain répondit :
« C’est justement ce dont j’ai peur. »
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
Dervaux reprit :
« Julien veut réussir. Il veut plus que toi. Plus que cette petite vie prudente que tu lui as donnée. Des hommes comme lui finissent toujours par emprunter à des hommes comme moi. »
Alain répondit :
« Alors je m’assurerai que sa dette ne lui donne jamais le droit de voler sa mère. »
L’enregistrement s’arrêta.
Personne ne parla.
Puis mon téléphone vibra.
Élodie.
Je répondis.
Sa voix était paniquée.
« Geneviève, où êtes-vous ? »
« Chez Maître Vasseur. Pourquoi ? »
« Julien vient de m’appeler. »
« Et ? »
Elle inspira difficilement.
« Il va voir Dervaux. »
Je regardai Vasseur.
« Où ? »
« Dans ses bureaux. Il dit qu’il veut tout arrêter. Qu’il va reconnaître le faux mandat et expliquer comment Renard a organisé la vente. »
Je me levai.
« Il ne doit pas y aller seul. »
Élodie répondit immédiatement :
« C’est ce que je lui ai dit. »
Puis elle ajouta :
« Mais il m’a dit autre chose. »
« Quoi ? »
« Dervaux lui a envoyé un message ce matin. »
Mon cœur accéléra.
« Qu’est-ce qu’il disait ? »
Élodie resta silencieuse une seconde.
Puis elle lut :
« Si tu veux éviter que ta mère découvre ce que tu as vraiment fait avec son argent, viens seul. »
Je sentis le sol disparaître sous mes pieds.
« Mon argent ? »
Maître Vasseur se leva immédiatement.
« Demandez-lui de vous envoyer une capture. »
Élodie la transféra.
Claire ouvrit le message sur son ordinateur.
Vasseur relut lentement la phrase.
Puis il se tourna vers moi.
« Geneviève… »
« Quoi ? »
Son visage venait de changer.
« Il faut vérifier vos comptes personnels. Tous. »
Je le fixai.
« Pourquoi ? »
Il hésita.
Puis répondit :
« Parce que si Dervaux dit vrai, la maison n’est peut-être pas la première chose que Julien a utilisée sans votre autorisation. »
À suivre — cliquez sur la Partie 9 pour continuer.







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