Le général Gravier ne quitta pas des yeux l’endroit où la page manquait.
« Le rapport du 17 octobre », répéta-t-il.
Sa voix était si basse que j’eus du mal à l’entendre.
Le colonel Moreau referma lentement le dossier.
« Nicolas, pas ici. »
« Pourquoi ? »
Moreau leva les yeux vers les caméras fixées au plafond.
Je suivis son regard.
Tout à coup, le hall qui m’avait paru immense et sécurisé quelques minutes plus tôt me sembla rempli d’yeux.
Gravier comprit immédiatement.
« Coupez les enregistrements de cette zone. »
La femme en uniforme qui tenait encore la tablette hésita.
« Mon général, cela déclenchera automatiquement une alerte de sécurité. »
« Alors ne les coupez pas. Isolez-les du réseau principal et archivez-les localement. »
Elle hocha la tête et s’éloigna rapidement.
Je serrai le téléphone contre mon oreille.
« Maman, tu es toujours là ? »
« Oui, ma chérie. »
Sa voix était plus calme, mais je savais maintenant reconnaître ce calme.
C’était celui qu’elle utilisait lorsqu’elle avait peur et refusait de me le montrer.
Gravier reprit :
« Émilie, qu’y avait-il exactement dans ce rapport ? »
Long silence.
« Les noms des comptes utilisés pour détourner l’argent », répondit-elle enfin. « Les sociétés intermédiaires. Les bénéficiaires. Et la preuve qu’une partie des fonds avait été prélevée sur des programmes destinés aux familles de soldats morts en opération. »
Le général ferma les yeux.
« Je me souviens du dossier financier. Pas d’un rapport complet. »
« Parce que je ne vous ai pas donné l’original. »
Moreau releva brusquement la tête.
« Quoi ? »
« Je savais déjà que quelqu’un avait accès aux archives internes. J’ai remis au général une copie volontairement incomplète. »
Gravier semblait abasourdi.
« Tu m’as laissé croire que c’était tout ce que tu avais. »
« Parce que je ne savais pas encore si je pouvais vous faire confiance. »
Je regardais de l’un à l’autre sans vraiment comprendre.
« Alors… le vrai rapport existe encore ? »
Maman ne répondit pas tout de suite.
Puis :
« Je l’espère. »
Mon cœur se mit à battre plus vite.
« Où est-il ? »
« Pas au téléphone, Rose. »
Gravier intervint.
« Tu as raison. Ne dis rien de plus. »
Cette fois, maman ne protesta pas.
Cela m’effraya presque davantage.
Le colonel Moreau s’éloigna de quelques pas et appela quelqu’un sur une ligne sécurisée.
« Je veux les archives physiques de l’année concernée. Aucun accès numérique. Deux officiers seulement, choisis personnellement. »
Il raccrocha.
Puis il regarda Gravier.
« Si quelqu’un a arraché cette page il y a douze ans, il faut partir du principe qu’il savait ce qu’elle contenait. »
« Et qu’il sait peut-être qu’Émilie est toujours en vie », répondit Gravier.
Ma gorge se serra.
Maman avait passé toutes ces années à éviter certaines personnes, certains endroits, certaines questions.
Je pensais qu’elle avait simplement honte de notre pauvreté.
Je comprenais maintenant qu’elle se cachait peut-être.
« Maman… est-ce que tu savais que l’argent continuait d’être versé ? »
Le silence revint.
« Non. »
« Alors pourquoi on déménageait tout le temps ? »
Elle inspira lentement.
« Parce qu’à chaque fois que je commençais à me sentir en sécurité, quelque chose se passait. Une lettre anonyme. Un homme qui posait des questions à notre propriétaire. Une voiture garée plusieurs jours devant l’immeuble. »
Je sentis mes jambes devenir molles.
Gravier me rapprocha une chaise sans me toucher.
Je m’assis.
« Tu croyais que c’était lui ? » demandai-je en regardant le général.
« Oui », répondit maman.
Gravier ne protesta pas.
« Et maintenant ? »
Cette fois, elle hésita.
« Maintenant, je ne sais plus. »
Le général baissa les yeux.
« C’est plus que ce que j’espérais entendre. »
Le colonel Moreau revint vers nous.
« Nous devons aller chercher madame Caron avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. »
Maman réagit immédiatement.
« Pas d’escorte visible. »
« D’accord », répondit Moreau.
« Pas de véhicule militaire. »
« D’accord. »
« Et Rose reste dans un endroit que je choisis. »
Gravier acquiesça.
« Vous fixez les conditions. »
Je ne l’avais jamais vu obéir aussi vite à quelqu’un.
Puis la femme à la tablette revint.
Elle semblait nerveuse.
« Mon général… nous avons un problème. »
Gravier se tourna vers elle.
« Lequel ? »
« Quelqu’un vient d’essayer d’accéder au dossier Caron depuis l’extérieur. »
Moreau fronça les sourcils.
« Depuis quel terminal ? »
« Aucun terminal enregistré. L’identifiant est ancien. Très ancien. »
« Nom ? »
Elle regarda l’écran.
Puis son visage changea.
« L’identifiant correspond à un officier déclaré mort il y a onze ans. »
Un frisson parcourut la pièce.
Gravier prit la tablette.
« Quel officier ? »
La femme hésita avant de répondre.
« Commandant Adrien Valette. »
Au téléphone, maman poussa un cri étouffé.
Je me redressai.
« Maman ? »
Sa respiration devint irrégulière.
« Rose… écoute-moi. »
« Quoi ? »
« L’homme sur la photo avec moi… »
Elle s’arrêta.
Je regardai Gravier.
Puis Moreau.
« C’était lui ? »
Maman pleurait maintenant.
« Oui. Adrien Valette était ton père. »
Le monde sembla devenir silencieux.
Je repensai aux yeux de l’homme sur la vieille photographie.
Mes yeux.
« Mais… vous avez dit qu’il était mort. »
Le général Gravier répondit d’une voix grave.
« C’est ce que disent les archives. »
Moreau regardait toujours la tablette.
« Pourtant, quelqu’un vient d’utiliser son identifiant personnel. »
« Il peut avoir été volé », dit Gravier.
« Ou conservé », ajouta Moreau.
Maman murmura :
« Adrien savait pour le rapport. »
Personne ne parla.
Puis elle ajouta :
« Il était la seule personne à part moi à savoir où se trouvait l’original. »
Mon ventre se noua.
« Alors s’il est vraiment mort… »
Gravier termina ma phrase.
« Quelqu’un utilise son identité. »
Une alarme discrète retentit soudain sur la tablette.
La femme en uniforme consulta l’écran.
« L’accès vient de réussir. »
« À quoi ? »
« Au dossier de protection actuel de Rose. »
Gravier se redressa.
« Quelle information a été consultée ? »
La femme pâlit.
« Une seule. »
Elle leva les yeux vers moi.
« Sa localisation dans ce bâtiment. »
À cet instant précis, les lumières du hall s’éteignirent.
**À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.**







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