Je n’arrivais plus à détacher mes yeux de la petite clé USB posée entre nous. Pendant plusieurs secondes, personne ne bougea. La maison semblait soudain trop silencieuse, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.
« Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? » demandai-je à Isabelle.
Elle regarda le doyen Delcourt avant de répondre.
« Ta mère avait découvert que les résultats officiels du projet L-17 avaient été modifiés. »
« Modifiés comment ? »
« Certaines données avaient été supprimées. D’autres avaient été remplacées par des résultats beaucoup moins prometteurs. »
Je sentis mon estomac se nouer.
« Pourquoi quelqu’un ferait ça ? »
Isabelle baissa les yeux.
« Parce que les résultats réels auraient donné à ton projet une valeur scientifique et financière considérable. »
Je regardai Delcourt.
« Et Varenne voulait s’en emparer. »
Il hocha lentement la tête.
« C’est ce que nous devons maintenant vérifier. »
Je pris la clé USB.
« Alors vérifions. »
Le doyen installa son ordinateur sur la table. Il prit soin de ne connecter la clé à aucun réseau et lança un programme sécurisé. Une fenêtre apparut immédiatement.
AUTHENTIFICATION REQUISE — CLÉ PERSONNELLE DE LA DOCTEURE CLARA LEFÈVRE.
Je posai mon doigt sur le capteur.
L’écran s’ouvrit.
Un seul dossier apparut.
ARCHIVES MÈRE — 2019-2022.
Mon cœur se serra.
À l’intérieur se trouvaient des dizaines de fichiers, des copies de courriels, des relevés financiers et plusieurs vidéos.
Puis un fichier vidéo attira mon attention.
La date indiquée était celle de trois semaines avant la mort de ma mère.
J’appuyai dessus.
Son visage apparut.
Elle était assise dans ce même bureau.
Fatiguée.
Mais parfaitement lucide.
« Clara, si tu regardes cette vidéo, c’est que je n’ai pas réussi à te parler directement. »
Je portai une main à ma bouche.
Sa voix était exactement celle dont je me souvenais.
« Ton père a accepté de transmettre certains documents à la fondation Varenne. Il pense qu’il peut contrôler la situation. Il se trompe. »
La vidéo continua.
« Le projet L-17 n’est pas seulement une recherche médicale. Les données que nous avons obtenues pourraient changer la manière dont certaines pathologies sont traitées. Mais quelqu’un cherche à les enterrer parce que leur publication détruirait plusieurs intérêts financiers. »
Je regardai mon père dans ma mémoire plutôt que devant moi.
Puis ma mère prononça une phrase qui me glaça.
« Si quelque chose m’arrive, ne fais confiance à personne qui te dira que c’était un accident. »
La vidéo s’arrêta.
Personne ne parla.
Chloé pleurait doucement.
« Elle savait… »
Isabelle acquiesça.
« Elle avait peur. »
Je regardai le dossier suivant.
TRANSFERTS — FONDATION VARENNE.
Le doyen l’ouvrit.
Des relevés bancaires apparurent.
Plusieurs versements avaient été effectués vers une société inconnue.
Puis je vis un nom que je connaissais.
Celui de mon père.
Je me levai brutalement.
« Il a été payé. »
Delcourt examina les documents.
« Oui. »
« Combien ? »
Il parcourut les chiffres.
Son expression changea.
« Clara… »
« Combien ? »
« Sur quatre ans, près de huit cent mille euros. »
Chloé recula.
« Papa… »
Mon père n’était pas là.
Et pourtant, son silence semblait remplir toute la pièce.
Je sentis une colère froide monter en moi.
Pendant toutes ces années, il m’avait répétée que mes études ne serviraient à rien. Que je perdais mon temps. Que je n’étais qu’une aide-soignante.
Pendant ce temps, il recevait de l’argent pour s’assurer que je reste dans l’ignorance.
Mais quelque chose ne correspondait pas.
Je retournai vers les relevés.
« Attendez. »
Je montrai une ligne.
« Ces paiements ont commencé avant que le projet L-17 existe officiellement. »
Le doyen se pencha.
Il resta silencieux.
« C’est impossible », murmura-t-il.
« Non », répondit Isabelle. « C’est justement ce que ta mère avait découvert. »
Je la regardai.
« Alors comment pouvaient-ils savoir ? »
Isabelle ne répondit pas.
Le téléphone du doyen sonna.
Il décrocha.
Son visage se ferma presque immédiatement.
« Répétez. »
Il écouta.
Puis il raccrocha.
« Les archives de l’université ont été verrouillées. »
« Pourquoi ? »
« Quelqu’un vient d’utiliser les accès administratifs pour suspendre temporairement votre statut de chercheuse. »
Je restai sans voix.
« Mais je suis diplômée aujourd’hui. »
« Justement. »
Il me regarda gravement.
« Quelqu’un essaie de faire disparaître votre autorité avant que vous ne puissiez prendre la parole devant la cérémonie. »
Une voiture passa devant la maison.
Nous nous sommes tous tournés vers la fenêtre.
Une berline noire venait de s’arrêter devant le portail.
Deux hommes en sortirent.
Isabelle pâlit.
« Ils nous ont trouvés. »
Le doyen se leva.
« Qui sont-ils ? »
Elle ne répondit pas.
Puis elle attrapa la boîte métallique.
« Des gens qui travaillent pour Varenne… ou pour quelqu’un de beaucoup plus puissant que lui. »
Des coups retentirent à la porte.
Trois coups.
Lents.
Délibérés.
Personne ne bougea.
Puis une voix masculine traversa le couloir.
« Docteure Lefèvre, nous savons que vous avez la clé USB. »
Je sentis mon cœur s’emballer.
La voix continua :
« Nous ne voulons pas vous faire de mal. Nous voulons seulement récupérer ce qui appartient à la fondation. »
Delcourt s’approcha de moi.
« Il faut partir par l’arrière. »
Mais Isabelle secoua la tête.
« Trop tard. »
Elle ouvrit rapidement le carnet de ma mère à la dernière page.
Une phrase y était inscrite.
Je la lus à voix haute :
« Si ceux qui ont volé mes recherches viennent chercher la clé, donne-la-leur. Ce n’est pas la clé qu’ils doivent craindre. C’est ce qui se trouve déjà entre les mains de Clara. »
Je relevai lentement les yeux.
Et je compris.
Ma mère ne m’avait pas seulement laissé des preuves.
Elle m’avait préparée à quelque chose.
Quelque chose que personne, pas même Isabelle, ne semblait encore connaître.







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