La maison de Cassis apparut derrière un rideau de pluie comme un souvenir que j’aurais préféré ne jamais revoir.
Les volets étaient fermés.
Le portail, pourtant, était ouvert.
Victor arrêta la voiture à quelques mètres de l’entrée.
« Ça ne me plaît pas. »
Damien était assis à côté de lui, plus pâle qu’au manoir, mais il avait refusé de rester derrière.
Le nouveau cardiologue appelé par Victor avait confirmé que son rythme était instable et lui avait interdit tout effort.
Damien avait répondu :
« Alors assurez-vous simplement que je reste vivant assez longtemps. »
Lila, elle, n’était pas avec nous.
Après vingt minutes de dispute, j’avais accepté qu’elle reste au manoir sous la protection de deux gardes et du médecin indépendant.
Partir sans elle avait été l’une des choses les plus difficiles que j’aie faites.
Mais l’emmener ici aurait été pire.
Je fixai la maison.
« J’ai vécu ici. »
Damien tourna les yeux vers moi.
« Avec Nikolaï. »
Je hochai la tête.
« Avec Adrien. »
Dire ce nom me faisait désormais l’effet d’un mensonge.
Victor parla dans son micro.
« Périmètre sécurisé. Aucune présence visible. »
Deux gardes sortirent de la voiture derrière nous.
Nous traversâmes le jardin.
Tout était presque identique à mes souvenirs.
Le petit olivier près de la terrasse.
La fissure sur la troisième marche.
La fenêtre de la cuisine où Adrien fumait parfois la nuit lorsqu’il croyait que je dormais.
Puis je vis la porte.
Elle était entrouverte.
Damien posa la main sous sa veste.
Victor l’arrêta.
« Laissez mes hommes entrer d’abord. »
Deux minutes plus tard, l’un des gardes reparut.
« Maison vide. »
Nous entrâmes.
Une odeur familière me frappa immédiatement.
Bois humide.
Café.
Et quelque chose d’autre.
Le parfum qu’Adrien portait.
Je m’arrêtai.
« Il était ici. »
Victor inspecta la table.
Une tasse contenait encore un fond de café.
Il toucha la porcelaine.
« Récemment. »
Damien parcourait la pièce des yeux.
Puis il s’immobilisa devant une photographie posée sur une étagère.
Je m’approchai.
C’était moi.
Quatre ans plus tôt.
Endormie sur le canapé.
Je n’avais jamais vu cette photo.
Derrière le cadre, Damien en découvrit une autre.
Lila.
Nouveau-née.
À la maternité.
Ma respiration se bloqua.
« Comment a-t-il eu ça ? »
Je retournai la photographie.
Une date était inscrite au dos.
Trois jours après la naissance de Lila.
J’ai dû m’asseoir.
« Il était là. »
Damien ne répondit pas.
« Il savait où nous étions. Il savait qu’elle était née. »
Victor continua à inspecter l’étagère.
« Élise. »
Il venait de trouver une série d’enveloppes.
Toutes portaient mon nom.
Aucune n’avait été envoyée.
Je pris la première.
La date remontait à quatre ans.
Je l’ouvris.
À l’intérieur, une seule feuille.
Élise,
Si tu lis un jour ceci, c’est que je n’ai pas réussi à revenir.
Je cessai de lire.
Mes doigts tremblaient.
Damien attendit.
« Continuez », dit-il doucement.
Je repris.
Je t’ai menti sur mon nom. Je t’ai menti sur ma famille. Mais je ne t’ai jamais menti sur ce que je ressentais pour toi.
Je relevai les yeux.
Une colère brûlante me traversa.
« Ça ne change rien. »
Personne ne répondit.
Je continuai.
Quand j’ai appris pour le bébé, j’ai voulu venir te chercher. Puis j’ai compris que quelqu’un surveillait déjà la clinique.
Je fronçai les sourcils.
La suite était plus difficile à lire.
Mon frère pense que je suis mort. Il doit continuer à le croire.
Damien arracha presque la lettre de mes mains.
Son visage changea.
Il lut la phrase plusieurs fois.
« Pourquoi ? »
Victor trouva une seconde lettre.
Puis une troisième.
« Il en a écrit pendant des années. »
Je les regardais sans pouvoir les toucher.
Damien ouvrit la dernière.
Elle datait de deux mois plus tôt.
Cette fois, il lut lui-même à voix haute.
« Si Lila commence à montrer des signes auditifs ou cardiaques, Mercier essaiera d’obtenir son sang. Ne le laissez pas faire. »
Victor releva brusquement la tête.
« Mercier travaillait donc contre Nikolaï. »
Damien continua.
« Le test qu’ils recherchent n’est pas seulement un diagnostic. Ils veulent prouver la transmission complète de la mutation dans notre lignée. »
Je me levai.
« Pourquoi ? »
Damien poursuivit.
« Parce que si la transmission est confirmée chez un enfant, certaines données génétiques deviennent exploitables. »
Victor fronça les sourcils.
« Exploitables comment ? »
La lettre s’arrêtait là.
Une partie avait été arrachée.
Damien jura.
Puis je remarquai quelque chose.
Une trace rectangulaire sur le bureau.
Comme si un objet y avait été retiré récemment.
Je connaissais ce bureau.
Adrien m’interdisait toujours d’ouvrir le tiroir inférieur.
À l’époque, j’avais cru qu’il cachait de l’argent ou une arme.
Je m’agenouillai.
« Il y avait quelque chose ici. »
Victor examina la serrure.
« Elle a été forcée récemment. »
Damien ouvrit le tiroir.
Vide.
Sauf un petit morceau de papier coincé tout au fond.
Je le sortis.
Une suite de chiffres.
Et deux lettres.
D.V.
Damien se figea.
« Ce sont les initiales de mon coffre privé. »
Victor regarda le code.
« Qui connaissait ce coffre ? »
« Moi. Toi. Et Nikolaï. »
« Qu’y a-t-il dedans ? »
Damien hésita.
Pour la première fois depuis le début de cette histoire, il sembla réellement réticent à répondre.
« Les documents que mon père m’a laissés avant sa mort. »
« Quels documents ? »
« Les dossiers médicaux originaux de la famille Volkov. »
Victor le fixa.
« Vous les avez encore ? »
« Je ne les ai jamais ouverts. »
Un bruit sourd retentit soudain à l’étage.
Tous les gardes levèrent leurs armes.
Victor nous fit signe de rester derrière.
Quelque chose bougea au-dessus de nous.
Puis des pas.
Lents.
Un homme descendit l’escalier.
Je reconnus d’abord sa silhouette.
Puis son visage.
Adrien.
Nikolaï.
Il s’arrêta à mi-chemin.
Ses yeux rencontrèrent les miens.
Pendant quatre ans, j’avais imaginé ce moment.
Je pensais que je crierais.
Que je le frapperais.
Que je lui demanderais pourquoi il nous avait abandonnées.
Mais aucun son ne sortit.
Nikolaï regarda Damien.
« Tu n’aurais pas dû venir. »
Damien leva lentement la tête.
« Tu étais censé être mort. »
« C’était le seul moyen de te garder en vie. »
Damien eut un rire glacé.
« Tu as une manière étrange de protéger les gens. »
Puis Nikolaï me regarda.
Ses yeux se remplirent d’une douleur que je refusais encore de croire sincère.
« Où est Lila ? »
Je fis un pas vers lui.
« Tu n’as pas le droit de prononcer son nom. »
Il encaissa la phrase sans bouger.
« Élise, écoute-moi. Ils ne cherchent pas seulement à savoir si elle est ma fille. »
Je me figeai.
« Alors quoi ? »
Nikolaï descendit la dernière marche.
« Ils cherchent à savoir si elle possède ce que Damien et moi n’avons jamais eu. »
Victor fronça les sourcils.
« Quoi ? »
Nikolaï regarda son frère.
« Une mutation complète des deux branches. »
Damien pâlit.
« C’est impossible. »
« Non. Parce que vous ne connaissez toujours pas toute l’histoire d’Élise. »
Je sentis mon cœur s’arrêter.
« Moi ? »
Nikolaï sortit une photographie de sa poche.
Il me la tendit.
On y voyait ma mère, beaucoup plus jeune.
À côté d’elle se tenait un homme que je ne connaissais pas.
Derrière eux, je reconnus immédiatement le père de Damien et Nikolaï.
Je relevai les yeux.
« Pourquoi ma mère est-elle avec votre famille ? »
Nikolaï répondit d’une voix basse :
« Parce que ta rencontre avec moi n’était pas le début de cette histoire. »
Avant que je puisse parler, le téléphone de Victor sonna.
Il décrocha.
Son visage se vida de toute couleur.
« Quoi ? »
Il activa le haut-parleur.
La voix affolée d’un garde du manoir retentit.
« Monsieur, quelqu’un a coupé l’alimentation de l’aile sécurisée. »
Je cessai de respirer.
« Lila ? »
Une seconde de silence.
Puis :
« Sa chambre est vide. »
À suivre — cliquez sur la Partie 8 pour lire la suite.







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