Divertissement

À huit ans, j’ai rendu le portefeuille d’un général — puis il a vu mon avis d’expulsion et fait verrouiller toutes les portes

Pendant une seconde, j’oubliai comment respirer.

Le téléphone tremblait contre mon oreille.

« Maman… qu’est-ce que tu veux dire ? »

À l’autre bout du fil, j’entendis sa respiration saccadée.

Le général Gravier ne bougeait plus. Pourtant, quelque chose venait de changer dans son regard. Ce n’était plus la surprise.

C’était de la peur.

« Rose, dit maman, ne lui donne aucune information sur nous. Ne lui dis pas où nous habitons. Ne monte dans aucune voiture avec eux. Tu m’entends ? »

Je regardai l’avis d’expulsion dépassant toujours de mon sac.

Notre adresse y était imprimée en grosses lettres.

Trop tard.


« Maman… ils savent déjà où on habite. »

Un silence terrible suivit.

Puis sa voix se brisa.

« Alors sors de là. Maintenant. »

Le général tendit doucement la main.

« Émilie ? »

Je reculai aussitôt.

« Ne vous approchez pas. »

Il s’arrêta.

Le colonel Moreau me regarda, puis regarda Gravier.


« Nicolas, elle a entendu quelque chose. »

Le général ne répondit pas.

Maman, elle, avait entendu sa voix.

« Rose ! » cria-t-elle soudain. « Ne le laisse pas prendre le téléphone ! »

Tous les militaires présents se figèrent.

Gravier pâlit davantage.

« Émilie, je ne vais pas lui faire de mal. »

Le souffle de maman devint presque un sanglot.

« Vous avez déjà dit ça une fois. »

Le hall entier sembla se vider d’air.


Gravier ferma les yeux une seconde.

« Il y a douze ans, je t’ai demandé de me faire confiance parce que je pensais pouvoir te protéger. Je me suis trompé. Mais je ne t’ai jamais poursuivie pour te faire du mal. »

« Pourtant, trois hommes sont venus chez moi deux jours après notre dernière conversation », répondit maman.

Moreau fronça les sourcils.

« Quels hommes ? »

« Ils avaient des cartes militaires. Ils connaissaient mon dossier. Ils connaissaient même le nom de l’hôpital où j’avais accouché. »

Gravier regarda brusquement Moreau.

« Je n’ai envoyé personne chez elle. »

Le colonel Moreau resta silencieux.

Ce silence me fit encore plus peur que leurs paroles.


« Maman… pourquoi tu ne m’as jamais parlé de tout ça ? »

Cette fois, sa voix changea.

Elle redevint la voix que je connaissais.

Douce.

Fatiguée.

Celle qui me chantait encore parfois lorsque l’électricité était coupée et que notre appartement devenait complètement noir.

« Parce que tu étais une enfant, Rose. Et parce que je voulais que tu restes une enfant aussi longtemps que possible. »

Je baissai les yeux vers mes baskets poussiéreuses.

« Est-ce que le monsieur sur la photo est mon père ? »

Personne ne parla.


Même ma mère.

Je compris alors que j’avais posé la question que tous les adultes présents redoutaient.

« Rose… » murmura-t-elle.

Mais avant qu’elle puisse continuer, le colonel Moreau prit une feuille dans le dossier.

« Général. Regardez la date de modification. »

Gravier s’approcha.

Son visage se durcit.

« Qu’est-ce que c’est ? » demandai-je.

Moreau hésita avant de répondre.

« Le dossier de protection de ta famille a été consulté il y a huit ans. Puis plusieurs informations ont été changées. »


Huit ans.

Mon âge.

Gravier leva les yeux.

« Par qui ? »

Moreau fit défiler les références imprimées au bas de la page.

Puis son expression se décomposa.

« Le compte administrateur utilisé appartenait au service financier interne. »

« Qui avait l’autorisation ? »

« À l’époque ? Six personnes. »

Gravier saisit le document.


« Trouvez-les toutes. »

Maman parla aussitôt.

« Non. »

Le général regarda le téléphone.

« Émilie— »

« Si vous commencez à chercher ouvertement, la personne qui a fait ça saura que Rose est là. »

Je sentis mes doigts devenir glacés.

« Elle sait qui je suis ? »

Personne ne répondit immédiatement.

Ce fut finalement maman qui le fit.


« Je ne sais pas, ma chérie. »

Mais sa voix me disait qu’elle avait peur que la réponse soit oui.

Une femme en uniforme entra rapidement dans le hall et remit une tablette au général.

« Mon général, les premières vérifications financières viennent d’arriver. »

Il lut.

Puis ses mâchoires se crispèrent.

« Combien ? »

La femme hésita en me regardant.

« Les versements de protection n’ont jamais cessé. »

Je relevai brusquement la tête.


« Quoi ? »

« Ils ont été versés chaque mois pendant huit ans. »

Gravier fit glisser son doigt sur l’écran.

« Sur quel compte ? »

La femme secoua lentement la tête.

« Pas celui de madame Caron. »

Mon ventre se serra.

Chaque mois.

Pendant huit ans.

Alors que maman comptait les pièces avant d’aller acheter du pain.


Alors qu’on chauffait parfois une seule pièce de l’appartement en hiver.

Alors qu’elle disait qu’elle n’avait pas faim pour me laisser la dernière part.

« Quelqu’un a pris notre argent ? » demandai-je.

Le général me regarda.

« Oui. »

Cette fois, il ne chercha pas à adoucir la vérité.

« Et je vais découvrir qui. »

Maman reprit immédiatement :

« Rose, rentre à la maison. »

Gravier secoua la tête.

« C’est peut-être dangereux. »

« Elle reste avec moi. »

« Émilie, écoute-moi. Si quelqu’un détourne toujours les fonds et surveille les dossiers, l’avis d’expulsion peut ne pas être un simple problème de loyer. »

Je regardai le papier rose.

Jusqu’à cet instant, il m’avait seulement fait honte.

Maintenant, il me faisait peur.

Le colonel Moreau prit le document très doucement entre deux doigts.

Il examina le numéro de dossier imprimé dans le coin inférieur.

Puis son visage changea.

« Général… »

Gravier se pencha.

« Quoi ? »

Moreau lui montra une suite de chiffres.

« Ce numéro n’appartient pas au tribunal chargé de l’expulsion. »

Maman cessa de respirer à l’autre bout du téléphone.

Gravier leva lentement les yeux vers moi.

« Rose, qui vous a remis cet avis ? »

Je réfléchis.

« Un homme est venu hier soir. Il a frappé très fort. Maman ne voulait pas ouvrir, alors il l’a glissé sous la porte. »

« Tu l’as vu ? »

« Un peu. »

« Tu pourrais le reconnaître ? »

Je hochai la tête.

Puis je me rappelai quelque chose.

Quelque chose qui m’avait semblé sans importance la veille.

« Il avait une bague. »

Moreau se raidit.

« Quelle sorte de bague ? »

« Une grosse bague en argent. Avec… »

Je fermai les yeux pour retrouver l’image.

« Avec une épée et des ailes dessus. »

Le général Gravier devint immobile.

Le colonel Moreau murmura :

« Ce symbole n’est plus utilisé depuis douze ans. »

Et pour la première fois depuis mon arrivée, je vis le général avoir véritablement peur.

Pas pour lui.

Pour moi.

Il se tourna vers les agents de sécurité.

« Personne ne contacte l’adresse de Rose par les circuits habituels. Pas de radio. Pas de standard. Rien qui puisse être enregistré. »

Puis il me regarda.

« Rose, nous allons chercher ta mère. Mais cette fois, elle décidera elle-même qui peut l’approcher. »

Mon téléphone était toujours contre mon oreille.

Maman resta silencieuse quelques secondes.

Puis elle prononça une phrase qui fit pâlir le colonel Moreau.

« Si vous voulez vraiment savoir qui a commencé tout ça, Nicolas… cherchez le rapport du 17 octobre. Celui que vous m’avez juré avoir détruit. »

Gravier se tourna lentement vers Moreau.

Mais Moreau ne le regardait déjà plus.

Ses yeux étaient fixés sur le dossier entre ses mains.

À l’endroit exact où une page semblait avoir été arrachée.

**À suivre — cliquez sur la Partie 4 pour continuer.**

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