« Claire… »
Cette fois, le murmure fut si faible qu’elle crut d’abord l’avoir imaginé. Pourtant, elle vit parfaitement les lèvres d’Éthan former son prénom. Son propre prénom. Pas celui d’une infirmière. Pas celui de sa grand-mère. Le sien. Claire recula d’un demi-pas, le cœur battant si fort qu’elle en avait mal à la poitrine. Elle ne l’avait rencontré que quelques heures plus tôt. Personne ne lui avait présenté Éthan avant la cérémonie, personne ne lui avait parlé d’une quelconque rencontre passée. Il n’aurait pas dû savoir qui elle était. Encore moins être capable de prononcer son prénom au moment même où il revenait, à peine, à la conscience.
La porte s’ouvrit brusquement.
Deux infirmiers entrèrent les premiers, suivis du docteur Marc Valois, le neurologue personnel d’Éthan. Viviane apparut presque immédiatement derrière eux, le visage soudain privé de son habituelle froideur. Julien arriva quelques secondes plus tard.
« Que s’est-il passé ? » demanda le médecin en se précipitant vers le lit.
Claire ouvrit la bouche.
Elle allait dire qu’Éthan avait parlé.
Puis son regard croisa celui de Julien.
Il se tenait près de la porte, parfaitement immobile.
Son expression n’était pas celle d’un homme surpris d’apprendre que son cousin se réveillait. Il avait pâli. Ses yeux fixaient Claire avec une intensité presque menaçante, comme s’il cherchait déjà à deviner ce qu’elle avait entendu.
Les mots d’Éthan résonnèrent dans sa tête.
Ne faites pas confiance à Julien.
« Madame Delcourt ? » insista le docteur Valois. « A-t-il réagi ? »
Claire sentit ses doigts devenir glacés.
« Sa main a bougé », répondit-elle finalement.
Ce n’était pas un mensonge.
Mais ce n’était pas toute la vérité.
Le médecin leva immédiatement une petite lampe vers les yeux d’Éthan. Ses pupilles réagirent faiblement. On vérifia son pouls, sa tension, sa respiration. L’agitation remplit soudain la chambre, avec les bips plus rapides du moniteur, les ordres murmurés entre infirmiers et le froissement des draps.
Éthan ne prononça plus un mot.
Ses paupières retombèrent.
Claire resta près de la fenêtre, incapable de détourner les yeux de lui.
Après quelques minutes, le docteur Valois se tourna vers la famille.
« Il y a clairement une évolution neurologique. »
Viviane posa une main contre sa poitrine.
« Vous voulez dire qu’il se réveille ? »
« Je dis qu’il montre des signes de conscience que nous n’avions pas observés jusqu’ici. Nous devons rester prudents. »
Julien intervint aussitôt.
« Un simple réflexe peut provoquer un mouvement de doigt, n’est-ce pas ? »
Le médecin le regarda.
« Oui. Mais pas nécessairement ce que je viens d’observer au niveau des pupilles. »
Un silence lourd tomba dans la chambre.
Claire observa Julien.
Il souriait à peine, mais sa mâchoire était crispée.
Viviane demanda que tout le personnel médical reste disponible pendant la nuit. Puis elle quitta la pièce avec le médecin pour discuter des examens supplémentaires.
Julien, lui, ne partit pas.
Claire se retrouva seule avec lui pendant quelques secondes.
Il s’approcha lentement.
« Vous avez l’air bouleversée. »
« Je viens de voir un homme dans le coma bouger. C’est plutôt normal. »
Il inclina légèrement la tête.
« Seulement bouger ? »
Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.
« Pourquoi cette question ? »
Julien haussa les épaules.
« Parce que vous le regardiez comme s’il vous avait raconté un secret. »
Elle soutint son regard.
« Peut-être que je ne suis simplement pas habituée à ce genre de situation. »
Julien sourit enfin.
Un sourire élégant.
Presque charmant.
Mais Claire remarqua qu’il ne clignait pratiquement pas des yeux.
« Vous devriez être prudente avec ce que vous croyez voir dans cette maison, Claire. Beaucoup de choses peuvent sembler différentes de ce qu’elles sont réellement. »
Il prononça son prénom d’une manière qui la mit profondément mal à l’aise.
Puis il quitta la chambre.
Claire attendit jusqu’à ce que ses pas disparaissent dans le couloir avant de revenir près du lit.
« Vous avez intérêt à vous réveiller », souffla-t-elle. « Parce que vous venez de me jeter au milieu de quelque chose que je ne comprends absolument pas. »
Éthan ne répondit pas.
Mais cette fois, Claire ne doutait plus qu’il pouvait l’entendre.
Plus tard dans la soirée, Viviane lui fit apporter un dîner qu’elle toucha à peine. On lui avait préparé une chambre attenante à celle d’Éthan, mais elle n’arrivait pas à s’y installer. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait ses lèvres bouger.
Claire.
Comment connaissait-il son prénom ?
Vers vingt-trois heures, alors que la propriété s’était enfin calmée, Claire décida de chercher des réponses.
Elle commença par la bibliothèque.
La maison semblait différente la nuit. Les longs couloirs éclairés par de petites lampes murales prenaient une apparence presque inquiétante. Les portraits de la famille Delcourt semblaient la suivre du regard à mesure qu’elle avançait.
La bibliothèque se trouvait au rez-de-chaussée.
Elle alluma seulement une lampe de bureau.
Sur les étagères, plusieurs albums familiaux étaient rangés derrière des portes vitrées. Claire hésita, puis en prit un datant de trois ans auparavant.
Elle chercha des photographies d’Éthan.
Il apparaissait souvent entouré d’hommes d’affaires, lors de galas ou de réunions officielles. Toujours élégant. Souvent souriant.
Julien se trouvait régulièrement à proximité.
Sur certaines photographies, les deux cousins semblaient presque frères.
Puis Claire remarqua quelque chose.
À mesure qu’elle approchait des derniers mois précédant l’accident, Julien apparaissait de moins en moins.
Elle tourna encore quelques pages.
Une photo glissa de l’album.
Claire la ramassa.
Éthan se tenait devant un café parisien.
Il n’était pas seul.
Une femme se trouvait derrière lui, légèrement floue.
Claire sentit son souffle se couper.
Cette femme, c’était elle.
Elle reconnut immédiatement son manteau beige, celui qu’elle portait encore deux hivers auparavant.
La photo avait été prise devant le café où elle travaillait à l’époque, près du jardin du Luxembourg.
Mais elle ne se souvenait absolument pas d’Éthan.
Claire retourna la photographie.
Une date était inscrite au stylo.
18 novembre.
Trois semaines avant l’accident d’Éthan.
Sous la date, quelques mots avaient été écrits d’une écriture masculine.
« Elle ne sait toujours rien. »
Claire resta immobile.
Une sensation de vertige l’envahit.
Son mariage n’était peut-être pas aussi accidentel qu’on le lui avait fait croire.
Elle entendit alors un léger bruit derrière elle.
Quelqu’un venait d’entrer dans la bibliothèque.
Claire glissa rapidement la photographie dans la poche de sa robe de chambre.
Viviane se tenait dans l’embrasure de la porte.
La vieille femme regarda l’album ouvert.
Puis Claire.
« Vous fouillez vite pour une jeune mariée. »
Claire referma lentement l’album.
« Éthan connaissait-il mon nom avant aujourd’hui ? »
Le visage de Viviane changea presque imperceptiblement.
Ce fut suffisant.
Claire se leva.
« Il le connaissait. »
Viviane resta silencieuse.
« Pourquoi ? »
La vieille femme s’approcha de la table.
« Certaines questions sont dangereuses lorsqu’on ne sait pas encore qui écouter. »
« Votre petit-fils vient de me dire de ne pas faire confiance à Julien. »
Viviane s’arrêta net.
Claire regretta immédiatement d’avoir parlé.
« Il a dit ça ? »
« Oui. »
Pour la première fois depuis leur rencontre, Viviane sembla réellement effrayée.
Elle referma la porte derrière elle.
« Alors nous avons beaucoup moins de temps que je ne le pensais. »
Claire sentit son estomac se nouer.
« Du temps pour quoi ? »
Viviane s’approcha encore.
« L’accident d’Éthan n’était probablement pas un accident. »
Le silence de la bibliothèque devint soudain étouffant.
Claire fixa la vieille femme.
« Vous pensez que Julien… »
« Je ne sais pas ce que Julien a fait. Je sais seulement qu’Éthan avait commencé à enquêter sur plusieurs transferts d’argent quelques semaines avant son accident. »
Claire posa instinctivement une main sur sa poche, là où elle avait caché la photographie.
Viviane continua :
« Et il avait découvert quelque chose d’autre. Quelque chose qui concernait une femme dont il refusait de me révéler l’identité. »
Claire sentit son cœur ralentir.
« Quelle femme ? »
Viviane secoua la tête.
« Je l’ignore. »
À cet instant, un bruit violent éclata à l’étage.
Puis un cri.
Une infirmière dévala presque l’escalier.
« Madame Delcourt ! Docteur Valois ! Venez vite ! »
Claire et Viviane sortirent précipitamment de la bibliothèque.
Lorsqu’elles arrivèrent dans la chambre d’Éthan, le médecin était déjà penché sur lui.
Éthan avait les yeux ouverts.
Complètement ouverts.
Son regard parcourut lentement la pièce.
Puis il s’arrêta sur Claire.
Sa respiration était difficile, mais consciente.
Claire s’approcha du lit.
« Éthan ? »
Il la fixa pendant plusieurs secondes.
Puis ses yeux descendirent vers la poche de sa robe de chambre.
Exactement là où elle avait caché la photographie.
Ses doigts se refermèrent brutalement autour de son poignet.
« La photo… » murmura-t-il.
Claire sentit tous les regards se tourner vers elle.
Julien venait justement d’apparaître dans l’encadrement de la porte.
Éthan le vit.
Son visage se crispa.
Puis il regarda Claire de nouveau.
« Ne la lui donnez surtout pas. »
Julien ne souriait plus.







No comments yet