Je suis restée devant l’enveloppe sans parvenir à tendre la main. Mon propre nom figurait au bas du document, tracé avec une précision troublante. Même la boucle du « C » ressemblait à celle que je faisais depuis l’enfance. Pourtant, quelque chose me dérangeait immédiatement.
« Je n’ai jamais signé ça », ai-je répété.
Marc Varenne n’a pas répondu tout de suite. Le doyen Delcourt s’est emparé du document avant moi et l’a parcouru rapidement. Son expression s’est assombrie.
« Où avez-vous trouvé cet accord ? »
« Dans les archives du service juridique de la fondation. »
« Et pourquoi le remettre à Clara aujourd’hui ? »
Varenne a tourné son regard vers mon père.
« Parce que certaines personnes ont estimé qu’il était préférable de garder le silence jusqu’à ce que son diplôme soit officiellement délivré. »
Je me suis retournée vers mon père.
« Qu’est-ce qu’il veut dire ? »
Mon père avait perdu toute assurance. Il regardait le sol comme un homme qui cherchait désespérément une sortie.
« Clara… je voulais t’en parler. »
« Depuis quatre ans ? »
Il a fermé les yeux.
« Ce n’est pas aussi simple. »
J’ai laissé échapper un rire bref, sans joie.
« Alors explique-moi ce qui est simple. Vous m’avez prise pour une incapable pendant quatre ans. Vous avez donné mon invitation à Chloé. Vous m’avez laissée sous la pluie ce matin. Et maintenant, quelqu’un me montre un contrat portant ma signature alors que je ne l’ai jamais signé. Qu’est-ce qui, dans tout ça, est censé être simple ? »
Chloé s’est mise à pleurer silencieusement.
Je l’ai regardée.
« Tu savais ? »
Elle a secoué la tête.
« Pas tout. »
« Mais tu savais quelque chose. »
Elle a hésité.
« Papa m’a demandé de prendre l’invitation. Il m’a dit qu’il devait vérifier quelque chose à l’intérieur. Je pensais que c’était juste pour… »
Elle s’est interrompue.
« Pour quoi ? »
Elle a essuyé ses joues.
« Pour accéder à un dossier. »
Le silence qui suivit fut plus violent qu’un cri.
Le doyen Delcourt a regardé mon père.
« Monsieur Lefèvre, vous allez maintenant nous expliquer pourquoi votre fille a été utilisée pour obtenir un accès à des données confidentielles. »
Mon père s’est redressé.
« Je ne savais pas que quelqu’un utiliserait son identité. »
« Mais vous saviez qu’il existait un accès. »
Il n’a pas répondu.
Le technicien informatique s’est soudain approché.
« Professeur, j’ai retrouvé quelque chose. »
Tout le monde s’est tourné vers lui.
Il affichait une série de connexions sur son écran.
« L’invitation utilisée par Chloé a ouvert une session temporaire à 9 h 07. Mais avant cela, quelqu’un a déjà utilisé les mêmes identifiants depuis un autre terminal. »
« Où ? » demanda Delcourt.
Le technicien avala difficilement sa salive.
« Dans les locaux de la fondation Varenne. »
Marc Varenne pâlit.
« C’est impossible. »
« Pourtant, c’est enregistré. »
Je regardai Varenne.
« Vous m’avez dit que cette invitation était destinée à la cérémonie. »
« Elle l’était. »
« Alors pourquoi quelqu’un l’a-t-il utilisée depuis votre fondation avant même mon arrivée ? »
Il resta silencieux.
Pour la première fois, je vis la façade parfaite de cet homme se fissurer.
Le doyen prit le document signé et le plaça sous une lampe.
« Clara, regarde ici. »
Je me penchai.
À première vue, rien n’était visible. Puis il désigna une minuscule différence dans l’encre.
« Votre signature a été reproduite. »
Je secouai la tête.
« Comment pouvez-vous en être certain ? »
« Parce que j’ai plusieurs dizaines de documents signés de votre main dans nos archives. »
Il sortit son téléphone et compara les signatures.
« Une personne peut imiter votre forme générale. Mais elle ne reproduit pas votre pression, vos accélérations et vos micro-pauses. »
Il pointa le bas de la page.
« Cette signature a été tracée lentement. La vôtre est beaucoup plus rapide. »
J’ai senti mes jambes devenir faibles.
Quelqu’un avait donc fabriqué une fausse signature.
Mais pourquoi ?
Varenne s’est approché du document.
« Il faut regarder la dernière page. »
Je l’ai retournée.
Une clause apparut.
Je la lus une première fois.
Puis une seconde.
Mon visage se vida de ses couleurs.
« La totalité des droits commerciaux et scientifiques liés au projet L-17 sera transférée à la Fondation Varenne en cas de non-respect des obligations contractuelles par la docteure Clara Lefèvre. »
« Ils voulaient mes recherches », ai-je murmuré.
Delcourt hocha lentement la tête.
« Pas seulement vos recherches. »
Il tourna la page.
« Regardez la date. »
Je me figeai.
Le document avait été signé quatre ans auparavant.
Le jour exact où j’avais commencé ma première année de médecine.
À cette époque, personne ne connaissait encore le projet L-17.
Personne, sauf moi.
Et une seule autre personne.
Ma mère.
Un souvenir oublié depuis longtemps traversa soudain mon esprit : une vieille conversation dans la cuisine, quelques semaines avant sa mort. Elle m’avait demandé pourquoi mon père s’intéressait autant à mes études.
À l’époque, je n’avais pas compris.
Maintenant, je me souvenais de ses mots.
« Clara, si un jour ton père te demande de signer quelque chose concernant tes recherches, ne le fais jamais sans un avocat. »
Je regardai mon père.
« Maman savait. »
Il devint livide.
« Ne parle pas d’elle. »
Sa réaction fut immédiate.
Trop immédiate.
Le doyen le remarqua également.
« Pourquoi cette réaction, monsieur Lefèvre ? »
Mon père recula.
« Vous ne comprenez pas. »
« Alors expliquez-nous. »
Il passa une main tremblante sur son visage.
« Votre mère avait découvert quelque chose avant sa mort. »
Mon cœur s’arrêta presque.
« Quoi ? »
Il me regarda enfin dans les yeux.
Pendant quatre ans, j’avais cru que ma famille ne me considérait simplement pas comme quelqu’un d’important.
Mais ce regard me révéla quelque chose de bien plus terrible.
Ils ne m’avaient pas sous-estimée.
Ils avaient eu peur de ce que je pourrais découvrir.
Mon père ouvrit la bouche.
« Ta mère n’est pas morte sans laisser de preuves. »
Soudain, son téléphone vibra.
Un nouveau message venait d’arriver.
Il le lut.
Puis ses mains se mirent à trembler.
Je lui arrachai presque le téléphone.
Le message ne contenait qu’une seule phrase :
« Elle vient de comprendre pour sa mère. Maintenant, empêchez-la de monter sur scène. »
Et, sous ces mots, une adresse que je connaissais parfaitement.
L’ancienne maison de ma mère.







No comments yet