Je restai immobile, le téléphone encore serré entre mes doigts. La voiture avançait sur la petite route bordée de vignes, mais j’avais l’impression que tout s’était arrêté au moment où Damien avait prononcé ces mots.
« Quelqu’un de ta famille ? »
Damien regarda Léo endormi contre moi avant de répondre.
« Oui. »
« Qui ? »
« Je ne sais pas. »
Un rire bref, nerveux, m’échappa.
« Tu veux que je croie que tu avais une preuve assez importante pour la cacher dans un coffre, mais que tu ignorais qui elle concernait ? »
« Je savais ce qu’elle pouvait révéler. Pas jusqu’où ça remontait. »
Je le fixai, cherchant dans son visage l’homme que j’avais connu cinq ans plus tôt. Damien avait toujours été doué pour ne montrer que ce qu’il voulait. Même lorsqu’il m’aimait, une porte restait fermée quelque part derrière ses yeux.
« Qu’y avait-il dans cette boîte ? »
Il hésita.
Encore.
« Une clé USB, deux photographies et un carnet. »
Mon cœur accéléra.
Je me souvenais du poids de la boîte lorsque je l’avais prise. Je n’avais jamais réussi à l’ouvrir. La serrure nécessitait un code, et cette nuit-là je n’avais pensé qu’à partir. Trois jours plus tard, terrifiée à l’idée que Damien puisse me retrouver grâce à elle, je l’avais enterrée près d’un vieux moulin abandonné.
« Pourquoi quelqu’un me la rapporte maintenant ? »
Damien ne répondit pas.
Je compris.
« Ils veulent que nous nous posions cette question. »
Il hocha lentement la tête.
« Ils veulent surtout que nous sachions qu’ils peuvent atteindre tout ce que nous avons essayé de cacher. »
À l’avant, Julien porta soudain une main à son oreillette.
« La maison est compromise. »
Damien se redressa.
« Depuis quand ? »
« Alarme secondaire déclenchée il y a huit minutes. Aucun contact avec Mathieu. »
Le conducteur ralentit.
« On fait quoi ? »
Damien réfléchit à peine.
« Saint-Émilion. »
Je tournai la tête vers lui.
« Pourquoi Saint-Émilion ? »
« Parce que personne ne sait que j’y possède quelque chose. »
« Apparemment, beaucoup de gens savent des choses que tu crois secrètes. »
Il encaissa la remarque sans répondre.
Une quarantaine de minutes plus tard, nous franchîmes un portail rouillé dissimulé derrière une rangée de cyprès. Au bout d’un chemin de gravier se trouvait une vieille maison de pierre entourée de vignes. Rien ne ressemblait aux propriétés luxueuses que Damien possédait autrefois. Les volets étaient décolorés, la façade couverte de lierre.
Léo se réveilla lorsque la voiture s’arrêta.
« On est où ? »
Je caressai ses cheveux.
« Dans une maison où on va rester un petit moment. »
Il regarda Damien.
« Lui aussi ? »
Damien eut presque un sourire.
« Si ta maman me supporte. »
« Elle me supporte, moi. »
Malgré moi, un rire m’échappa.
Damien baissa les yeux.
Pendant une seconde, l’homme dangereux disparut. Il ne resta qu’un père qui venait de découvrir l’existence de son fils et qui ne savait pas encore s’il avait le droit de sourire devant lui.
Cette image me fit plus mal que je ne voulais l’admettre.
Julien inspecta la maison pendant que nous attendions dehors. Lorsqu’il revint, il fit signe que tout était sûr.
À l’intérieur, une odeur de bois et de poussière flottait dans l’air. Léo trouva rapidement une pile de vieux livres illustrés et s’installa près de la fenêtre.
Damien me conduisit dans la cuisine.
« Maintenant, raconte-moi exactement ce qui s’est passé la nuit où tu es partie. »
Je croisai les bras.
« Tu connais cette histoire. »
« Non. Je connais seulement la partie où je suis rentré et où tu avais disparu. »
Sa voix contenait une blessure que je n’avais jamais entendue.
Je détournai les yeux.
« J’avais découvert que j’étais enceinte deux jours plus tôt. »
Il pâlit légèrement.
« Deux jours ? »
« Je voulais te le dire. »
« Mais tu ne l’as pas fait. »
« Parce que cette nuit-là, j’ai entendu une conversation dans ton bureau. »
Son expression changea.
« Quelle conversation ? »
Je fermai les yeux, laissant remonter des souvenirs que j’avais passé quatre ans à repousser.
« Tu parlais avec ton frère. »
Damien se figea.
« Adrien ? »
« Oui. Il criait. Il disait que quelqu’un avait découvert les comptes et qu’il fallait faire disparaître les preuves. Puis j’ai entendu ton nom… et le mien. »
« Le tien ? »
« Adrien a dit : “Si Émilie découvre ce que tu as fait, elle ne te regardera plus jamais de la même façon.” »
Damien recula légèrement.
« Et après ? »
« Après, j’ai entendu quelque chose tomber. Puis Adrien est parti. Je suis entrée dans ton bureau. Ton coffre était ouvert. J’ai vu la boîte. »
Damien passa lentement une main sur son visage.
« Émilie, cette dispute n’avait rien à voir avec ce que tu crois. »
« Alors avec quoi ? »
Il ouvrit la bouche.
Un bruit retentit dans le salon.
Je me retournai brusquement.
« Léo ? »
Je courus.
Mon fils était toujours près de la fenêtre. Mais il ne lisait plus.
Il tenait quelque chose entre ses mains.
Une enveloppe.
« Où as-tu trouvé ça ? »
« Sous le livre. »
Damien entra derrière moi.
Je pris l’enveloppe.
Mon prénom était écrit dessus.
**ÉMILIE**
L’écriture me sembla vaguement familière.
Je l’ouvris.
À l’intérieur se trouvait une photographie ancienne.
Damien et moi, cinq ans plus tôt, devant un restaurant parisien.
Mais quelqu’un avait entouré au stylo rouge une troisième personne visible derrière nous.
Adrien Mercier.
Au dos, une date avait été écrite.
**17 octobre 2021.**
Puis une phrase :
**Demande à Damien pourquoi son frère est mort trois jours après cette photo.**
Je relevai brusquement les yeux.
« Mort ? »
Damien ne répondit pas.
« Tu m’avais dit qu’Adrien était parti à l’étranger. »
Sa mâchoire se contracta.
« Je t’ai menti. »
La colère monta instantanément.
« Depuis combien de temps est-il mort ? »
« Cinq ans. »
« Comment ? »
Damien regarda Léo.
« Pas devant lui. »
Je demandai à Léo d’aller choisir une chambre avec Julien. Il protesta quelques secondes, puis suivit le garde avec son train rouge.
Dès qu’ils eurent disparu dans l’escalier, je me tournai vers Damien.
« Maintenant, parle. »
Il s’approcha de la table et posa les deux mains dessus.
« Adrien a été retrouvé dans sa voiture, près de Fontainebleau. La police a conclu à un accident. »
« Et toi ? »
« Je n’y ai jamais cru. »
« Pourquoi m’avoir menti ? »
« Parce que tu avais déjà disparu quand son corps a été retrouvé. »
Je fronçai les sourcils.
Quelque chose ne correspondait pas.
« Non. »
Damien releva les yeux.
« Quoi ? »
« Tu viens de dire trois jours après la photo. Cette photo a été prise le 17 octobre. »
Je retournai l’image.
« Je suis partie le 23. »
Le silence tomba.
Damien prit la photographie.
Son visage changea.
« Alors la date au dos est fausse. »
« Ou ton histoire l’est. »
Avant qu’il puisse répondre, son téléphone vibra.
Julien venait d’envoyer une alerte depuis l’étage.
**Mouvement détecté derrière la propriété.**
Damien se dirigea immédiatement vers la fenêtre.
Je le suivis.
Au loin, entre les rangées de vignes, une silhouette avançait lentement vers la maison.
Elle ne se cachait pas.
Un homme seul.
Manteau sombre.
Cheveux grisonnants.
Damien devint livide.
« Impossible… »
« Qui est-ce ? »
Il ne répondit pas.
L’homme s’arrêta à quelques mètres du portail et leva lentement le visage vers nous.
Je sentis mon cœur cogner contre mes côtes.
Je connaissais ce visage.
Plus vieux, amaigri, mais reconnaissable.
Adrien Mercier.
L’homme dont Damien venait de m’annoncer la mort nous regardait depuis l’autre côté du portail.
Puis mon téléphone vibra dans ma poche.
Un numéro inconnu venait de m’envoyer un message.
**Ne laisse pas Damien ouvrir la boîte. C’est lui qui a essayé de me tuer.**







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