Pendant quelques secondes, personne ne bougea. Même Léo semblait avoir compris que quelque chose venait de changer, même s’il ne pouvait pas en saisir la gravité. Je fixais le médaillon posé sur la table, incapable de détacher mes yeux de ces quelques chiffres qui, quelques minutes plus tôt, n’étaient qu’une suite mystérieuse et qui représentaient désormais quelque chose de beaucoup plus inquiétant.
« Vous êtes en train de me dire que ma rencontre avec Damien était organisée ? » demandai-je enfin.
Adrien ne répondit pas tout de suite.
Damien, lui, secoua la tête.
« Non. »
« Tu en es sûr ? »
« Je t’ai rencontrée dans un restaurant où je n’étais jamais allé auparavant. Je ne savais même pas qui tu étais. »
« Et pourtant, quelqu’un possédait mon échantillon génétique avant même que je te connaisse. »
Il serra les mâchoires.
« Je ne sais pas comment. »
Je regardai Adrien.
« Alors dites-moi ce que vous savez. Tout. Pas une moitié de vérité. Pas une version qui protège Damien. Tout. »
Adrien tira une chaise et s’assit lentement.
« Notre père possédait plusieurs sociétés médicales. Certaines étaient parfaitement légales. D’autres servaient à financer des recherches dont nous ignorions presque tout. Quand il est mort, Damien a repris les entreprises visibles. Moi, j’ai commencé à chercher ce qui se trouvait derrière. »
« Et vous avez trouvé Asterion. »
« Oui. Asterion finançait un programme appelé Héritage. »
Le mot me fit frissonner.
« Quel programme ? »
Adrien ouvrit un vieux dossier.
« Je ne connais pas tous les détails. Mais il concernait des profils génétiques de personnes sélectionnées. Certaines étaient suivies pendant des années sans le savoir. »
Damien prit brutalement le dossier.
« Pourquoi je n’ai jamais vu ça ? »
« Parce que notre père avait créé une structure parallèle. Même toi, tu n’avais pas accès à tout. »
« Et Émilie ? »
Adrien me regarda.
« Son nom apparaît dans les archives avant même sa première rencontre avec toi. »
Je sentis ma poitrine se comprimer.
« Pourquoi moi ? »
Adrien baissa les yeux vers le dossier.
« C’est justement ce que nous devons découvrir. »
Je me levai.
« Non. Je ne veux plus entendre cette phrase. Depuis ce matin, tout le monde me dit qu’il faut découvrir quelque chose. Mais personne ne me dit quoi. J’ai le droit de savoir pourquoi mon enfant et moi sommes au milieu de cette histoire. »
Damien se leva à son tour.
« Tu as raison. »
Je me tournai vers lui.
« Alors commence par me dire pourquoi ton père connaissait mon nom. »
Il resta silencieux.
Ce silence fut une réponse.
« Damien. »
« Je ne savais pas qu’il te connaissait. »
« Mais tu sais quelque chose. »
Il passa une main sur son visage.
« Quand j’étais enfant, mon père parlait parfois d’une famille qui lui avait causé des problèmes. Je n’ai jamais compris de qui il parlait. Une fois, il a prononcé le nom Laurent. »
Mon cœur se serra.
« Laurent ? »
« Oui. »
« Ma famille ? »
« Je ne sais pas. »
Adrien intervint doucement.
« Moi, je sais. »
Damien se retourna.
« Quoi ? »
Adrien sortit une feuille pliée de sa poche.
« J’ai retrouvé un ancien registre des patients du laboratoire de Morel. »
Il me le tendit.
Mes mains tremblaient lorsque je l’ouvris.
Une ligne attira immédiatement mon regard.
**Laurent, Isabelle — prélèvement biologique — 2002.**
Isabelle.
Le prénom de ma mère.
Je cessai de respirer.
« Ma mère connaissait votre père ? »
Adrien hocha la tête.
« Probablement. »
« Ma mère ne m’a jamais parlé de lui. »
« Peut-être parce qu’elle ne voulait pas que tu saches. »
Je refermai le dossier.
« Il faut que je lui parle. »
Damien attrapa son téléphone.
« Elle est où ? »
« Je ne sais pas. »
« Appelle-la. »
Je composai son numéro.
Une sonnerie.
Deux.
Trois.
Puis la messagerie.
Je recommençai.
Toujours rien.
Une inquiétude différente me traversa.
Ma mère n’ignorait jamais mes appels.
« Elle devrait répondre. »
Damien regarda l’heure.
« Depuis combien de temps ? »
« Depuis ce matin. »
Je tentai encore une fois.
Cette fois, quelqu’un décrocha.
Je reconnus sa respiration avant même qu’elle parle.
« Maman ? »
Silence.
« Maman, c’est moi. »
Une voix tremblante répondit enfin.
« Émilie… où es-tu ? »
Je me levai brusquement.
« Pourquoi ? »
« Ne retourne surtout pas chez toi. »
Je regardai Damien.
« Comment sais-tu ça ? »
Un silence.
Puis ma mère murmura :
« Parce qu’ils sont venus me voir. »
« Qui ? »
« Les hommes de Claire. »
Mon sang se glaça.
« Claire Mercier ? »
Ma mère inspira profondément.
« Tu as retrouvé Damien. »
Ce n’était pas une question.
Je fermai les yeux.
« Oui. »
Elle resta silencieuse quelques secondes.
« Alors ils vont venir chercher Léo. »
Damien s’approcha immédiatement.
« Madame Laurent, écoutez-moi. »
Ma mère reconnut sa voix.
« Damien ? »
« Oui. »
« Vous auriez dû la laisser partir. »
Damien pâlit.
« Pourquoi ? »
« Parce que votre père avait prévu votre rencontre depuis le début. »
Je sentis mes jambes trembler.
« Maman, explique-moi. »
« Je ne peux pas au téléphone. »
« Où es-tu ? »
Elle donna une adresse.
Une petite maison près de Blaye.
« J’arrive. »
« Non ! »
Sa voix monta soudain.
« Émilie, tu ne dois pas venir seule. »
Je regardai Damien.
« Je ne serai pas seule. »
Ma mère se tut.
Puis elle prononça une phrase qui me fit froid dans le dos.
« Ne fais pas confiance à Adrien. »
Je levai les yeux vers lui.
Adrien était de l’autre côté de la pièce.
Il n’avait pas entendu les mots, mais il avait vu mon expression.
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »
Je ne répondis pas.
La communication fut coupée.
Quelques secondes plus tard, mon téléphone vibra.
Un nouveau message de ma mère.
**Si Adrien est avec toi, ne lui montre pas le médaillon.**
Je relevai lentement les yeux.
Adrien nous observait.
Damien remarqua mon changement d’attitude.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Je glissai discrètement le médaillon dans ma poche.
« Rien. »
Adrien fronça les sourcils.
« Émilie ? »
« Je dois aller voir ma mère. »
« J’ai entendu son nom », dit-il. « Elle t’a dit quelque chose sur moi ? »
« Non. »
Il me regarda longuement.
Je compris alors quelque chose de terrifiant.
Adrien avait passé cinq ans à me dire qu’il voulait révéler la vérité.
Mais ma mère, la seule personne qui me connaissait avant Damien, venait de me demander de ne pas lui faire confiance.
Et je ne savais pas encore laquelle des deux versions était le mensonge.
Nous quittâmes la maison vingt minutes plus tard.
Julien conduisait. Damien était assis à côté de moi. Adrien suivait dans une autre voiture.
Léo dormait à l’arrière, la tête contre la vitre.
Je gardais une main dans ma poche, sur le médaillon.
Après plusieurs kilomètres, Damien murmura :
« Tu me caches quelque chose. »
Je tournai les yeux vers lui.
« Comment le sais-tu ? »
« Parce que tu regardes ton reflet dans la vitre chaque fois que tu mens. »
Je restai silencieuse.
« Ma mère t’a déjà parlé de moi ? »
« Non. »
« Émilie. »
« Elle m’a demandé de ne pas faire confiance à Adrien. »
Damien se raidit.
« Pourquoi ? »
« Je ne sais pas. »
Il réfléchit.
« Alors ne lui fais pas confiance. »
« Et toi ? »
La question le toucha.
« Je ne te demande pas de me faire confiance. Je te demande de regarder ce que je fais. »
Je détournai les yeux.
C’était peut-être la première chose honnête qu’il m’avait dite depuis notre rencontre.
La voiture ralentit à l’approche de l’adresse donnée par ma mère.
La maison apparut au bout d’un chemin étroit.
Petite.
Volets blancs.
Jardin parfaitement entretenu.
Mais quelque chose n’allait pas.
La porte d’entrée était grande ouverte.
Damien posa immédiatement la main sur son téléphone.
« Reste dans la voiture. »
« Non. »
« Émilie— »
« C’est ma mère. »
Nous descendîmes.
Julien inspecta les alentours pendant que Damien entrait le premier.
« Personne », lança-t-il quelques secondes plus tard.
Je franchis la porte.
« Maman ? »
Aucune réponse.
La maison était silencieuse.
Trop silencieuse.
Dans la cuisine, une tasse encore chaude reposait sur la table.
Une chaise était renversée.
Et sur le sol, près de l'évier, je vis une petite tache de sang.
Pas assez pour comprendre ce qui s’était passé.
Assez pour savoir que ma mère n’était pas partie volontairement.
« Elle était là », murmurai-je.
Damien fouilla rapidement les pièces.
Puis il s’arrêta devant un mur du salon.
« Émilie. »
Une photographie familiale était accrochée au mur.
Je m’approchai.
C’était une vieille photo de ma mère, prise bien avant ma naissance.
À côté d’elle se tenait un homme.
Je reconnus immédiatement Étienne Mercier.
Mais ce n’était pas la photographie qui me terrifia.
C’était l’enfant qu’ils tenaient entre eux.
Un bébé.
Moi.
Au dos de la photographie, une date avait été écrite.
**Trois mois avant ma naissance.**
Et sous la date, une phrase de l’écriture de ma mère :
**Ils m’ont promis qu’ils ne prendraient jamais ma fille.**
Damien resta figé.
Puis son téléphone sonna.
Un numéro inconnu.
Il décrocha.
Une voix masculine prononça seulement :
« Si vous voulez revoir Isabelle Laurent vivante, apportez-nous Léo avant minuit. »
La ligne se coupa.
Je regardai mon fils à travers la fenêtre de la voiture.
Puis Damien.
Et soudain, je compris que toute cette histoire n’avait jamais commencé avec ma fuite quatre ans plus tôt.
Elle avait commencé bien avant ma naissance.







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