Divertissement

À huit ans, j’ai rendu le portefeuille d’un général — puis il a vu mon avis d’expulsion et fait verrouiller toutes les portes

Le général Gravier ne quitta pas des yeux l’endroit où la page manquait.

« Le rapport du 17 octobre », répéta-t-il.

Sa voix était si basse que j’eus du mal à l’entendre.

Le colonel Moreau referma lentement le dossier.

« Nicolas, pas ici. »

« Pourquoi ? »

Moreau leva les yeux vers les caméras fixées au plafond.

Je suivis son regard.

Tout à coup, le hall qui m’avait paru immense et sécurisé quelques minutes plus tôt me sembla rempli d’yeux.

Gravier comprit immédiatement.


« Coupez les enregistrements de cette zone. »

La femme en uniforme qui tenait encore la tablette hésita.

« Mon général, cela déclenchera automatiquement une alerte de sécurité. »

« Alors ne les coupez pas. Isolez-les du réseau principal et archivez-les localement. »

Elle hocha la tête et s’éloigna rapidement.

Je serrai le téléphone contre mon oreille.

« Maman, tu es toujours là ? »

« Oui, ma chérie. »

Sa voix était plus calme, mais je savais maintenant reconnaître ce calme.

C’était celui qu’elle utilisait lorsqu’elle avait peur et refusait de me le montrer.


Gravier reprit :

« Émilie, qu’y avait-il exactement dans ce rapport ? »

Long silence.

« Les noms des comptes utilisés pour détourner l’argent », répondit-elle enfin. « Les sociétés intermédiaires. Les bénéficiaires. Et la preuve qu’une partie des fonds avait été prélevée sur des programmes destinés aux familles de soldats morts en opération. »

Le général ferma les yeux.

« Je me souviens du dossier financier. Pas d’un rapport complet. »

« Parce que je ne vous ai pas donné l’original. »

Moreau releva brusquement la tête.

« Quoi ? »

« Je savais déjà que quelqu’un avait accès aux archives internes. J’ai remis au général une copie volontairement incomplète. »


Gravier semblait abasourdi.

« Tu m’as laissé croire que c’était tout ce que tu avais. »

« Parce que je ne savais pas encore si je pouvais vous faire confiance. »

Je regardais de l’un à l’autre sans vraiment comprendre.

« Alors… le vrai rapport existe encore ? »

Maman ne répondit pas tout de suite.

Puis :

« Je l’espère. »

Mon cœur se mit à battre plus vite.

« Où est-il ? »


« Pas au téléphone, Rose. »

Gravier intervint.

« Tu as raison. Ne dis rien de plus. »

Cette fois, maman ne protesta pas.

Cela m’effraya presque davantage.

Le colonel Moreau s’éloigna de quelques pas et appela quelqu’un sur une ligne sécurisée.

« Je veux les archives physiques de l’année concernée. Aucun accès numérique. Deux officiers seulement, choisis personnellement. »

Il raccrocha.

Puis il regarda Gravier.

« Si quelqu’un a arraché cette page il y a douze ans, il faut partir du principe qu’il savait ce qu’elle contenait. »


« Et qu’il sait peut-être qu’Émilie est toujours en vie », répondit Gravier.

Ma gorge se serra.

Maman avait passé toutes ces années à éviter certaines personnes, certains endroits, certaines questions.

Je pensais qu’elle avait simplement honte de notre pauvreté.

Je comprenais maintenant qu’elle se cachait peut-être.

« Maman… est-ce que tu savais que l’argent continuait d’être versé ? »

Le silence revint.

« Non. »

« Alors pourquoi on déménageait tout le temps ? »

Elle inspira lentement.


« Parce qu’à chaque fois que je commençais à me sentir en sécurité, quelque chose se passait. Une lettre anonyme. Un homme qui posait des questions à notre propriétaire. Une voiture garée plusieurs jours devant l’immeuble. »

Je sentis mes jambes devenir molles.

Gravier me rapprocha une chaise sans me toucher.

Je m’assis.

« Tu croyais que c’était lui ? » demandai-je en regardant le général.

« Oui », répondit maman.

Gravier ne protesta pas.

« Et maintenant ? »

Cette fois, elle hésita.

« Maintenant, je ne sais plus. »


Le général baissa les yeux.

« C’est plus que ce que j’espérais entendre. »

Le colonel Moreau revint vers nous.

« Nous devons aller chercher madame Caron avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. »

Maman réagit immédiatement.

« Pas d’escorte visible. »

« D’accord », répondit Moreau.

« Pas de véhicule militaire. »

« D’accord. »

« Et Rose reste dans un endroit que je choisis. »


Gravier acquiesça.

« Vous fixez les conditions. »

Je ne l’avais jamais vu obéir aussi vite à quelqu’un.

Puis la femme à la tablette revint.

Elle semblait nerveuse.

« Mon général… nous avons un problème. »

Gravier se tourna vers elle.

« Lequel ? »

« Quelqu’un vient d’essayer d’accéder au dossier Caron depuis l’extérieur. »

Moreau fronça les sourcils.


« Depuis quel terminal ? »

« Aucun terminal enregistré. L’identifiant est ancien. Très ancien. »

« Nom ? »

Elle regarda l’écran.

Puis son visage changea.

« L’identifiant correspond à un officier déclaré mort il y a onze ans. »

Un frisson parcourut la pièce.

Gravier prit la tablette.

« Quel officier ? »

La femme hésita avant de répondre.


« Commandant Adrien Valette. »

Au téléphone, maman poussa un cri étouffé.

Je me redressai.

« Maman ? »

Sa respiration devint irrégulière.

« Rose… écoute-moi. »

« Quoi ? »

« L’homme sur la photo avec moi… »

Elle s’arrêta.

Je regardai Gravier.

Puis Moreau.

« C’était lui ? »

Maman pleurait maintenant.

« Oui. Adrien Valette était ton père. »

Le monde sembla devenir silencieux.

Je repensai aux yeux de l’homme sur la vieille photographie.

Mes yeux.

« Mais… vous avez dit qu’il était mort. »

Le général Gravier répondit d’une voix grave.

« C’est ce que disent les archives. »

Moreau regardait toujours la tablette.

« Pourtant, quelqu’un vient d’utiliser son identifiant personnel. »

« Il peut avoir été volé », dit Gravier.

« Ou conservé », ajouta Moreau.

Maman murmura :

« Adrien savait pour le rapport. »

Personne ne parla.

Puis elle ajouta :

« Il était la seule personne à part moi à savoir où se trouvait l’original. »

Mon ventre se noua.

« Alors s’il est vraiment mort… »

Gravier termina ma phrase.

« Quelqu’un utilise son identité. »

Une alarme discrète retentit soudain sur la tablette.

La femme en uniforme consulta l’écran.

« L’accès vient de réussir. »

« À quoi ? »

« Au dossier de protection actuel de Rose. »

Gravier se redressa.

« Quelle information a été consultée ? »

La femme pâlit.

« Une seule. »

Elle leva les yeux vers moi.

« Sa localisation dans ce bâtiment. »

À cet instant précis, les lumières du hall s’éteignirent.

**À suivre — cliquez sur la Partie 5 pour continuer.**

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