Je n’ai pas pris la carte que Nicolas Renard me tendait.
Élodie, à côté de moi, semblait avoir oublié comment respirer.
Renard finit par baisser la main.
« Je vois que ce n’est pas le meilleur moment. »
« Vous avez raison. »
Je gardai les yeux sur lui.
« Alors pourquoi êtes-vous ici ? »
Son sourire disparut.
« Pour éviter que la situation ne devienne inutilement compliquée. »
« Elle l’est déjà. »
Il jeta un regard à Élodie.
« Vous devriez peut-être nous laisser parler. »
Elle recula presque instinctivement.
Je tendis le bras devant elle.
« Non. »
Renard haussa légèrement les sourcils.
« Très bien. »
Il regarda ensuite la façade de ma maison.
« Votre fils vous a-t-il expliqué la situation ? »
« Mon fils m’a expliqué qu’il avait mis ma maison en vente sans mon accord. »
« Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé. »
« Alors éclairez-moi. »
Il soupira comme si j’étais une cliente difficile.
« Julien traverse une période financière délicate. »
« Plus d’un million d’euros de dettes ? »
Cette fois, il regarda Élodie.
Elle baissa les yeux.
J’avais touché quelque chose.
Renard reprit :
« Je préfère parler de responsabilités financières. »
« Moi, j’appelle ça des dettes. »
Il se rapprocha du portail.
« Votre fils a engagé des sommes importantes sur plusieurs opérations. Certaines ont mal tourné. Il essaie simplement de protéger ce qui peut encore l’être. »
Je sentis la colère remonter.
« En vendant ma maison ? »
« En utilisant un actif familial. »
Ces mots me firent presque rire.
« Un actif familial. Voilà donc ce que représente l’endroit où j’ai vécu quarante-deux ans ? »
« Je ne voulais pas vous offenser. »
« Alors vous avez échoué. »
Son visage se durcit légèrement.
« Madame Laurent, vous pensez peut-être que bloquer la vente va résoudre le problème. Ce ne sera pas le cas. »
« Pourquoi ? »
Il me fixa.
« Parce que votre fils n’est pas seulement endetté envers des banques. »
Élodie ferma les yeux.
Je tournai la tête vers elle.
« Qu’est-ce qu’il veut dire ? »
Elle ne répondit pas.
Renard le fit à sa place.
« Julien a pris des engagements privés. »
« Avec vous ? »
Il eut un petit sourire.
« Entre autres. »
Le serrurier arriva à ce moment-là.
Sa camionnette blanche se gara derrière la berline noire.
Renard regarda le logo sur la portière.
Puis moi.
« Vous changez les serrures ? »
« Oui. »
« Vous êtes rapide. »
« Mon mari m’a appris à ne pas perdre de temps quand quelqu’un essaie de prendre ce qui m’appartient. »
Pour la première fois, quelque chose passa dans ses yeux.
De la reconnaissance.
« Alain était un homme prudent. »
Je me figeai.
« Vous connaissiez mon mari ? »
Renard ne répondit pas immédiatement.
Élodie tourna brusquement la tête vers lui.
« Nicolas… »
Il la coupa d’un regard.
Puis il dit :
« Je l’ai rencontré. »
« Quand ? »
« Quelques mois avant sa mort. »
Mon cœur se serra.
« Pourquoi ? »
« Il avait des questions. »
« Sur Julien ? »
« Sur moi. Sur Aramis. Sur plusieurs opérations. »
Je sentis mes doigts se refermer autour de mon sac.
« Et vous lui avez répondu ? »
« Pas à toutes. »
« Évidemment. »
Le serrurier approcha.
« Madame Laurent ? »
« Oui. »
Je lui montrai la porte.
« Changez les deux serrures. Porte principale et accès du jardin. Et je veux toutes les clés remises uniquement à moi. »
« Bien sûr. »
Renard observa la scène sans bouger.
Puis il dit :
« Vous faites une erreur. »
Je me tournai vers lui.
« Non. J’ai fait l’erreur de croire que mon fils ne me volerait jamais. Aujourd’hui, je corrige. »
Il inspira lentement.
« Je vous conseille de parler à Julien avant d’aller plus loin. »
« Je parlerai à qui je veux. »
« Ce n’est pas une menace. »
« Tant mieux. Parce que je ne réponds pas bien aux menaces. »
Cette fois, son regard devint froid.
Il rangea sa carte.
« Très bien. »
Puis il regarda Élodie.
« Julien va vouloir savoir pourquoi vous êtes ici. »
Elle pâlit.
« Je lui dirai moi-même. »
« J’en doute. »
Renard retourna vers sa voiture.
Avant de monter, il se retourna.
« Madame Laurent. »
Je ne répondis pas.
« Votre mari pensait pouvoir arrêter certaines choses avec des documents. Il avait tort. »
Puis il partit.
Je restai immobile jusqu’à ce que sa berline disparaisse au bout de la rue.
Le serrurier travaillait déjà.
Je me tournai vers Élodie.
« Maintenant, vous entrez avec moi. »
Elle hocha la tête.
Nous nous installâmes dans la cuisine.
La pièce avait toujours la même odeur de bois et de café froid.
Mais rien ne semblait normal.
Je posai la photocopie qu’elle m’avait donnée sur la table.
« Commencez depuis le début. »
Élodie regarda ses mains.
« Julien a commencé à avoir des problèmes il y a environ trois ans. »
« Alain le savait. »
Elle leva les yeux.
« Pas tout. »
« Qu’est-ce qu’il ne savait pas ? »
« Julien avait utilisé l’argent de plusieurs investisseurs privés pour sauver un projet immobilier qui s’effondrait. »
Je restai silencieuse.
« Il pensait pouvoir récupérer les pertes avec le projet suivant. »
« Et il a perdu encore plus. »
« Oui. »
« Classique. »
Elle hocha faiblement la tête.
« Ensuite, Nicolas Renard est arrivé. »
« Comment ? »
« Il a proposé de refinancer certaines dettes. »
« En échange de quoi ? »
« Des garanties. Des commissions. Une participation dans plusieurs sociétés. »
Je compris peu à peu.
« Et quand Julien ne pouvait plus payer… »
« Renard demandait autre chose. »
« Comme ma maison. »
Élodie hocha la tête.
Je me penchai vers elle.
« Julien voulait vraiment me vendre un appartement plus petit ? »
Elle ne répondit pas.
Ce silence me fit plus mal que tout le reste.
« Répondez-moi. »
« Il avait prévu d’en acheter un. »
« Avec quelle partie des neuf cent mille euros ? »
Ses lèvres tremblèrent.
« Très peu. »
Je sentis une chaleur brûlante monter dans mon visage.
« Combien ? »
« Je ne sais pas. Peut-être cent cinquante mille. »
Je me levai si brusquement que la chaise racla le sol.
« Cent cinquante mille ? »
« Geneviève… »
« Il comptait prendre plus de sept cent mille euros sur la vente de ma maison ? »
« Une partie devait aller directement à Aramis. »
Je marchai jusqu’à la fenêtre.
Dans le jardin, le cerisier bougeait doucement sous le vent.
L’arbre de Julien.
Je le regardai longtemps.
« Pourquoi êtes-vous encore avec lui ? »
Élodie se mit à pleurer.
Pas bruyamment.
Juste quelques larmes silencieuses.
« Parce qu’au début, je pensais qu’il pouvait réparer les choses. »
Elle essuya son visage.
« Puis j’ai découvert qu’il mentait. Ensuite j’ai découvert que les mensonges étaient devenus trop gros pour qu’il puisse simplement les arrêter. »
« Et vous l’avez aidé. »
« Parfois. »
« Vous avez signé des papiers. »
« Oui. »
« Vous avez laissé des inconnus visiter ma maison. »
Elle baissa la tête.
« Oui. »
« Alors ne me demandez pas de vous considérer comme une victime. »
Elle encaissa mes mots.
« Je ne vous le demande pas. »
Le serrurier frappa à la porte de la cuisine.
« Madame Laurent, j’ai terminé l’entrée principale. Je passe derrière. »
Je le remerciai.
Quand il fut parti, Élodie ouvrit son sac.
« Il y a autre chose. »
Je me tournai.
Elle sortit une clé USB.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Des copies de documents que Julien garde dans un dossier privé. »
Je ne la pris pas immédiatement.
« Pourquoi les avez-vous ? »
« Parce que j’ai commencé à copier ce que je trouvais il y a six mois. »
« Pourquoi ? »
« Pour me protéger. »
« De votre mari ? »
« De lui. De Renard. De tout ça. »
Je pris la clé USB.
« Qu’est-ce qu’il y a dessus ? »
« Contrats. Relevés. Courriels. Des photos de documents signés. »
Elle hésita.
« Et un enregistrement. »
Je la regardai.
« De quoi ? »
« Une conversation entre Julien et Nicolas. »
« À propos de ma maison ? »
« En partie. »
« Qu’est-ce qu’ils disent ? »
Elle secoua la tête.
« Vous devez l’entendre vous-même. »
Je pris immédiatement mon téléphone pour appeler Maître Vasseur.
Mais avant que je compose le numéro, la porte d’entrée s’ouvrit brusquement.
Puis se referma avec violence.
Julien venait d’entrer.
Le serrurier n’avait pas encore changé la serrure de l’accès arrière.
Je l’avais oublié.
Il apparut dans la cuisine quelques secondes plus tard.
Il vit Élodie.
Puis la clé USB dans ma main.
Son visage changea.
Pas de colère cette fois.
De la panique.
« Donne-moi ça. »
Je refermai les doigts autour de la clé.
« Non. »
Il fit un pas vers moi.
« Maman, tu ne comprends pas ce que tu as entre les mains. »
Élodie se leva.
« Julien, arrête. »
Il la fixa.
« Qu’est-ce que tu lui as donné ? »
Elle ne répondit pas.
Il comprit.
« Tu m’as volé mes fichiers ? »
« Je les ai copiés. »
« Tu es complètement folle ? »
Je me plaçai entre eux.
« Sortez de chez moi. »
Julien me regarda comme s’il ne me reconnaissait plus.
« Maman, écoute-moi. Si cette clé sort de cette maison, je perds tout. »
« Tu as essayé de vendre la maison de ta mère avec une fausse signature. Je pense que tu as déjà perdu beaucoup de choses. »
Il passa une main sur son visage.
Puis sa voix changea.
Elle devint basse.
Presque suppliante.
« Papa n’a jamais compris ce qui se passait réellement. »
« Alors explique-moi. »
Il regarda Élodie.
Puis la clé USB.
« Renard n’est pas celui qui décide. »
Je sentis mon estomac se serrer.
« Qui décide ? »
Julien ne répondit pas.
« Qui ? »
Il s’approcha de la table.
« Si tu envoies ces fichiers au notaire ou à la police, ils vont savoir qu’Élodie les a pris. »
« Et ? »
« Et ils vont comprendre qu’on essaie de sortir de l’accord. »
Élodie murmura :
« Julien… »
Il l’ignora.
« Maman, papa croyait qu’il protégeait cette maison contre moi. »
Il eut un rire sans joie.
« Il s’est trompé de personne. »
Je le regardai fixement.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Julien resta silencieux.
Puis il dit :
« La maison n’intéresse pas Renard pour sa valeur. »
Mon cœur battit plus fort.
« Alors pourquoi la veut-il ? »
Julien regarda vers le jardin.
Vers le cerisier.
Puis vers le mur du fond de la propriété.
Son visage était devenu livide.
« Parce qu’Alain avait caché quelque chose ici avant de mourir. »
Je ne bougeai plus.
« Quoi ? »
Julien secoua lentement la tête.
« Je ne sais pas. »
« Tu mens. »
« Pour une fois, non. »
Il regarda la clé USB dans ma main.
« Mais Renard, lui, pense savoir. »
À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.







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